«Il ne m’est pas facile d’accuser ce bon médecin»

ProcèsAprès le cas de conscience du docteur Mathez sur l’euthanasie, au tour des magistrats de se questionner sur ce geste tabou.

Le procureur général Eric Cottier a dit déplorer devoir se montrer si sévère. «Je dois appliquer la loi et aujourd'hui la loi ne me plaît pas.»

Le procureur général Eric Cottier a dit déplorer devoir se montrer si sévère. «Je dois appliquer la loi et aujourd'hui la loi ne me plaît pas.» Image: PATRICK MARTIN

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Ils ont assisté au procès, ils l’ont attendu à la sortie du tribunal. Tour à tour, ces patients ont étreint longuement leur médecin, ont pleuré dans ses bras, lui ont glissé des mots de réconfort. Rarement, peut-être jamais, aura-t-on vu pareil accueil pour un prévenu contre qui le Ministère public venait de requérir 5 ans d’emprisonnement pour meurtre.

Le docteur Christian Mathez n’est pas un criminel ordinaire. Son dossier est d’ailleurs «unique dans les annales judiciaires vaudoises» au dire même du procureur général Éric Cottier. Mais son histoire, elle, est universelle. Mardi, au second jour du procès du praticien ayant abrégé l’existence d’une patiente, l’accusation et la défense se sont livrées à des considérations dépassant largement les faits bruts. La fin de vie, qu’il s’agisse d’agonie ou de souffrances chroniques polymorbides, les a renvoyés de l’intime au sociétal. Au milieu de quoi il a bien fallu ajouter du droit.

Tout en affirmant qu’il mettrait en toute confiance sa santé entre les mains du docteur de Pully, le procureur général Cottier ne s’est guère écarté de son acte d’accusation. Alors que les juges s’étaient ouvert la possibilité de retenir le «meurtre sur demande de la victime», passible de 3 ans de prison maximum, il s’en est tenu à la qualification initiale de meurtre, soit un minimum de 5 ans de prison. Selon son analyse, la patiente n’avait pas explicitement réclamé la mort.

«Sorti du rôle de médecin»

«Christian Mathez est sorti du rôle du médecin, estime le procureur général. Il a été totalement absent des dernières semaines de Madame C. et ce qu’il savait de son état de santé lui avait été rapporté par le mari. Il n’a pas eu le recul indispensable au médecin par rapport au vécu émotionnel de ses patients. En arrivant ce jour-là chez les époux, il était déterminé à faire en sorte que Madame C. quitte notre monde, certain qu’elle était victime d’acharnement thérapeutique au centre de réhabilitation où elle séjournait.»

«Il n’y a rien de pire pour mon client que d’entendre qu’il a planifié son geste, s’est ému Stefan Disch, avocat. La décompensation cardiorespiratoire qu’il a constatée en lui rendant visite ce soir-là serait un leurre, selon l’accusation. Mais l’autopsie dit des choses qui correspondent parfaitement au tableau décrit par le docteur Mathez! Madame C. avait de l’eau dans les poumons, du liquide dans les bronches, un arrêt des fonctions de différents viscères s’était produit, indice de décompensation cardiaque.» Le défenseur a aussi rappelé les nombreux maux affligeant l’octogénaire, répertoriés dans son dossier médical. Madame C. aurait été percluse de douleurs quasi permanentes, ses crises d’arthrite la faisant parfois crier, malgré 40 milligrammes de morphine administrés quotidiennement à ses 48 kilos.

Vers une jurisprudence?

Abstraction faite du contexte de l’injection létale, les hommes de loi se sont heurtés à l’étroitesse du cadre légal suisse face à un geste probablement accompli souvent dans l’ombre. En témoignent les nombreuses lettres de soutien adressées au docteur Mathez depuis la médiatisation de son histoire. Son défenseur en a lu quelques extraits. Plusieurs praticiens reconnaissent avoir délivré les gouttes de soulagement ultime: «Je l’ai aussi fait, sans bruit», écrit pudiquement l’un d’eux.

Stefan Disch a déploré la ligne floue entre euthanasie active indirecte, légale, où le soignant «pousse un peu la dose de médicaments» faisant basculer le patient vers sa fin, et l’euthanasie active, illégale, où l’on administre directement un produit létal. «La différence n’est pas si colossale. Il y a une hypocrisie par rapport à cela.»

Et d’inviter les juges à sortir du cadre rigide du Code pénal, pour une sentence plus en phase avec la perception du public: «Il faut oser affronter l’institution et se placer dans une position différente de la simple appréciation ou application aveugle de la loi.» À procès inédit, conclusion inédite. Après plus de quatre heures de plaidoiries, le procureur général, explicitement peu à l’aise à l’idée de condamner sévèrement ce «bon médecin», a eu ces mots finaux: «Si le tribunal trouve une solution extralégale qui permette de prononcer une peine inférieure au plancher auquel je suis astreint, je ne m’y opposerai pas.»

Le jugement sera rendu lundi prochain.

Créé: 24.09.2019, 18h12

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