L'histoire d'un prédateur sexuel qu'aucun adulte n'a su stopper

EnquêteDurant plus d’une décennie, un jeune sourd a commis des abus sur au moins dix enfants de la région lausannoise. Son école et un réseau de professionnels étaient au courant.

Image: FLORIAN CELLA

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L e violet avait envahi les rues de Lausanne. Au nom des femmes, Zoé* levait son bras, haut et fort. Au nom de cette loi du silence devenue insupportable, elle décidait de dire avec ses mains ce qu’un homme avait fait à son corps. En septembre dernier, Zoé, une jeune femme sourde âgée aujourd’hui de 22 ans, témoignait dans l’émission «Signes» de la RTS. Dès l’âge de 7 ou 8 ans, un camarade de l’École cantonale pour enfants sourds du canton de Vaud (ECES), âgé à l’époque de 10 ans environ, avait abusé sexuellement d’elle. Son calvaire avait duré plusieurs années et d’autres enfants avaient été agressés par le même garçon.


Lire l'édito: Une tragédie sous le tapis


Dans la communauté des sourds, le récit de Zoé fera l’effet d’une bombe. Les jeunes en parlent, les parents s’inquiètent. Avec cette question: que s’est-il réellement passé dans cette école à Lausanne? Combien d’enfants ce garçon a-t-il agressés là-bas et peut-être ailleurs? Pourquoi cette histoire est restée secrète durant toutes ces années? Depuis le témoignage de la jeune femme, l’Association vaudoise de parents d’enfants déficients auditifs a transmis une circulaire afin d’avertir les parents et qu’ils puissent questionner leur enfant.

Victimes retrouvées

Nous remontons le temps pour trouver des réponses à ces nombreuses questions. Une partie des victimes de Daniel* ont été reconnues par la justice récemment. Daniel est aujourd’hui en prison. Le 17 janvier 2018, le Tribunal criminel de l’arrondissement de Lausanne condamnait ce jeune homme, alors âgé de 23 ans, pour viol et contrainte sexuelle à 5 ans de détention et à une mesure thérapeutique, appelée communément le «petit internement». Le procès, dont seul le quotidien «20minutes» avait fait écho, durera une semaine et sera entièrement traduit en langue des signes. Huit plaignants, sept filles et un garçon, accusent Daniel d’abus sexuels. Six d’entre eux seront officiellement reconnus victimes, pour deux jeunes femmes les faits étant prescrits.

Un procès quasi inespéré. Car leurs agressions seraient certainement restées inavouées si la dernière victime en date de Daniel n’avait pas déposé une plainte en mars 2015. C’est elle qui mettra fin aux agissements de ce prédateur. Cette jeune femme a été violée au moins à sept reprises par Daniel. Les agressions se sont déroulées dans les toilettes du Centre les chemain’S à Renens, un lieu d’accueil pour les enfants souffrant de surdité, mais aussi dans la forêt située à proximité. C’était en 2014, Daniel avait 20 ans lorsqu’il a forcé Manon* à effectuer des actes sexuels, allant de la fellation à la sodomie.

Selon des documents que nous avons pu consulter, lorsque Manon dépose une plainte, elle explique aux inspecteurs qu’un autre garçon est au courant. Ce dernier confirme et révèle qu’une autre fille a été victime du même jeune homme. C’est comme ça que les inspecteurs découvriront, au fil des auditions, une nouvelle victime, puis une autre et encore une autre.

Dix ans d’abus

Les premiers faits jugés se déroulent dès 2004 environ, en grande partie au sein de l’École cantonale des sourds où est scolarisé Daniel. La plus jeune victime a environ 7 ans. Pour arriver à ses fins, le jeune garçon n’hésite pas à se montrer menaçant. Il agresse régulièrement des enfants dans les toilettes de l’ECES. Parfois lors d’un trajet en bus scolaire. Près de son immeuble. Dans une forêt, dans une cave. Parmi les victimes, il y a aussi un garçon. Alors qu’il n’avait que 11 ou 12 ans, il a été contraint par Daniel à violer une fille devant son agresseur. Peu de temps après, Daniel a aussi sodomisé ce garçon.

À son procès en 2018, Daniel avoue avoir violé de nombreuses filles, à plusieurs reprises parfois, alors qu’il était mineur. Il niera toujours avoir agressé ce garçon.

Après plus de dix ans d’abus sexuels, il aura fallu attendre l’arrestation de Daniel en mars 2015 pour le mettre hors d’état de nuire. Notre enquête révèle pourtant que cet enfant aux multiples carences, ce prédateur grandissant, avait été repéré. La surdité des victimes et du bourreau n’était pas la raison du silence dans cette affaire. Car les victimes ont parlé. Il y a longtemps déjà. Et la justice des mineurs l’avait condamné pour de tels actes.

Pour rassembler les pièces de cette histoire, il faut revenir en avril 2004. Né sourd, Daniel entre à l’ECES, il a 10 ans. Si, aujourd’hui, les enfants sourds sont scolarisés à l’école ordinaire, à cette époque ils étaient généralement dirigés vers l’ECES. Selon les informations fournies par le Service de protection de la jeunesse (SPJ), l’ECES signale cet enfant en 2005. L’école suspecte un comportement violent des parents de Daniel. Le SPJ effectue un suivi de six mois. «Rien d’inquiétant avec la sexualité de ce garçon n’est observé à ce moment-là», commente Frédéric Vuissoz, chef du SPJ.

L’alerte est donnée

En 2007, des victimes de Daniel, toutes scolarisées à l’ECES, se décident à dire ce qu’elles subissent à l’école. L’alerte est donnée. Nous avons rencontré deux des victimes de cette époque, Julie* et Zoé*. Cette dernière se souvient de ce moment où des filles plus âgées ont osé parler. «Elles sont allées vers un éducateur pour raconter ce qui s’était passé. Il a convoqué le garçon, en a parlé avec lui et l’a puni. Mais personne n’est venu vers nous pour nous demander comment on allait. Ça a continué comme si de rien n’était, le garçon était toujours à l’école. Nous, on ne savait pas quoi faire, on était vraiment mal. Puis un jour, on a été convoquées par la police.»

Selon des documents en notre possession, Daniel est interrogé par la police en 2007. Suivi de plusieurs filles. Face aux inspecteurs, le garçon est dans le déni. Il soutient même aux enquêteurs qu’Emma*, une fillette de 9 ans, l’a prié d’avoir du sexe avec lui.

Après cela, Daniel est pris en charge par un psychiatre, relayé par une psychologue. Des documents montrent qu’un réseau de professionnels se met, petit à petit, en place autour de lui. La conscience d’un problème est donc bien là. Comme le relèvent des pièces du jugement de 2018, la direction de l’ECES est alors au courant des problèmes liés à la sexualité de Daniel. Dans un extrait du journal de bord de la police, Anne Lavanchy, actuelle directrice de l’ECES, qui a eu à l’époque la casquette d’inspectrice à l’Office d’enseignement spécialisé mais aussi celle de directrice ad interim de l’ECES (2006-2007), dit «avoir été informée en son temps de la situation particulière de Daniel».

«Le secret d’Église»

L’enquête se poursuit et Daniel reste en classe à l’ECES. L’école a-t-elle proposé un soutien aux fillettes concernées? Nous n’avons pas trouvé d’éléments attestant qu’une aide a été apportée à ces enfants se disant agressés. Zoé, elle, est formelle. «Après avoir été à la police, il ne s’est rien passé. À l’école, personne n’en parlait, c’était comme un secret d’Église. Je pense que la direction et les éducateurs voulaient l’enterrer, pas que ça s’ébruite.»

En 2008, le directeur de l’ECES, Georges Hoefflin, écrit au SPJ et partage ses inquiétudes. «Il nous demandait des conseils car il y avait eu des problèmes avec Daniel durant un camp à la montagne», confirme Frédéric Vuissoz, chef du SPJ. Selon l’avocat de Daniel, Me Loïc Parein, plusieurs ordonnances de classement sont rendues. Mais le 16 mars 2009, les récits des jeunes filles qui ont dénoncé il y a deux ans Daniel sont entendus. Le jeune homme est condamné par le Tribunal des mineurs pour des actes d’ordre sexuel, tous commis à l’ECES entre 2007 et 2009. Six filles ont dénoncé des abus. La justice ne retiendra officiellement que trois victimes. Parce que parfois la contrainte n’a pas pu être établie et que la différence d’âge entre des victimes et l’agresseur est de moins de 3 ans. Daniel est condamné à 7 demi-journées de prestations personnelles sous forme de travail.

Absence de plaintes

Dans cette condamnation, un élément surprend au plus haut point. Aucune plainte n’a été déposée. Ce qui implique que la justice n’était donc pas tenue d’informer les fillettes ou leurs familles de la condamnation de Daniel. Alors que Zoé et Julie figurent noir sur blanc dans le jugement, elles ont appris, lors de notre entretien, que la justice avait reconnu les abus qu’elles avaient subis.

Comment expliquer cette absence de plainte? Nous avons contacté l’Ordre judiciaire vaudois qui a refusé de se prononcer sur ce cas précis. Zoé, elle, affirme être allée devant la police sans être accompagnée de ses parents. «Ils n’ont pas su. J’y suis allée avec un éducateur de l’ECES qui était aussi mon père d’accueil, affirme-t-elle. Mes parents, je leur ai tout raconté seulement quand j’étais ado.»

Nous avons contacté le chef du Centre LAVI du canton de Vaud, Christophe Dubrit, et lui avons exposé ce cas. À ses yeux, la situation est «extrêmement surprenante». «Sur le nombre, il m’apparaît étonnant qu’aucun des parents des six victimes, s’ils ont été informés par la police, n’ait déposé une plainte. De même, si ces victimes étaient passées par la LAVI, nous aurions conseillé aux parents de le faire. Cela me questionne sur le traitement de cette affaire.» Selon plusieurs sources, l’absence de plaintes pour de tels faits laisse penser que les parents des enfants n’ont pas été informés de la situation. Quant aux enfants, soit ils n’ont pas été informés de leurs droits, soit ils ne les ont pas compris.

Après cette première condamnation, l’école a-t-elle songé à éloigner Daniel? Les victimes reconnues et les autres enfants ont-ils été protégés? Nous n’avons pas trouvé d’éléments démontrant une prise en charge des victimes ni de communication aux parents d’élèves. Ce qui est sûr, c’est que Daniel continue à fréquenter cette école.

Les parents de Daniel réagissent après cette première condamnation et demandent l’aide du SPJ. Nous sommes en mars 2009. «On voit que la question de la sexualité de cet enfant est très présente. Il n’arrive pas à gérer ses pulsions. On est face à un enfant qui a un retard et dont la situation dépasse le cadre de ce que peut proposer l’ECES. Nous trouvons une solution qui est de le placer à la Fondation de Verdeil», explique Frédéric Vuissoz.

La récidive

Mais durant ces six mois qui séparent le jugement du Tribunal des mineurs et son placement dans cette école spécialisée, Daniel récidive. Il attaque une jeune fille en juin 2009 à l’ECES.

En septembre, Daniel entre à Verdeil où il effectue une formation de jour. Il a 15 ans. Le SPJ stoppe alors son suivi. «Nous avions été informés de sa condamnation, précise Cédric Blanc, directeur actuel de la Fondation de Verdeil. Nous avons veillé à ce qu’il y ait un accueil et un encadrement adéquats. Selon nos archives, une présence éducative renforcée a été mise en place.»

Le SPJ est appelé à l’aide une troisième fois, en mars 2010, en raison de violences au sein de la fratrie. Le 17 juin 2010, Daniel est à nouveau condamné par le Tribunal des mineurs. Pour cette nouvelle victime qu’il a agressée peu avant de quitter l’ECES. Même scénario: aucune plainte n’est enregistrée. Sa peine? Six demi-journées de travail. Une mise sous tutelle de Daniel est demandée par la justice de paix.

La prochaine trace du parcours de Daniel se trouve dans un PV du réseau d’experts qui le suit. Nous sommes en juin 2012, les professeurs se disent «inquiets». Ils parlent des «pulsions sexuelles» de Daniel. Un éducateur de Verdeil dit qu’il nécessite «une surveillance permanente». Un éducateur de l’ECES évoque une situation d’urgence. Dans ce réseau de professionnels, on retrouve encore une assistante sociale de Pro Infirmis, deux personnes du Centre Jeunes sourds qui deviendra ensuite les chemain’S, l’inspectrice de l’Office d’éducation spécialisée, Anne Lavanchy, une conseillère de l’AI, une personne du SPJ et la psychologue du garçon.

Daniel a-t-il fait d’autres victimes à Verdeil? «Il n’y a aucune trace d’agissements problématiques au sein de notre institution, affirme Cédric Blanc. Si cela avait été le cas, il aurait été exclu.» À Verdeil, Daniel semble progresser dans sa formation.

Or le prédateur ne s’arrête pas. En mars 2012, il agresse sexuellement une fille dans un lieu dont nous n’avons pas connaissance. Ce n’est pas la première fois que Daniel s’en prend à elle. Cette fois, la mère de la fille dépose une plainte. Pour cela, il sera condamné, le 8 juillet 2013, et pour la troisième fois, par la justice des mineurs pour actes d’ordre sexuel avec des enfants et contrainte sexuelle à 16 demi-journées de travail. Aucun placement dans un milieu fermé n’est ordonné.

À sa majorité, Daniel quitte la Fondation de Verdeil et intègre, sur demande de l’AI, le Repuis à Grandson, un centre de formation professionnel pour les apprentis ayant des difficultés. Il y est hébergé avec d’autres jeunes adultes. Le Repuis est informé de ses pulsions sexuelles. «Nous avions tous les radars allumés et avons été hyperattentifs, explique Philippe Ambühl, directeur. Ce jeune homme n’a pas posé de problème durant les six mois qu’il a passés chez nous.»

Encore des viols

De la suite de sa vie d’adulte, on sait qu’en 2014, alors qu’il a 20 ans, Daniel stoppe son suivi thérapeutique. Il est alors à l’AI et fréquente le Centre les chemain’S à Renens. C’est là qu’il violera à plusieurs reprises Manon, la jeune femme qui a permis enfin d’emprisonner Daniel. Contactée, la direction des chemain’S nous a renvoyé à Sandrine Burger, porte-parole de la Fédération suisse des sourds. On nous a indiqué que la direction n’était pas au courant des problèmes de Daniel lorsqu’elle l’a accueilli en 2014. En rappelant à leur mémoire que la directrice du Centre les chemin’S était membre du réseau qui suivait Daniel au moins dès 2012, on nous a précisé: «La direction savait que ce jeune homme avait eu des difficultés, et il y avait la volonté de lui donner une chance de s’intégrer dans un environnement adapté à sa surdité.»

L’État enquête

Pourquoi l’ECES n’a-t-elle pas exclu Daniel, pourquoi les parents des enfants de cette école n’ont-ils pas été avertis? Nous avons posé de nombreuses questions sur cette affaire à la direction de l’ECES, ainsi qu’au chef du SESAF. Par la voix de son délégué à la communication, le Département de la formation, de la jeunesse et de la culture a indiqué qu’à ce stade, il n’était pas en mesure de répondre à des questions précises. Il indique avoir reçu le témoignage de la victime «avec la plus grande attention». «Il nous a paru alors indispensable de lever totalement les incertitudes en lien avec ce témoignage et de reprendre avec minutie la chronologie des événements. En effet, les propos de la jeune fille ne se situent apparemment pas au même plan que les informations qui sont à ce jour en notre possession. Ces incertitudes nous convainquent de mener une analyse factuelle et contextuelle nous permettant de mieux comprendre les faits», précise Julien Schekter. Après le témoignage de Zoé dans l’émission «Signes», le département a rencontré l’Association vaudoise de parents d’enfants déficients auditifs. Sans le communiquer publiquement, il a alors décidé de mandater un expert externe qui devrait livrer ses conclusions d’ici à l’été 2020. Le Canton souhaite aussi «organiser un forum dans le canton de Vaud et établir un concept d’éducation sexuelle qui prenne mieux en compte les singularités des personnes sourdes».

Le chef actuel du SPJ a accepté de livrer son sentiment. «La question des abus sexuels est délicate. J’ai l’impression qu’on peut améliorer la formation des professionnels à ce niveau. On le sent en particulier dans le monde du handicap.» Il s’agit d’ailleurs d’une des recommandations du rapport Rouiller rendu à la suite de l’enquête administrative sur un père du Nord vaudois qui avait abusé et violenté ses huit enfants malgré le suivi du SPJ et de la justice de paix.

Notre enquête a permis, à ce stade, de retrouver dix victimes de Daniel. Tous ces enfants étaient atteints de surdité. Lors de sa première agression, Emma* avait environ 9 ans. Zoé, 8 ans. Sophie* 10 ans. Anaïs* en avait 10. Julie, 14. Sarah* avait 12 ans. Manon, 19 ans. Laure* avait 33 ans. Ambre*, 12. Et Louis*, 11 ans.

* Prénoms d’emprunt

Créé: 24.01.2020, 21h30

Témoignages

«Si ce garçon a fait d’autres victimes, elles doivent le dire» Julie*, 27 ans



J’ai passé quelques mois à l’École cantonale des sourds à Lausanne. Ce garçon, il était méchant avec moi, il m’insultait. Et il m’a fait plein de choses sexuelles. J’ai gardé ça pour moi. Même si je savais que ce qu’il faisait n’était pas normal et interdit. J’ai essayé de devenir plus méchante, mais ça n’a pas servi. Moi, je ne savais pas qu’il y avait d’autres victimes. J’étais seule et je ne voyais pas quoi faire contre mon agresseur. Je n’en ai pas parlé à ma famille. J’avais honte.

J’ai une famille d’entendants et on ne peut pas communiquer dans les détails. Alors on dit le minimum. Comme il y avait des problèmes dans ma famille, je ne voulais pas non plus en créer d’autres ou les rendre tristes.

Alors j’ai fait ma vie comme ça, je me suis dit que c’était arrivé et que je ne pouvais rien y changer. Mais en janvier 2017, la police m’a demandé si je me souvenais ce qui s’était passé il y a dix ans et j’ai tout raconté.

Au procès de 2018, j’étais plaignante. Comme les faits étaient prescrits, je n’ai pas été reconnue officiellement comme une victime. Mais je sais que j’en suis une. Aujourd’hui, je veux montrer à la communauté des sourds que je suis là. Que ce n’est pas normal ce qui nous est arrivé et qu’on a les mêmes droits que les entendants. Il ne faut pas garder ce qu’on vit sous silence. Si ce garçon a fait d’autres victimes, ce dont je suis sûre, elles doivent le dire.

Depuis le procès, je n’ai pas parlé de tout ça avec un psychologue. Je n’ai pas eu de soutien. Je continue à vivre ma vie, mais ce n’est pas facile. Je me sens toujours très mal. J’aimerais désormais que les choses changent, qu’on comprenne tout ce qui s’est passé. Et que les enfants sourds soient mieux informés.




«J’aimerais comprendre pourquoi il y avait ce secret» Zoé*, 22 ans



J’avais à peu près 7 ans, et lui 3 ans de plus que moi. J’étais à l’École cantonale des sourds à Lausanne. Un jour à la pause, ce garçon m’a dit qu’il voulait me parler. Moi je l’ai suivi. Il voulait que je lui fasse une fellation. J’ai répondu que je n’avais pas envie mais il a menacé de me frapper. Comme j’avais eu des problèmes de maltraitance dans ma famille, j’ai eu peur que ça se reproduise. Alors je me suis forcée à faire ce qu’il voulait. Je n’étais pas bien du tout et ça s’est reproduit plusieurs fois. Et je n’étais pas la seule. Il choisissait une fille, et je me disais: «Cette fois, c’est pas ton tour.» Ça a duré deux ou trois ans. Je sentais que c’était pas normal, ce qu’il me faisait. Mais j’étais petite, je me demandais si j’étais coupable et j’ai grandi avec ce sentiment. Avec la peur d’être frappée par ce garçon ou punie par un éducateur. J’ai toujours eu un suivi psy, mais je n’ai jamais eu de questions à ce sujet. C’est seulement à l’âge de 19 ans, lorsque j’ai été convoquée par la police, que j’ai tout avoué.

En 2018, il y a eu le procès. C’était difficile. J’étais très en colère contre mon agresseur. Lorsqu’il a été condamné, ma culpabilité s’est envolée. Je me sentais enfin reconnue comme victime. Le coupable, c’était lui. J’ai aussi compris le parcours de mon agresseur. Bien sûr, il n’avait pas le droit d’abuser de nous, il a brisé nos vies, mais malgré tout j’arrive à être empathique. Aujourd’hui, je garde des blessures, mais je souhaite témoigner pour que toutes les victimes qui n’ont peut-être pas parlé osent le faire. J’aimerais comprendre pourquoi il y avait ce secret.

Mais toutes ces choses horribles qui se sont passées, il y avait des signaux, il aurait fallu les saisir. J’ai le sentiment qu’on aurait pu éviter qu’il y ait autant de victimes. On nous voyait certainement comme des handicapés, alors que nous aussi on réfléchit. On est des humains comme les entendants. Notre seule différence, c’est la langue.

Parcours

D’un enfant isolé à un agresseur en série

Cette sombre affaire est aussi celle d’un enfant né sourd, de parents serbes qui ont fui leur pays en guerre en 1992. Daniel* naît en 1994 en Allemagne. Expulsée de ce pays, sa famille émigre vers la Suisse en octobre 2003. Dès avril 2004, Daniel est scolarisé à l’ECES à Lausanne. Très tôt, des problèmes de comportements sont observés. On sait de ce jeune homme que son handicap l’a beaucoup isolé. Il est issu d’une famille précaire qui ne comprend pas la langue des signes. Daniel grandit donc dans l’isolement de sa surdité.

Le psychiatre qui a suivi ce garçon dès 2007 relève, lors de son audition au tribunal, qu’il a des carences relationnelles, mais qu’il a reçu de l’affection de sa famille. Les deux experts-psychiatres mandatés pour le procès de 2018 s’accordent sur le fait qu’il a un léger retard mental lié à ses difficultés à communiquer. Daniel possède toutefois une «certaine intelligence», mais il a une grande immaturité et des difficultés relationnelles. Un expert relève: «Le retard mental n’explique pas son comportement asocial.»

Si la surdité peut créer des vulnérabilités, cela n’explique pas pour autant pourquoi Daniel a eu de telles pulsions sexuelles. Les problèmes de communication ont rendu plus difficile de lui faire comprendre les interdits, estime un expert. Le psychiatre qui l’a suivi dès 2007 précise que Daniel parlait en séance de sexualité et qu’il aurait construit cette dernière au travers d’images pornographiques. Il vivait près d’un magasin de vidéos pour adultes et cela l’aurait rapidement intrigué, voire attiré. Daniel, qui a souvent été confus et changé de versions lors de ses auditions, a indiqué une fois avoir subi des abus sexuels par un ami de sa famille. Il n’a pourtant pas confirmé cela au psychiatre qui le suivait. Cet élément demeure une zone d’ombre.

Lors du procès de 2018, un des experts a posé le diagnostic de troubles de la personnalité de type dyssocial. Et de relever le fait que Daniel n’a pas manifesté d’empathie pour ses victimes, ni de remords.

Daniel a été condamné à trois reprises par la justice des mineurs. Sans effet. «Il avait de la peine à saisir sa responsabilité», relève lors de son audition le psychiatre qui le suivait. En 2018, Daniel a certes reconnu avoir violé sous la menace plusieurs enfants, il a pourtant continué à nier une partie des faits. Il a comparé une de ses victimes à un objet sexuel, et a admis avoir filmé des agressions. Le Tribunal criminel a retenu une «lourde» culpabilité de Daniel et a relevé «la froideur d’un prévenu qui n’est habité que par le souci d’assouvir des instincts primaires». Le risque de récidive a été jugé «élevé».

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