«Celle qui peint» part à l’assaut de Renens avec son art colossal

PortraitFille de résistante, brocanteuse et en tout point singulière, l’artiste française Danielle Jacqui se veut réaliste en demandant l’impossible.

Image: Patrick Martin

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«Mon rêve, c’est d’avoir un film sur ma vie.» Comme entrée en matière, on ne fait pas mieux. Aucun doute, Danielle Jacqui, 84 ans, ne manque pas d’aplomb ni de flamboyance. Derrière ses grandes lunettes en écaille, ses yeux clairs semblent rompus à soutenir n’importe quel regard. «Pour avoir un peu, il faut demander beaucoup. C’est pour cela que j’ai toujours visé très haut», lance-t-elle, le menton relevé, coquette comme une Frida Kahlo, cheveux roux et parée de lourds colliers. Pour sûr, l’artiste française a défendu bien des idées qui passaient pour insensées.

Le long-métrage sera certainement étonnant et Danielle Jacqui a encore de l’énergie à revendre pour un tel projet. Mais, en attendant, l’artiste ne manque pas d’autres ambitions. Récemment de passage à Renens, elle a fait le voyage depuis le sud de la France, où elle habite, afin de vernir une exposition qui lui est consacrée. Jusqu’à fin janvier, la Ferme des Tilleuls présente son univers foisonnant et coloré à travers une sélection de peintures, de sculptures, de tapisseries et même de poupées de chiffon.

La création à toute force

Dans sa petite ville de Roquevaire, près de Marseille, on la connaît comme «celle qui peint». L’étiquette est d’une simplicité désarmante. Mais elle sonne juste, pour une femme dont l’art a fini par absorber tout l’espace vital, compulsivement, inexorablement. La maison qu’elle habite en témoigne: de la cave au grenier en passant par la façade, chaque parcelle y est couverte de peintures, de céramiques bigarrées et de broderies. Un vrai bric-à-brac créatif. «Ça commence à devenir difficile d’y vivre.» Sans parler du fait que l’adresse est devenue une véritable attraction touristique dans la région.

Renens pourrait elle aussi voir converger les amateurs d’art dit singulier, dont Danielle Jacqui est une des figures emblématiques, et ce grâce à une œuvre plus monumentale encore. En 2015, l’artiste a fait don à la ville de son «Colossal d’art brut», une sculpture qui porte bien son nom, étant constituée de 4000 pièces de céramique, toutes uniques, pour un poids total de 36 tonnes. Une récolte de fonds à hauteur de 2,4 millions de francs vient d’être lancée afin d’ériger la structure dans la cour de la Ferme des Tilleuls. En attendant, elle repose en pièces détachées dans cinq conteneurs maritimes, convoyés depuis le sud de la France il y a deux ans déjà.

Tant pis pour Aubagne!

Rocambolesque, l’histoire du «Colossal d’art brut» résume le combat d’une artiste pour imposer son œuvre. Danielle Jacqui a passé dix ans à le façonner pour la Ville d’Aubagne, tout près de chez elle, dans le cadre d’une résidence artistique. À l’origine, l’impressionnant montage devait recouvrir la façade de la gare SNCF. «Je leur ai dit que je voulais occuper un mur. Ils m’ont dit d’aller en choisir un. Alors j’ai pris le plus grand et le mieux situé. Les gens ont levé les yeux au ciel, pensant que j’étais folle», se souvient-elle. Finalement, elle apprend que son œuvre n’ornera jamais la gare d’Aubagne. Les autorités de la ville ont changé entre-temps. «Ils n’en ont plus voulu. Tant pis pour eux!» dit-elle aujourd’hui.

Partir, ou repartir, de pas grand-chose n’est pas une première pour celle qui revendique n’avoir jamais fait les beaux-arts. Une enfance marquée par la Seconde Guerre mondiale l’a tenue éloignée de ce genre de sentiers battus. Engagée dans la Résistance, sa mère l’a confiée à une école qui accueillait les enfants de déportés et de militants. «Elle m’a placée car elle ne pouvait pas s’empêcher de se consacrer à ses activités. C’est sans doute cette vie qui a fait de moi quelqu’un de si difficile. J’ai développé un instinct d’autodéfense. Peut-être un peu trop.» L’école pratique une pédagogie qui fait la part belle à l’expression libre. Danielle Jacqui en ressort sans diplôme mais avec une créativité dopée. «C’est là que j’ai appris qu’on peut se saisir d’un pinceau et se mettre à peindre.»

L’art attendra un peu, toutefois. À 18 ans, elle se marie avant d’élever quatre enfants. «C’est venu comme ça. À l’époque, je n’avais aucune sécurité et personne pour s’occuper de moi.» Un divorce met fin à cette période, sur laquelle elle n’aime pas revenir. «J’ai refermé le couvercle de cette partie de ma vie.» Une page se tourne. Danielle Jacqui devient brocanteuse et, surtout, elle se met à éclore en tant qu’artiste. Avec les années 70 vient un début de reconnaissance dans le monde de l’art, notamment en Suisse, où une exposition lui est consacrée à Schaffhouse, sous le patronage de la Migros. «Au vernissage, il y avait des petits-fours et un orchestre qui jouait du Mozart. Imaginez ce que ça pouvait être! À l’époque, je ne me voyais même pas comme une artiste.»

La robe Scarlett O’Hara

«Quelle que soit la technique qu’emploie Danielle Jacqui, ses œuvres sont puissantes. Elles partagent la même force et le même langage», observe Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l’Art Brut, qui a acquis une soixantaine de pièces de l’artiste française depuis les années 80. «C’est une artiste qui a suivi son chemin sans se soucier des conventions et du regard des autres.» Danielle Jacqui semble en tout cas avoir pris une certaine revanche sur la vie. Après en avoir raconté quelques bribes, elle arrête son regard sur une robe brodée par ses soins, posée sur une table. «Je l’appelle la robe Scarlett O’Hara», s’exclame-t-elle soudain. Cela la ramène au souvenir d’une visite aux États-Unis, du temps où son art gagnait une résonance internationale. «En pensant à cette robe et à l’endroit où je me trouvais, je me suis dit qu’en tout cas plus jamais je ne serais dans la pauvreté.»

Créé: 26.11.2018, 09h20

Bio

1934

Naît le 2 février à Nice d’un père joaillier et d’une mère militante engagée, qui se séparent rapidement.

1945

Est confiée à la République des enfants, école qui privilégie l’expression créative.

1952

Se marie à l’âge de 18 ans.

1970

Divorce et commence une activité de brocanteuse mais également d’artiste.

1973

Son travail commence à être exposé en France, et aussi aux États-Unis, au Japon et en Suisse.

1990

Fonde le Festival d’art singulier d’Aubagne.

2006

La Ville d’Aubagne l’invite à une résidence d’artiste pour un projet associant la céramique et les arts singuliers. Elle se lance dans la réalisation du «Colossal d’art brut».

2015

Donation du «Colossal» à la Ville de Renens.

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