La messe érythréenne transfigure le temple de Chailly

Nos spiritualités méconnues 4/4Les chrétiens orthodoxes d’Erythrée forment une communauté soudée dans le canton. 200 personnes assistent chaque dimanche à une liturgie qui transporte tout droit en Afrique.

<b>Rites orthodoxes</b> Les rituels les plus sacrés de la liturgie se font à l’abri des regards, derrière un grand rideau.

Rites orthodoxes Les rituels les plus sacrés de la liturgie se font à l’abri des regards, derrière un grand rideau. Image: Patrick Martin

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Vêtus de leurs chasubles et de leurs coiffes, ou de simples toges en cotonnade, les prêtres et les diacres sont là depuis l’aurore. Pour prier. La messe, elle, a commencé vers 8 heures. En ce dimanche matin, le temple de Chailly accueille environ 200 personnes pour une liturgie qui se déploiera longuement jusqu’à midi. Comme presque chaque semaine depuis sept ans, la communauté orthodoxe érythréenne a pris possession de la belle église de quartier. Et c’est peu dire qu’elle transfigure les lieux.

Dans la salle de culte, le sol a été recouvert de tapis. Avant de s’y faufiler, on retire ses chaussures et on se drape d’un grand voile de coton blanc, comme l’ensemble des fidèles. À l’intérieur, la foule se partage entre les hommes, assis à gauche, et les femmes, à droite, leurs cheveux couverts, tandis que les enfants jouent ou dorment entre les bancs. L’espace de quelques heures, le temple protestant oublie qu’il se trouve en terres vaudoises, et non dans la Corne de l’Afrique.

Dix-neuf Églises en Suisse

L’Église vaudoise Sainte-Marie Kidane Mihret est l’une des 19 communautés orthodoxes érythréennes qui existent en Suisse. «Il y en a presque une dans chaque canton et celle du canton de Vaud est sans doute l’une des plus importantes», explique Amanuel Ghebrehiwet, l’un des deux prêtres de la communauté et également son président. Un dimanche comme tous les autres, la messe peut attirer entre 100 et 200 personnes selon lui.

«Il reste quand même difficile de dire quelle est véritablement la taille de notre communauté», nuance le prêtre. «Par rapport à la messe, il y a beaucoup plus de monde lors des fêtes importantes», précise ainsi Elias Million, l’un des 21 diacres qui assistent les prêtres dans leur ministère. La vie religieuse des orthodoxes d’Érythrée ne manque en effet pas d’événements marquants tout au long de l’année. Le jeune homme égrène ces moments forts: Pâques, Noël et l’Ascension en font naturellement partie, mais il faut également compter avec les célébrations du Nouvel-An, qui selon le calendrier orthodoxe ont eu lieu en septembre dernier. Une autre fête célèbre quant à elle la sainte Croix, redécouverte quelques siècles après la mort du Christ selon la tradition.

À l’abri des regards

À la fin du mois de novembre, l’attente de Noël a déjà commencé. Depuis la veille, la communauté observe un carême qui se terminera avec les célébrations de la naissance de Jésus, le 7 janvier. C’est d’ailleurs le thème du carême qu’aborde Amanuel Ghebrehiwet lors de son prêche, qu’il déclame face aux fidèles en tigrinya pour que tous comprennent. En revanche, une partie de la messe, faite de prières, de chants et de psalmodies, est dite en guèze, l’ancienne langue de la liturgie. L’ensemble des rites ne s’offrent d’ailleurs pas aux yeux de l’assistance et s’effectuent à l’abri d’un imposant rideau.

Ce dimanche-là, le prêtre s’extraira un moment de la cérémonie pour célébrer le baptême d’un nouveau-né dans une petite pièce séparée. «Il faut obligatoirement que le baptême ait lieu en même temps que la messe, afin que l’enfant puisse ensuite recevoir la communion», explique en effet Elias Million. Au terme de la liturgie, prêtres et diacres se présentent en effet devant les fidèles pour donner la communion, d’abord aux bébés portés par leurs parents, puis aux hommes, aux femmes et aux enfants.

Un lieu de culte à soi

Amanuel Ghebrehiwet officie à Lausanne depuis quatre ans. Mais c’est en Érythrée qu’il a fait sa formation de prêtre, une fonction qu’il exerçait déjà avant de prendre le chemin de l’exil, comme tant de compatriotes. Et bien que son rôle demande beaucoup d’investissement, que ce soit pour l’instruction religieuse aux enfants et aux fidèles ou pour les services, il est entièrement bénévole et travaille à côté à 100%. «De ce point de vue, il n’y a pas de différence avec l’Érythrée, explique Elias Million. Là-bas, les prêtres et les diacres sont assez nombreux, et ils sont seulement défrayés. S’ils accomplissent ce service, c’est pour plaire à Dieu.»

«Nous aimerions que notre culture puisse vraiment s’installer dans une église qui nous appartienne»

La vie spirituelle de la communauté évolue tout de même au contact de la Suisse. «Certaines personnes changent leur pratique après leur arrivée dans le pays, bien sûr, parfois en venant moins ou même plus du tout à l’église, observe le jeune diacre. Les prêtres restent malgré tout très respectés, mais il nous faut aussi adapter notre discours pour être davantage dans l’explication que dans l’injonction. Dieu est un Dieu d’amour et non un Dieu d’obligation.»

La jeune communauté semble en tout cas bien décidée à se faire sa place durablement dans le canton. C’est pourquoi elle nourrit l’espoir d’acquérir ou de construire sa propre église. En effet, pour l’heure, elle ne fait que louer le temple de Chailly et doit se plier à ses disponibilités. Au point de devoir parfois célébrer l’office le samedi. «Nous aimerions que notre culture puisse vraiment s’installer dans une église qui nous appartienne», glisse un fidèle à la fin de la messe. Alors que le temple se vide peu à peu, plusieurs hommes se mettent au travail pour tout ranger. Ils retirent les tapis, les tentures et les images saintes, laissant l’endroit exactement comme ils l’ont trouvé.

Créé: 31.12.2018, 08h53

Une tradition millénaire

Le christianisme serait présent dans la Corne de l’Afrique depuis le IVe siècle déjà. Aujourd’hui, l’Église orthodoxe d’Érythrée fait partie des Églises orthodoxes orientales, dont la tradition s’est distanciée des autres traditions orthodoxes et du catholicisme en ne se ralliant pas au Concile de Chalcédoine, en 451. Celui-ci établit la doctrine de la double nature du Christ, que rejettent les traditions orientales.

Aussi appelée Église orthodoxe tewahedo, qui veut dire «unie», l’Église érythréenne est organisée selon sa propre hiérarchie ecclésiastique, dominée par un patriarche, avec son siège à Asmara, la capitale de l’Érythrée. Il existe toutefois également une Église orthodoxe tewahedo éthiopienne, tout à fait distincte, même si toutes deux partagent les mêmes rites. Les deux Églises sont en effet séparées depuis que l’Érythrée est devenue un État indépendant, en 1993. Les orthodoxes éthiopiens ont aussi une communauté dans le canton de Vaud.

Fin 2017, le canton de Vaud comptait près de 3000 personnes de nationalité érythréenne, sans compter les personnes récemment réfugiées en Suisse. Il s’agit d’un nombre important, puisque dans le canton comme dans le reste de la Suisse, l’Érythrée reste la nationalité la plus représentée parmi les personnes en procédure d’asile. S’il est difficile de dire quelle part de la communauté vaudoise est de confession orthodoxe, en Érythrée, la population se partage à parts plus ou moins égales entre chrétiens et musulmans.

800 communautés spirituelles dans le canton

C’est un chiffre que l’on n’imaginait sans doute pas. Il existe dans le canton de Vaud près de 800 communautés spirituelles différentes, autrement dit, des groupes de personnes qui se rassemblent en un même lieu pour pratiquer leur foi, donner corps à leurs croyances. En octobre dernier, le Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC) présentait ce recensement inédit sur mandat de l’État de Vaud. «24 heures» est allé à la rencontre de quatre de ces communautés, parmi les moins connues en terre vaudoise.

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