Maltraitance à la crèche: «Cela fait cinq ans que nous signalons le problème»

Petite enfanceLa structure de l'Etat de Vaud est sous enquête. Des éducatrices brisent le silence: les dysfonctionnements ne datent pas d’hier.

Cinq éducatrices de la garderie Mosaïque ne veulent plus se taire et évoquent des «atrocités».

Cinq éducatrices de la garderie Mosaïque ne veulent plus se taire et évoquent des «atrocités». Image: Florian Cella

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«Nous avons vécu trop d’atrocités pendant trop d’années pour nous taire. Nous ne voulons pas être complices de ce qui s’est passé à la Garderie Mosaïque et de l’image monstrueuse que cela donne de notre profession.» C’est en ces termes que cinq éducatrices de la structure d’accueil, désirant rester anonymes, expliquent la raison pour laquelle elles ont décidé de sortir de leur silence. Un ancien cuisinier de la structure réagit également, décrivant par e-mail une garderie «limite» et des éducatrices «pas toujours recommandables et protégées plus qu’il ne se doit par une directrice prenant toujours leur parti».

Des enfants oubliés dehors ou enfermés au vestiaire, des petits rabaissés verbalement ou brusqués physiquement… Ces anciens et actuels employés de Mosaïque – dans différents groupes, secteurs et à différentes périodes – ont été témoins des comportements inadéquats décrits dans la presse (24 heures du 27 novembre). Pour rappel, ces cas de maltraitance, dénoncés par sept plaintes de parents ce printemps, ont conduit l’Office de l’accueil de jour des enfants (OAJE) à mener une enquête en surveillance puis le Service du personnel de l’Etat de Vaud (SPEV) à commander une enquête administrative.

Impassibilité cantonale
Selon les éducatrices, qui étayent leurs dires par des documents, entre février 2009 et avril 2014, plusieurs courriers, colloques et entretiens ont signalé une maltraitance chronique dans le groupe des «grands» à la directrice en place. Certaines informations, qui accablaient surtout trois personnes, ont aussi été transmises à la directrice générale des crèches cantonales, Bénédicte Müller, qui assume ad interim la direction de Mosaïque depuis le début de l’incapacité de travail de la titulaire, fin août. Mais aussi au Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes (BEFH), au groupe Impact, au SPEV. Sans effet.

Une impassibilité cantonale difficile à comprendre lorsqu’on apprend que l’ESEDE (Ecole supérieure en éducation de l’enfance), la principale filière de formation dans le canton de Vaud, a suspendu, dans la même période, sa collaboration avec Mosaïque. Une démarche «pas anodine et peu ordinaire». «Les conditions pour la formation de nos étudiants – on s’assure que ces derniers soient exposés à de bonnes pratiques – n’étaient à nos yeux et à notre appréciation plus réalisées, confirme Jean-Baptiste Dumas, directeur de l’ESEDE. Comme la formation vient après la mission d’accueil des enfants, nous avons décidé, après avoir rencontré les responsables de l’institution et dans une parfaite transparence, de retirer Mosaïque de nos listes jusqu’à ce que l’équilibre soit retrouvé.» Charge à la direction de reprendre contact. A ce jour, la garderie n’a toujours pas fait son retour sur la liste des entreprises formatrices. Certains stagiaires et apprentis y sont toutefois encore accueillis.

Burn-out, absences, démissions
Interrogée sur ces différents griefs, Bénédicte Müller, seule personne à avoir suivi tout l’historique de Mosaïque, d’abord en tant que directrice, puis comme responsables des deux crèches de la fonction publique (Mosaïque I et II, et Carambole – 140 enfants et 45 employés), n’est pas autorisée à nous répondre directement. Et la réorganisation progressive des départements de l’Etat, en cours depuis de nombreuses années, qui a ballotté la responsabilité des crèches cantonales et de leur surveillance de services en départements, semble avoir fait perdre la mémoire à d’autres acteurs, ou en tout cas avoir contribué à une certaine dilution de l’information.

Jacqueline de Quattro «n’a jamais entendu parler de cas de maltraitance à la Garderie Mosaïque durant la période où elle était en charge des crèches, indique son délégué à la communication. Le BEFH, que dirigeait alors Mme Sylvie Durrer, ne lui a remonté aucun cas.» Cette dernière, n’étant plus en charge du BEFH depuis 2011, dit ne pas être «habilitée à parler sur les affaires du BEFH, actuelles ou passées».

Sa prédécesseure, Nicole Golay, en poste lors de la mise en place de Mosaïque, dirige aujourd’hui le Groupe Impact. Elle confirme la venue de «plusieurs» employés de Mosaïque dans son service, qui gère les cas de harcèlement à l’Etat de Vaud, mais se souvient avoir constaté «des difficultés relationnelles et des divergences pédagogiques, mais pas de mauvais traitements. Nous aurions alerté la hiérarchie», affirme-t-elle. Elle s’étonne que les témoins eux-mêmes n’aient pas directement saisi l’autorité de surveillance. «Les unes après les autres, on a versé, justifient les éducatrices. Au moins vingt personnes ont démissionné en quelques années. En plus de l’absentéisme, des burn-out, ces démissions auraient aussi dû alerter le Canton.»

«Un suivi insuffisant»
Les choses ont commencé à bouger en 2012. Avec l’arrivée de Nuria Gorrite au Conseil d’Etat, les crèches, via le SPEV, et leur surveillance, avec la création de l’OAJE, ont été rattachés au Département des infrastructures et des ressources humaines (DIRH). «A mon arrivée, j’ai dû prendre des mesures en lien avec la gestion administrative et l’aménagement des horaires de travail pour améliorer l’efficience des deux crèches de l’Etat, qui généraient trop de frais administratifs, admet Filip Grund, chef du SPEV. Je ne peux pas exclure qu’un suivi insuffisant ait été fait par la direction de Mosaïque.»

Le chef de service compte «prendre des décisions d’ici à la fin de l’année concernant la procédure menée contre deux employés». L’enquête administrative, qui est dirigée contre un éducateur soupçonné de comportements inadéquats, a pour but «de déterminer qui a fait quoi, comment et à la rigueur quand. Nous voulons sortir des faits rapportés par oral.» Une autre éducatrice accablée par ses collègues s’est mise en préretraite, et une troisième, en congé, sera surveillée de près.

Quant à la directrice, accusée de gestion laxiste, il est peu vraisemblable qu’elle retrouve son poste. Tourné vers l’avenir, Filip Grund a deux objectifs: «Retrouver une stabilité à Mosaïque et la confiance totale des parents. Il ne doit plus y avoir de suspicion possible sur des actes qui auraient pu se produire.» Quant à Nuria Gorrite, elle laisse s’exprimer son chef de service, ne souhaitant pas politiser le dossier pour l’instant.

Créé: 15.12.2014, 10h33

«Complicité dans le silence»

Nahum Frenck, pédiatre et thérapeute familial à Lausanne, pose des hypothèses quant au silence qui aurait régné dans la garderie Mosaïque durant cinq ans.

- Comment expliquer que les adultes au courant de cette affaire (parents, éducateurs, direction) n’aient pas réagi pour faire stopper ces agissements?
- La première hypothèse, c’est la lâcheté. Je suis effaré par ce manque de courage devant la peur des conséquences. La pénurie de places de crèche, le manque de temps, la détresse ont pu conduire les parents à se taire. La peur d’être congédiées a pu empêcher les éducatrices d’alerter le Service de protection de la jeunesse (SPJ). Et encore la peur que le SPJ s’en mêle a pu décider la directrice à minimiser les faits rapportés. Cette complicité dans le silence crée l’omerta, qui répartit les coresponsabilités.

- Quelle est votre deuxième hypothèse?
- On sait que l’on n’aime pas trop remuer les choses. Alors on met le couvercle sur la casserole pour que cela ne déborde pas… Une enquête doit déterminer si les faits rapportés sont avérés.

- A quel point peut-on croire un enfant sur parole?

- Dans les cas de mauvais traitements, je préfère pécher par excès que par défaut. Il faut toujours prendre au sérieux un message d’enfant et le décoder. Oui, les enfants inventent des histoires, mais pas ces choses-là: s’il ne les a pas vécues, il les a forcément vues ou entendues. Aussi, un enfant aura plutôt tendance à se taire, de par le conflit de loyauté où il se trouve. Il aime ses parents, il aime la garderie…

- Alors les enfants portent également une responsabilité?
- Non, les enfants sont des victimes. C’est aux adultes de les protéger. Dans cette histoire, la seule personne courageuse est cette mère qui a déposé la première plainte à l’Office de l’accueil de jour des enfants (OAJE). A Mosaïque, la plupart des parents travaillent au CHUV, dans le domaine de la santé.

- Celle de leurs enfants aurait dû encore plus les concerner, non?
- Cela reste des employés, qui craignent pour leur poste et pour leur système de garde. Pour inviter les gens à dire haut et fort ce qui ne va pas, il faudrait que soit inscrit noir sur blanc que ces places sont assurées! Or les lois sont ambiguës. Les politiques doivent davantage se mouiller pour empêcher la loi du silence de s’installer.

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