«Depuis le meurtre de mon mari, rien n’a changé»

TémoignageEn 1972, à Lausanne, un cadre de l’Union de Banques Suisses est abattu par un employé. Pour la première fois depuis le drame, sa veuve ouvre son cœur.

«Mon mari, qui avait l’expérience du commandement, avait compris que le jeune homme était dangereux», relève Brigitte Favre.

«Mon mari, qui avait l’expérience du commandement, avait compris que le jeune homme était dangereux», relève Brigitte Favre. Image: Marius Affolter

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Les souvenirs ont submergé Brigitte Favre à la lecture du cri de colère lancé dans nos colonnes par Albert Chamorel, père de Laurent, le jeune schizophrène soigné à l’Hôpital de Nant qui s’est poignardé à mort, en juillet, dans le hall d’un immeuble de Vevey. «Quarante-deux ans après la mort de mon mari, je me suis dit avec tristesse que rien n’avait changé, que la schizophrénie était toujours mal soignée, voire négligée», confie-t-elle.

Brigitte Favre, 70 ans, petite femme gracile et déterminée, ouvre pour la première fois son cœur mais refuse toute compassion: «Je vous demande de ne pas écrire que mes souvenirs sont douloureux. Ce que je souhaite, c’est que le récit de ce que j’ai vécu fasse bouger les choses.»

Le drame dont elle nous parlera longuement s’est déroulé en 1972, au siège de l’Union de Banques Suisses, place Saint-François à Lausanne. Le 25 janvier, peu après 14 h, un employé auxiliaire de la banque pénètre dans le bureau de l’adjoint du chef du personnel, au quatrième étage, le met en joue avec le fusil d’assaut qu’il avait dissimulé sous son manteau et l’abat de trois balles en pleine poitrine. Après quoi, il descend au deuxième étage, entre dans un bureau, ouvre la fenêtre et fait feu à nouveau, en direction du Grand-Pont. Il blesse deux personnes, atteint une voiture et brise une vitrine. Maîtrisé par un employé, il n’oppose pas de résistance.

L’homme foudroyé à bout portant s’appelait Louis Favre. Il allait avoir 33 ans, il était le père d’une fillette de 2 ans et demi et, de l’aveu même du directeur général de la banque lors des obsèques, il était promis à un brillant avenir professionnel. Né à La Tour-de-Peilz en 1939, licencié HEC, capitaine à l’armée, chanteur dans le groupe des Gabiers, ami de Claude Nobs, il avait été engagé à l’UBS en 1968. Son meurtrier avait 25 ans, il était le fils d’un cadre supérieur de la police zurichoise et avait été envoyé à Lausanne par la maison mère pour parfaire son stage et améliorer son français. Il était aussi, mais on ne le saura que plus tard, schizophrène paranoïaque.

«Mon mari m’a parlé de lui un jour à midi, se souvient Brigitte Favre. Il paraissait soucieux et il avait lâché, à table, une phrase sibylline: «Tant que ce cas ne sera pas réglé, je ne serai pas tranquille.» L’inquiétude de Louis Favre avait pour origine l’arrivée à la banque, quelques mois auparavant, de trois auxiliaires suisses alémaniques. Rapidement, Louis Favre s’aperçoit que l’un des jeunes, qui n’avaient pas bénéficié d’un entretien personnel, a des problèmes relationnels importants et que son comportement est anormal.

«Mon mari, qui avait l’expérience du commandement, avait compris que le jeune homme était dangereux, dit Brigitte Favre. Les collaborateurs de tous les départements où il passait finissaient par avouer qu’il leur faisait peur. C’était une armoire à glace, solitaire et taciturne. Mon mari a essayé d’alerter le médecin de son assurance, en vain. Un psychiatre zurichois, qui l’a examiné lors de l’une de ses visites à sa famille, a minimisé la gravité de la situation, prétextant un simple coup de blues. En fait, personne ne semblait ou ne voulait s’inquiéter.»

«Ce que je souhaite, c’est que le récit de ce que j’ai vécu fasse bouger les choses»

Fin décembre 1971, Louis Favre signifie néanmoins à l’auxiliaire que l’heure de son retour à Zurich a sonné. Son épouse apprendra après le drame que le jeune homme avait alors posé à sa mère cette question pour le moins troublante: «Et si je te tuais, tu dirais quoi?» Paniquée, celle-ci appelle un pasteur qui le voyait de temps en temps à Lausanne, ainsi que sa logeuse. Tous deux lui disent de ne pas se faire du souci. Le drame intervient quelques semaines plus tard, alors que le jeune zurichois n’a pas reparu à son travail depuis 15 jours. «Au juge qui l’a interrogé, révèle Brigitte Favre, il a dit qu’il voulait s’en prendre au chef du personnel, absent de son bureau cet après-midi-là, puis se rendre à Berne et à Zurich pour régler ses comptes. Finalement, l’expertise psychiatrique a conclu à son irresponsabilité totale, il n’a jamais été jugé et je ne sais pas ce qu’il est devenu.»

Au lendemain des événements, Brigitte Favre a besoin de comprendre comment une telle tragédie a pu se produire. Grâce à la bienveillance du juge informateur, elle peut éplucher le dossier. Grâce à son courage et à sa détermination, elle contacte les parents du meurtrier et demande à les rencontrer. «Nous avons passé un dimanche ensemble, chez moi, se souvient-elle. Je me suis retrouvée devant un homme complètement fermé, s’exprimant par onomatopées, et une mère effondrée, qui m’a avoué que son fils unique avait des problèmes depuis l’enfance, qu’il avait été suivi par un psychiatre, mais sans que les choses aillent jusqu’au bout. En réalité, ils n’avaient pas entrepris grand-chose pour aider leur fils… La preuve d’un laisser-aller général, d’une sorte de laxisme, comme celui qui a conduit au suicide du jeune homme à Vevey, c’est aussi le fait que l’armée l’ait accepté dans ses rangs, et qu’il disposait de son fusil d’assaut. Aujourd’hui, je veux faire en sorte que ces drames ne se produisent plus. C’est la seule raison d’être de mon témoignage.»

Le drame, à n’en pas douter, infléchit profondément le cours de son existence. Seule et en charge d’une petite fille de moins de 3 ans, Brigitte Favre doit impérativement trouver du travail. Amie de longue date de la doctoresse Catherine Kousmine, selon laquelle l’on est ce que l’on mange, elle prend alors la décision de devenir «conseillère de santé» et de donner des cours aux personnes en difficulté, atteintes dans leur psychisme, pour leur apprendre à se soigner par la nutrition. «L’équilibre alimentaire est l’un des facteurs qui peuvent apporter une solution à la violence, défend-elle. Il faut arrêter de croire que les médicaments sont la panacée: plusieurs études ont démontré qu’une alimentation saine, riche notamment en acides gras oméga 3, diminue les comportements agressifs.» Ce sera le combat de sa vie.

Créé: 14.09.2014, 09h41

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