L’histoire d’Ouchy relie Weber et Delamuraz dans un drôle de drame

LausanneUn lecteur demande un buste pour le Bâlois qui aurait sauvé les quais en 1973 au nez et à la barbe du municipal des Travaux de l’époque.

Le 26 octobre 1973, 24heures relayait la conférence de presse de Franz Weber court-circuitée par la Municipalité de Lausanne.

Le 26 octobre 1973, 24heures relayait la conférence de presse de Franz Weber court-circuitée par la Municipalité de Lausanne. Image: DR

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Ingénieur à la retraite, Jean-Daniel Gousenberg est un admirateur de Franz Weber, décédé le 2 avril dernier. Dans un courrier qu’il destinait à la page des lecteurs de «24 heures», il propose de lui «rendre justice» en érigeant un buste à sa mémoire sur les quais d’Ouchy. «Car, écrit-il en substance, si le promeneur peut aujourd’hui admirer ce bel Ouchy, il le doit à Franz Weber qui l’a préservé de l’autoroute.»

Un brin provocateur, notre lecteur va plus loin, pointant que c’est le municipal des Travaux de l’époque, un certain Jean-Pascal Delamuraz, qui voulait «massacrer» l’endroit. L’assertion a de quoi choquer. Jean-Pascal Delamuraz, honoré en 2001 d’une promenade à son nom et d’un buste à Ouchy, est probablement la figure politique la plus populaire, aujourd’hui encore!

Le radical qui fut municipal puis syndic de Lausanne avant de devenir conseiller d’État, puis conseiller fédéral, habitait lui-même le quartier, en 1973 déjà. À cette époque, l’autoroute Genève-Valais n’est pas encore terminée. Le contournement de Lausanne passe par le nord, mais des questions se posent sur l’opportunité de construire une artère pour la pénétration vers le sud de la ville, depuis l’est.

Scandale à désamorcer

Au téléphone, Jean-Daniel Gousenberg indique qu’il tient son idée de Franz Weber lui-même ou plus précisément de ses écrits. Dans son ouvrage «Des montagnes à soulever», paru en 1976, le Bâlois fait la somme de ses combats, déjà nombreux, et raconte au passage sa croisade pour «Sauver Ouchy».

Il avait été alerté par des riverains qui avaient reçu des plans de coupe. Mis bout à bout, les schémas montraient le tracé d’une future autoroute à travers Ouchy. Ni une ni deux, le bouillant écologiste avait organisé une conférence de presse pour alerter la population.

Lorsque l’invitation arrive à la rédaction de «24 heures», le journal décide de ne pas attendre. Il publie le jour même de la séance d’information, le 25 octobre 1973, un article exposant les craintes des défenseurs d’Ouchy. Le journaliste Claude Provost fait aussi réagir la Ville de Lausanne. C’est le municipal des Travaux, Jean-Pascal Delamuraz, qui répond. Il désamorce le scandale immédiatement en expliquant que des projets ont bel et bien été envisagés pour une liaison Perraudettaz-Maladière à travers Ouchy, mais que Municipalité et Canton se sont battus depuis une décennie déjà contre Berne pour que l’autoroute Genève-Valais contourne Lausanne par le nord.À cette époque, l’artère se trouve en voie d’achèvement.

Pourquoi alors des plans ont-ils été publiés, comme le plan directeur de la région lausannoise, annonçant l’éventration d’Ouchy: «Il est vrai que cette solution a été envisagée dans de multiples plans successifs et a même fait l’objet, sinon de publications officielles, en tout cas de diffusion de documents, mais il ne s’agissait que d’études», répond Jean-Pascal Delamuraz à «24 heures». À la Télévision suisse romande, le 26 octobre, il précise qu’il est «impensable» de sacrifier Ouchy et que la Municipalité vient de décider de retirer ce projet du «programme prioritaire routier lausannois».

«24 heures» se gausse

Mais Franz Weber a maintenu sa conférence de presse. Et le lendemain, «24 heures» se gausse: «Le comité «Sauver Ouchy» et Franz Weber pris de court par les décisions de la Municipalité», titre-t-il. Les opposants décident de rester mobilisés en attendant d’en avoir le cœur net. Ils mettent la Municipalité «au bénéfice du doute».

La polémique ne faiblit pas. La Municipalité peine à faire comprendre qu’il n’y a pas de volonté politique de construire cette nouvelle artère. Le problème est d’autant plus urticant pour les autorités que tout cela se déroule pendant la campagne des élections communales.

Dans une lettre du mois de novembre aux opposants, le syndic Georges-André Chevallaz déplore que Franz Weber et ses «tenants» aient choisi «une incidence électorale pour reposer un problème ouvert en fait depuis 1909, date des premiers alignements».

Aux yeux du syndic Chevallaz, qui va devenir conseiller fédéral quelques semaines plus tard, il n’y a cependant pas de quoi s’énerver puisque, répète-t-il, le plan directeur de la région lausannoise a «écarté l’exécution de cette artère du programme prioritaire réalisable dans les dix à quinze années prochaines».

«Sauver Ouchy» n’a cure de ces démentis. Franz Weber écrit que, lors d’une réunion entre les opposants et la Municipalité au Collège de l’Élysée, Georges-André Chevallaz et Jean-Pascal Delamuraz promettent qu’aucune menace ne plane et qu’il n’y va en tous les cas pas de la responsabilité de Lausanne: «Après deux heures d’explications confuses et ambiguës», poursuit-il, l’un des opposants, le Dr de Preux, s’exclame: «Tout ça, c’est du blablabla.»

Menace sur la Perraudettaz

Un an plus tard, «Sauver Ouchy» continuera de se battre, mais contre la fameuse bretelle de la Perraudettaz, cette fois. Si les autorités (Lausanne, Pully, Lutry, Paudex, Belmont et Épalinges) ne parlent plus de traverser Ouchy, la bretelle d’autoroute doit aboutir à Pully, ce qui augure, selon les opposants, un prolongement, à terme, sur Ouchy.

Ce projet de bretelle échouera devant le peuple le 13 décembre 1981. Que serait-il arrivé à Ouchy si Franz Weber n’avait pas alerté l’opinion publique? Que serait-il arrivé à Ouchy si Jean-Pascal Delamuraz et le syndic Georges-André Chevallaz n’avaient pas retiré la traversée sud des priorités routières? Le débat reste ouvert que les historiens trancheront peut-être un jour.

Créé: 19.06.2019, 08h14

Un buste et une promenade



L’idée de donner le nom de Jean-Pascal Delamuraz à une place ou un endroit d’Ouchy est partie de «24 heures». Quelques semaines après son décès, à l’automne 1998, la journaliste Chantal Tauxe, europhile affirmée, avait livré un vibrant plaidoyer demandant de saluer ainsi sa mémoire. Pour l’ensemble de sa carrière et en particulier pour son engagement intense en faveur de l’Espace économique européen, le grand homme méritait cet honneur.

Le 20 novembre 1998, la Municipalité de Lausanne, dirigée alors par le socialiste Jean-Jacques Schilt, décidait de renommer du nom de l’illustre Lausannois le quai Édouard-Dapples. L’affaire n’allait pas de soi, la dénomination de rues d’après des personnages politiques n’étant pas la coutume à Lausanne.

Les autorités voulaient notamment éviter des problèmes pratiques aux entreprises et riverains, contraints de changer d’adresse. Un buste fut également réalisé par l’artiste française Claudine Bargel. Il a été dévoilé au public en 2001 et offert à la Ville de Lausanne par la Confrérie des Pirates d’Ouchy.

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