Comment Happiness pilote le trafic de cocaïne entre le Nigeria et Lausanne

DrogueUn procureur a remonté une filière et compris comment les dealers de rue travaillent. Ils ne sont que la pointe de l’iceberg d’une vaste filière internationale avec ses grossistes aux Pays-Bas et Happiness, son homme clé en Afrique

Scène de deal de rue à Chauderon, Lausanne.

Scène de deal de rue à Chauderon, Lausanne. Image: Patrick Martin

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

La polémique sur le deal de rue lancée par le réalisateur Fernand Melgar pose une question essentielle. Qui y a-t-il derrière ces vendeurs de cocaïne? Ces migrants organisent-ils le marché dans nos villes de manière spontanée parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire? Ou leur présence est-elle révélatrice d’une organisation mafieuse qui profite de la scène ouverte de la drogue?

Une enquête du procureur vaudois Bernard Dénéréaz donne des éléments de réponse. Son investigation montre que le dealer de rue n’est que la pointe de l’iceberg d’une organisation criminelle internationale qui s’étend de l’Amérique centrale jusqu’en Suisse en passant par les Pays-Bas et le Nigeria. L’affaire a été jugée en 2016, mais ses conclusions restent d’actualité. «Les réseaux d’aujourd’hui s’organisent de la même manière», détaille le magistrat. Explication.

1) 2) Le dealer de rue n’est que le dernier, et le plus fragile, maillon de la chaîne. Lorsqu’il n’a plus de drogue à vendre, il s’adresse au grossiste de sa région et passe commande. Un réseau compte plusieurs de ces intermédiaires. Ils vivent sur l’arc lémanique, entre Lausanne et Genève. Certains ont un statut de séjour, grâce à un mariage avec une Européenne.

3) Ces grossistes locaux transmettent ensuite une commande groupée directement à la tête du réseau qui se trouve à l’étranger. À Amsterdam, des cadres de l’organisation (les enquêteurs les appellent les propriétaires) gèrent l’arrivée et le stockage de la cocaïne qui vient d’Amérique latine.

4) Au Nigeria, il y a l’organisateur, celui qui gère le transport de la marchandise en Europe. C’est l’homme clé du réseau. Le procureur vaudois explique qu’il n’a jamais réussi à le localiser. Ce personnage sévirait toujours aujourd’hui. L’organisateur, qui dit s’appeler Happiness, travaille par téléphone. C’est depuis le Nigeria qu’il téléguide celui qui transporte la drogue à travers l’Europe et celui qui la réceptionne en Suisse.

5) 6) Le transporteur et le réceptionnaire ne se connaissent pas et ne se parlent jamais durant l’opération. Les deux reçoivent leurs instructions par Happiness. La livraison en Suisse est furtive. Elle se déroule généralement la nuit, dans un lieu public. Le transporteur donne la drogue au réceptionnaire, puis s’en va. Il ne touche jamais d’argent durant le voyage. Ce n’est qu’une fois de retour chez lui qu’il est payé en cash par un inconnu: 1500 euros pour le voyage et 400 euros pour les frais.

L’enquête révèle que le réseau mandate un même transporteur allemand pendant 4 ans. Ce dernier effectue le transport des Pays-Bas jusqu’en Suisse d’un colis de plus ou moins 5 kilos de cocaïne, une fois par semaine. Le voyage se fait généralement le samedi, mais il peut y avoir des exceptions. Ce convoyeur se fait passer pour un touriste; il voyage dans un camping-car. L’homme reçoit la marchandise à Amsterdam, ainsi qu’un téléphone, un nouveau avant chaque déplacement, pour converser avec Happiness. La drogue est confiée dans une valise fermée. Elle a été préparée en lots de 10 ou 20 grammes. Les petits paquets sont minutieusement emballés et forment une boule oblongue, dénommée finger. Ils sont marqués par les initiales de leurs propriétaires (CR7, F17, ODIIL, etc.) pour faciliter ensuite la distribution aux grossistes locaux.

Au départ, le transporteur connaît la ville de destination en Suisse, mais pas l’adresse exacte. Les consignes de déplacement sont strictes. Le chauffeur du réseau doit éviter l’Allemagne. Et donc passer par la Belgique, le nord de la France et le Jura. Puis il doit traverser la frontière à une douane qui est réputée inoccupée après 18 h, comme dans la région de Boncourt (JU). Le transporteur, un ressortissant allemand, a expliqué au tribunal que ce n’est qu’une fois aux portes de Lausanne ou de Genève que Happiness lui donne l’adresse exacte du rendez-vous avec le réceptionnaire. Ce dernier est aussi informé par téléphone du déroulement du voyage. Les deux parties qui ne se sont jamais vues se reconnaissent grâce au type de vêtement et à leur couleur. Les trafiquants demandent au transporteur de porter une veste rouge.

Une fois en Suisse, la marchandise doit être transmise aux grossistes locaux. L’échange peut avoir lieu la nuit, dans la rue ou dans un café. Suivant une comptabilité précise, chacun sait combien de fingers ayant telle ou telle signature doit être remis à qui et pour quelle somme. Le prix du transport est de 60 francs pour 10 grammes de cocaïne. Le réceptionnaire prend 10 francs: il gagne 5000 francs par voyage. Le solde, 50 francs, est livré à Happiness qui fait un bénéfice de 25'000 francs par valise. Le dealer de rue, quant à lui, vend sa boulette à 100 francs le gramme ou à 15 francs le 0,2 gramme. Les chiffres de cette affaire donnent le tournis. De 2011 à 2014, plusieurs centaines de kilos de cocaïne sont entrées en Suisse. Le seul responsable du réseau, selon les enquêteurs, a pu en retirer un bénéfice de l’ordre de deux millions de francs nets. À cela, il faut ajouter les revenus des autres membres du réseau.

La filière est intelligente. Elle apprend de ses erreurs; elle évolue avec le temps. L’enquête a ainsi montré que les grossistes mutualisent les risques du transport. Ils se mettent à plusieurs pour acheter les services du convoyeur et bénéficier ainsi d’une économie de coût. Par ailleurs, les trafiquants recherchent désormais des Européens pour assurer ces déplacements. Les Nigérians redoutent le délit de faciès à la frontière. Le dossier du procureur détaille enfin le profil type des membres de cette organisation.

À l’exception du chauffeur, tous sont nigérians. Ces Africains appartiennent à l’ethnie igbo, une population majoritairement chrétienne originaire du sud-est du Nigeria. La plupart de ces trafiquants sont de jeunes célibataires, âgés entre 20 et 35 ans. Ce sont des migrants, légaux et illégaux, qui sont de passage en Suisse. Certains disent être venus expressément à Lausanne pour y vendre de la drogue.

Cette enquête du Ministère public souligne ainsi la complexité du deal de rue en Suisse. Ce dernier n’a pas encore adopté une structure mafieuse au sens propre du terme. Mais il fonctionne déjà selon une structure pyramidale bien ordonnée dans laquelle évoluent différents acteurs qui ont tous un rôle bien défini. «Ce qui frappe dans ce réseau, c’est l’organisation. Elle fonctionne régulièrement (chaque semaine, une livraison) et à plusieurs endroits en même temps (plusieurs pays et en Suisse plusieurs cantons). Nous sommes bien en présence d’une organisation criminelle», conclut Bernard Dénéréaz. (24 heures)

Créé: 09.06.2018, 22h26

Le transporteur de la cocaïne gagnait 6000 francs par mois

Le transporteur du réseau a été condamné à dix ans de prison en septembre 2017 à Lausanne. Le détail de son procès raconte la rencontre inattendue entre ce boucher de formation et ce réseau de dealers nigérians. L’homme est né en Allemagne en 1953. Durant 4 ans, il assure un déplacement par semaine entre les Pays-Bas et la Suisse. Les dealers le paient 6000 francs par mois. De 2011 à 2014, il encaisse plus de 250 000 francs grâce à ces voyages.

Le condamné avoue avoir agi par cupidité. C’est un collègue boucher d’origine africaine qui lui propose le boulot en 2011. L’Allemand hésite. Selon lui, il accepte pour des raisons financières. À l’époque, ses conditions de travail se détériorent: son salaire baisse de moitié. Sa femme travaille, mais son revenu de 1200 euros par mois ne suffit plus à couvrir tous les frais du ménage. Il espère que les revenus tirés de ces transports illicites lui permettent de mettre des sous de côté pour améliorer sa retraite qui approche.

L’Allemand ne respecte pas son plan. Rapidement, l’argent facile lui tourne la tête. L’homme est désormais riche. Il joue les grands seigneurs. Pour son anniversaire: il invite toute sa famille au restaurant. Il s’achète un deuxième camping-car qu’il utilise pour convoyer la drogue. Il se paie aussi une jeep, sa «passion», pour 17 000 euros. Enfin, le mari offre à sa femme des vêtements de marque de type Ralph Lauren et Hugo Boss. À la fin de chaque mois, il ne lui reste donc plus rien et il doit continuer à assurer ces allers-retours pour gagner toujours plus d’argent. Il dit avoir vécu une forme de dépendance. Il a ressenti son arrestation comme un soulagement.

Le convoyeur est un récidiviste. Il a déjà été condamné deux fois pour abus sexuels sur mineurs en Allemagne. C’est peu après sa libération en 2010 qu’il accepte de se lancer dans le trafic de cocaïne. Il a été arrêté sur l’autoroute A1, en 2014, à la hauteur du relais de La Côte, juste après avoir livré un Nigérian à Meyrin (GE). Dans son camping-car, la police a trouvé une valise contenant plus de cinq kilos de cocaïne.

Articles en relation

Présence policière renforcée face au deal de rue

Lausanne Dès le 15 juin, un nouveau dispositif va mobiliser 20 agents à plein temps à Lausanne. Une présence policière visible destinée à lutter contre le trafic de drogue. Plus...

Melgar calme le débat mais ne regrette rien

Lausanne En réponse à la pétition du milieu du cinéma, Fernand Melgar écrit pour expliquer son action. Une «dernière» lettre, dans laquelle il persiste et signe. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.