Un film militant donne une voix aux Africains précaires

DocumentaireDans «No Apologies», des migrants vivant à Lausanne dénoncent leur condition sans issue, car marquée par le racisme antinoir.

Masqués ou à visage découvert, de jeunes migrants racontent
leur ordinaire marqué par la précarité et revendiquent sans concession un droit à être en Suisse.

Masqués ou à visage découvert, de jeunes migrants racontent leur ordinaire marqué par la précarité et revendiquent sans concession un droit à être en Suisse. Image: DR - Zooscope/Kiboko

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Avec «No Apologies», c’est un ovni cinématographique qui sort ce mercredi sur les écrans romands. Comme son nom l’indique, le film n’a pas peur de déranger. On pourrait rendre l’esprit de son titre par la formule «On ne s’excuse pas». C’est le message que veulent faire passer ses protagonistes: de jeunes migrants africains qui vivent à Lausanne en situation précaire. Ils sont huit à l’image, dont trois sont également derrière la caméra. Dans cette aventure, Aladin Dampha, Mamadou Bamba et Ebuka Anokwa ont fait équipe avec Lionel Rupp, Lucas GrandJean et Lucas Morëel pour mettre à l’écran des personnes à qui trois étiquettes collent à la peau: dealers, migrants illégaux, sans domicile.

Le concept du film est simple. Il montre un groupe d’hommes qui partagent un repas tout en disant leurs espoirs et leurs révoltes, voire leurs revendications. «Les médias parlent des noirs mais ne les montrent pas, commente Aladin Dampha. Ce film, c’est pour dire ce que nous traversons et qui nous sommes. Il fallait que quelqu’un le fasse.» Le jeune homme, une vingtaine d’années, apparaît dans le film avec un masque sur le visage, comme la plupart des protagonistes, qui n’ont pas les papiers nécessaires pour être en Suisse.

«Quand tu cherches du travail, on te dit cherche des papiers. Quand tu as des papiers, on te dit rentre chez toi», tranche Aladin Dampha, citant les mots d’un de ses compagnons à l’écran. Pour lui, qui a la chance d’être en situation régulière, le racisme pèse tout particulièrement sur les noirs. C’est largement le propos du film. «Précaires ou non, avec le même statut, les immigrés blancs passent avant nous. On n’a pas de réseaux comme les Sud-Américains ou les Sri Lankais. Et quand on trouve du travail, on nous confie des tâches qui n’ouvrent pas de perspectives.»

Le deal, un piège

Le documentaire ne fait pas l’impasse sur le deal de rue, largement attribué aux migrants africains à Lausanne. «Ceux qui arrivent ici doivent survivre. Et quand c’est la seule activité qu’on leur propose, que voulez-vous qu’ils fassent? C’est un piège auquel il est possible d’échapper, mais c’est très difficile», estime Mamadou Bamba, lui aussi au générique.


«Dans le bus et dans la rue, les gens te font sentir que tu n’es qu’une merde»
Mamadou Bamba, Cocréateur de «No Apologies»


Mais comme le film, il martèle qu’il faut casser l’idée qu’un noir est forcément un dealer. «Nous voulons être traités comme des êtres humains. Dans le bus et dans la rue, quand ils te voient, les gens te font sentir que tu n’es qu’une merde.»

L’image que «No Apologies» renvoie de la Suisse n’a rien de reluisant. Un de ses protagonistes va jusqu’à dire que dans aucun autre pays, il ne s’est senti moins en sécurité. La police est pointée du doigt. «Quand je suis arrivé d’Italie, il y a quelques années, j’ai rencontré une personne à qui des policiers avaient fracturé les jambes, assure Mamadou Bamba. Je n’avais jamais vu ça.» Parmi les migrants africains de Lausanne, les accusations de violences policières nourrissent un militantisme qui n’a fait que croître depuis mars 2018 et la mort d’un dealer présumé lors d’un contrôle d’identité. Depuis, des marches ont été organisées et une enquête a été ouverte. «Aujourd’hui, les noirs manifestent, ils prennent des avocats. Il ne faut plus que les blancs soient en première ligne dans les cortèges», énonce Aladin Dampha.

Militantisme assumé

Sans vraiment tomber dans le «tous pourris», le film ne tire pas que sur la police. Il épingle aussi un racisme ordinaire, perçu à tous les échelons de la société, et évoque la responsabilité de l’Occident dans les maux qui touchent le continent africain. Mamadou Bamba assume ce discours au risque de déranger: «Il faut le dire, car on a tendance à l’oublier ici. Si les gens ont un iPhone, c’est parce qu’un type travaille à en crever dans une mine en Afrique.»

«No Apologies» est le fruit d’une collaboration entre une boîte de production locale, Zooscope, et le collectif Kiboko, formé notamment par des migrants africains. Avec sa vocation militante, ce dernier pourrait donner lieu à d’autres projets artistiques.

Créé: 07.10.2019, 17h06

Infos pratiques

noapologiesfilm.com
Au cinéma Bellevaux
Lausanne, notamment

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