Frédéric Maire, le cinéma sur tous les fronts

Cinémathèque suisseÀ l’heure où l’institution fête ses 70 ans, son directeur fait le point sur une structure qui ne cesse de muter, avec Penthaz II et le nouveau Capitole à l’horizon.

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Alerte septuagénaire, la Cinémathèque suisse n’a pas encore fini de grandir. À l’occasion de son 70e anniversaire, interview de Frédéric Maire, son directeur depuis 2009.


Edito: Lausanne se fait tout un cinéma


À quoi correspond ce 70e anniversaire de la Cinémathèque suisse?
J’aurais préféré qu’il tombe l’an prochain, nous aurions pu fêter l’ouverture de Penthaz! Mais 1948 correspond à l’acte de fondation juridique de l’association «Cinémathèque suisse», qui prend la suite des Archives suisses du Film de Bâle, née en 1943 dans le sillage du ciné-club local «Le bon film» et du Musée des Beaux-Arts, mais en butte à des problèmes de financement. Il intervient alors que beaucoup de cinémathèques européennes voient le jour, comme celles de Milan. Mais il faut attendre 1949 pour que les copies des Bâlois arrivent à Lausanne. Au début, il n’y en a que 400, dont la première répertoriée est le Vampyr de Dreyer. Lausanne accueille cette centrale de films grâce à son ciné-club plus dynamique, au lien intime tissé avec Langlois et la Cinémathèque française, et aussi parce que la Ville est prête à faire un effort. Une configuration politique positive.

Le développement est rapide?
1950 constitue déjà une année charnière. Claude Emery, directeur de l’époque, décide de monter une Semaine du cinéma à Lausanne, avec un bal au Palace et des cinémas qui bougonnent déjà à cause de la «concurrence». C’est à cette occasion qu’a eu lieu la fameuse projection des Rapaces d’Erich von Stroheim en sa présence au Palais de Rumine, d’une durée d’environ 6 heures car il n’y avait qu’un seul projecteur, mais qui permet au cinéaste de raconter des anecdotes de tournage à chaque interruption. Un moment historique dont il ne reste malheureusement aucune trace. Cet événement plombe les finances de la jeune association et Emery finira par laisser la direction à Freddy Buache, qui acceptait de ne pas être payé puisqu’il travaillait déjà en tant que journaliste. Il faut attendre 1963 pour que soient payés les premiers salaires.

Quelles sont ensuite les grandes lignes d’évolution?
Les années 50 sont celles de la constitution, de la mise en place, avec des liens renforcés avec l’autorité, dans la ligne de Philipp Etter, conseiller fédéral qui plaidait pour un «musée du cinéma». Les années 60 sont celles d’un plus grand essor national et international. Buache est un des acteurs de la loi sur le cinéma de 1963, ainsi que des groupes de réflexion de l’Expo de 1964 qui met en avant le médium. En tant que codirecteur de Locarno, il tisse également des liens entre l’institution et le festival. En 1981, l’institution, après des années de nomadisme, décroche son premier lieu fixe avec Montbenon, qui accueille de nombreuses expos et les assises du cinéma suisse, mais il faut attendre la fin de la décennie pour que se précise la question des archives.

Un aspect devenu primordial?
En 1992, avec le dépôt des archives à Penthaz, le bazar – et ses locaux disséminés dans la ville – commence à s’organiser. Cela dit, Penthaz arrive très vite à saturation et des dépôts annexes deviennent nécessaires. C’est une perpétuelle course en avant…

Justement, quelles difficultés l’actuel chantier du nouveau Centre d’archivage à Penthaz a-t-il rencontrées?
Je prends mon poste en 2009. Le chantier est prévu pour 2010. En arrivant, je prends conscience d’un gros problème: le numérique n’était pas prévu. Au XXIe siècle, ce n’était pas possible. Le bâtiment allait être obsolète dès son ouverture puisque c’est en 2010-2011 que le basculement numérique a lieu dans les cinémas. Il a fallu élaborer un nouveau projet et le défendre à Berne. La Confédération n’aime pas les modifications en cours de route, alors, avec des moyens supplémentaires demandés – 6 millions –, on avait tout pour plaire! Mais elle a vite pris conscience de cette nécessité.

Alors que la question est à l’agenda fédéral, apparaissent des accusations de mauvaise gestion…
C’est un autre problème, qui n’avait rien à voir avec le chantier. Dans son rapport de 2015, le Contrôle fédéral des finances arrivait à la conclusion d’une gestion peu transparente de l’argent du contribuable. Le nouveau patron du service, Michel Huissoud, avait même communiqué avec un très joli dessin de Mix & Remix: «Écran de fumée à la Cinémathèque»! Il n’y avait aucune malversation ou défaut de transparence. Les défauts pointés relevaient d’une crise de croissance. En peu de temps, la Cinémathèque était passée d’une économie de ménage à une PME. Nous avions pris des mesures pour clarifier la situation, mais cela prend du temps. Nous avons été blanchis.

Il y a eu une perte de temps?
Il y a eu une suspension. Le Département fédéral de l’intérieur d’Alain Berset tenait le manche. Il y a eu des réunions, mais aussi des solutions. La Confédération a mandaté la firme AWK qui a analysé notre projet de stockage numérique et l’a validé. Quant aux moyens financiers supplémentaires, on les a fait passer de 6 à 5 millions et intégrés dans le budget du chantier. En tout, nous n’avons même pas perdu un an, car nous avons rattrapé du temps sur le chantier. Le numérique nous en faisait perdre de toute façon.

Cet archivage bénéficiera-t-il aussi au public?
Il y a plusieurs projets en cours. L’un, qui devrait se concrétiser dans un peu plus d’un an, concerne une plate-forme Internet de cinéma suisse qui permettrait l’accès aux 100 films les plus importants du pays. Mais il y a aussi l’idée d’en développer une autre d’ici 2 à 3 ans, présentant de la non-fiction – des films de commande, des documentaires – en collaboration avec Memoriav et la RTS.

L’autre chantier est la salle du Capitole. Comment se présente sa rénovation?
Une commission d’experts a validé le préprojet. La constitution d’une fondation du Capitole est en cours, entre les mains de la Ville, avec pour but de trouver des fonds complémentaires (lire ci-contre). Parmi les modifications envisagées, il y a un bar, un shop que je verrais bien tenu par le responsable du Karloff (ndlr: magasin de DVD lausannois) et une médiathèque accessible au public.

Les événements qui s’y déroulent ont-ils du succès?
En fin d’année dernière, nous avons eu trois sold out. Le documentaire sur Ai Weiwei en collaboration avec le MCBA, le film sur Delamuraz et le Drugstore Cowboy de Gus Van Sant avec le Musée de l’Élysée. Il y avait tant de jeunes que je me suis soudain senti un peu vieux.


Un chantier chassera l’autre

Dix ans. C’est le temps qui se sera écoulé entre l’achat du Capitole par la Ville de Lausanne et la fin de sa reconversion. Le plus grand cinéma de Suisse, classé monument historique et géré par la Cinémathèque suisse, devrait entamer une transformation profonde à l’horizon 2019. Avec, comme challenge principal, la construction d’une nouvelle salle, plus petite, sous les 869 sièges actuels. Une librairie spécialisée, une médiathèque et un bar sont aussi au programme. Bref, de quoi faire de l’adresse de la rue du Théâtre la «Maison du cinéma suisse», dit le porte-parole Christophe Bolli. Et abandonner les projections au Casino de Montbenon, qui comprend le Cinématographe et Paderewski. «Pour ces salles, les demandes sont en constante augmentation et la Ville de Lausanne, propriétaire des lieux, souhaite en optimiser les locations.» L’enjeu patrimonial est tel qu’il a d’abord fallu composer une commission d’experts pour évaluer quels travaux étaient réalisables sans dénaturer le vénérable édifice, conçu par l’architecte Charles Thévenaz en 1927. Et inauguré l’année suivante. «Nous avons désormais réglé cette affaire à satisfaction et tous les feux sont au vert sur le plan patrimonial», annonce Grégoire Junod, syndic de Lausanne en charge de la Culture. Reste qu’il faut financer et gérer le Capitole. La Ville a opté pour une fondation, dont la création est «imminente», selon Grégoire Junod. «Elle sera dotée en capital par la Ville. Mais elle devra aussi trouver de l’argent chez des partenaires privés.» Le Canton a choisi d’augmenter son soutien financier à la cinémathèque à hauteur de 150'000 fr. par an. «Cela permettra d’emprunter plus facilement de l’argent.» Le projet est pour l’heure devisé sur une fourchette de 15 à 18 millions de francs.

Loin de n’être qu’une vitrine, la Cinémathèque se déploie aussi en profondeur du côté de Penthaz. Ce site du Gros-de-Vaud dédié à la recherche et à l’archivage est en chantier depuis 2013. Il devrait rouvrir officiellement à l’automne 2019, après des travaux marqués d’un coup d’arrêt de plus d’un an, en 2017. L’inauguration était prévue il y a trois ans. Mais avec l’avènement du digital, les plans du Centre d’archivage de Penthaz ont dû être revus pour assurer non seulement la conservation des bobines de pellicules, mais également des fichiers numériques. Un ajustement nécessaire qui avait dans un premier temps été chiffré à 6 millions de francs (en ajout à une facture initiale de 49,5 millions). Mais un audit externe voulu par la Confédération est parvenu à garder le chantier dans l’enveloppe financière de base, à un demi-million près. Le centre, destiné avant tout au personnel de l’institution et aux chercheurs, comprendra un espace muséal, une salle de projection, les départements film et non-film et, dans de grands sous-sols, les milliers d’archives de l’institution. Penthaz devrait tout de même régulièrement s’ouvrir au public. «Nous croulons sous les demandes, relève Christophe Bolli. Les communes, les associations de cinéphiles, les écoles ou encore les partis politiques nous demandent de pouvoir visiter. C’est vraiment un site qui intrigue, pour son côté trésor national enfoui.» Les visites se feront uniquement sur rendez-vous.

Cindy Mendicino (24 heures)

Créé: 13.02.2018, 06h43

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