«La justice a reconnu le droit à la vie comme étant supérieur aux intérêts financiers»

ProcèsPour le Tribunal de police de Lausanne, les dangers liés au réchauffement sont tels qu’ils justifient des actions qui vont contre la loi. Le verdict est historique.

Maître Irène Wettstein entre deux activistes acquittés quelques minutes plus tôt. Derrière elle, une partie de l’équipe de la défense qu’elle a contribué à monter.

Maître Irène Wettstein entre deux activistes acquittés quelques minutes plus tôt. Derrière elle, une partie de l’équipe de la défense qu’elle a contribué à monter. Image: Keystone

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Énorme coup de théâtre ce lundi en fin d’après-midi à Renens: les douze activistes du mouvement Lausanne Action Climat, qui avaient occupé une succursale lausannoise de Credit Suisse pour dénoncer les investissements du géant bancaire dans les énergies fossiles et leur impact sur l’environnement en novembre 2018, ont été acquittés. Le tout sous un tonnerre d’applaudissements et les larmes de nombreux militants présents dans le public, médusés à l’heure d’un dénouement sur lequel aucun observateur n’aurait osé parier. Les jeunes prévenus, des étudiants d’une vingtaine d’années, ont certes été reconnus coupables de violation de domicile et d’infraction du règlement de police. Mais «l’état de nécessité», plaidé par les treize avocats de la défense qui ont défendu les activistes bénévolement, a été retenu par le président, Philippe Colelough.

Pas d’autre choix

Pour comprendre ce verdict qui fera date, il faut savoir que le Code pénal stipule que «quiconque commet un acte punissable pour préserver d’un danger imminent et impossible à détourner autrement un bien juridique lui appartenant ou appartenant à un tiers agit de manière licite s’il sauvegarde ainsi des intérêts prépondérants» (Art.17). Or, selon le Tribunal de police de Lausanne, les conditions de l’article en question sont remplies. «Le danger réside dans les conséquences du réchauffement climatique et il est imminent», a détaillé le président. Pour forger sa conviction, Philippe Colelough a retenu les nombreux rapports produits par la défense, en particulier celui du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) sur le réchauffement climatique à 1,5°. «Il évalue et synthétise l’ensemble des travaux scientifiques sur le sujet et souligne que le réchauffement climatique, qui relève de l’activité humaine, est trop rapide et dangereux», estime le magistrat, que le témoignage de Sonia Seneviratne, une climatologue spécialiste des événements extrêmes, professeure à l’EPFZ et auteure principale pour la Suisse du rapport du GIEC, a achevé de convaincre. «Sa précision a emporté la conviction du tribunal.»

De la fonte des glaciers qui menacent de nombreuses villes côtières — San Francisco, Miami ou Shanghai en tête — à l’acidification des océans en passant par l’augmentation de catastrophes naturelles, «l’existence d’un danger doit être retenue, son imminence est établie».

«La justice a reconnu le droit à la vie comme étant supérieur aux intérêts financiers. C’est la décision la plus importante de toute ma carrière»

Le jugement s’est ensuite penché sur la solution choisie par les militants pour faire passer leur message: une partie de tennis sauvage. Grimés en Roger Federer pour interpeller l’homme aux vingt titres du Grand Chelem qui associe son image à Credit Suisse — une stratégie payante (lire en encadré) —, les activistes ont évidemment agi sans autorisation. Une violation du règlement de police de Lausanne qui trouve grâce aux yeux du magistrat. «Pour faire réagir la banque, alerter l’opinion publique et attirer l’attention des médias, cette action était le seul moyen efficace», poursuivait Philippe Colelough, ajoutant qu’aucun moyen plus traditionnel n’avait obtenu de résultat.

Dans la salle, le public, qui entend encore le président du Tribunal de police qualifier les activistes de personnes sincères aux explications convaincantes, commence à réaliser la portée du verdict qui tombe dans la foulée: les joueurs de tennis du climat sont acquittés. Le tribunal tentait tant bien que mal de mettre en garde les nombreux activistes contre «les perspectives pas souhaitables» qui pourraient découler de son jugement, beaucoup l’ont à peine entendu. Une partie du public ne retient pas ses larmes. Les prévenus se lèvent sous les applaudissements.

«La justice estime que ces militants n’avaient pas le choix! Ce verdict, on osait à peine en rêver», glissait Me Raphaël Mahaim en quittant la salle. «C’est l’euphorie», soulignait à ses côtés l’ancien bâtonnier Christian Bettex dans un sourire ému. Avocate des activistes de la première heure, Irène Wettstein est l’une des deux femmes de loi à avoir convaincu ses confrères de s’embarquer dans l’aventure climatojudiciaire. «La justice a reconnu le droit à la vie comme étant supérieur aux intérêts financiers. C’est la décision la plus importante de toute ma carrière.»

Se jetant dans les bras de leurs proches, les acquittés, qui se réjouissent que le verdict soit entendu dans le monde entier, n’en reviennent pas non plus. À l’image de Paul Castelain, étudiant de l’EPFL qui passe un examen de théorie des probabilités ce mardi. À combien estimait-il la probabilité du verdict du jour? Il sourit. «À pas beaucoup...»

Créé: 13.01.2020, 16h47

Retentissement et impact mondiaux

En terre vaudoise, il n’y a que les «grandes affaires», comme celles des jumelles disparues, Légeret ou encore Ségalat, qui peuvent se targuer d’avoir franchi les frontières suisses. Mais jamais une simple infraction au règlement de police de Lausanne n’a rencontré l’écho médiatique auquel ont eu droit «les joueurs de tennis» du climat. Il faut dire que la cause environnementale dépasse largement la capitale vaudoise et que tous les ingrédients d’une «bonne histoire» sont réunis.




En milieu de semaine dernière, le procès des activistes de Lausanne Action Climat a par exemple été relayé par le «New York Times» ou encore par le «Guardian». Maniant parfaitement les codes de la communication à l’heure des réseaux sociaux, les activistes savent quels mécanismes actionner pour gagner en visibilité. À l’image de leur campagne mondiale lancée en plein procès.



Conçue pour alerter Roger Federer, qui associe son image à Credit Suisse, l’interpellation a notamment été relayée par Greta Thunberg, lui donnant un retentissement mondial. L’objectif était atteint, poussant Roger Federer à prendre position. «J'apprécie les rappels concernant ma responsabilité en tant que particulier, en tant qu'athlète et en tant qu'entrepreneur, et je m'engage à utiliser cette position privilégiée pour dialoguer sur des questions importantes avec mes sponsors», a répondu Federer, qui s’engage à faire à un don en faveur des sinistrés des incendies australiens.

Credit Suisse n’est pas en reste. Dispensée du procès de Renens, la banque s’est elle aussi fendue d’un communiqué lundi matin. Dans une déclaration en anglais, signe d’une volonté de diffusion internationale, la banque se dit la cible de fausses informations. S’estimant sensible à la cause environnementale, Credit Suisse déclare ne plus financer de centrale à charbon, vouloir s’aligner sur les objectifs des Accords de Paris et investir massivement dans les énergies renouvelables.

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