«La police scientifique doit revoir un fonctionnement qui atteint ses limites»

CriminologieNouveau patron de l’Ecole des sciences criminelles de l’UNIL, Olivier Ribaux estime que le cloisonnement des spécialisations est contre-productif.

Olivier Ribaux, patron de l’Ecole des sciences criminelles de l’UNIL, déplore une fragmentation des compétences.

Olivier Ribaux, patron de l’Ecole des sciences criminelles de l’UNIL, déplore une fragmentation des compétences. Image: FLORIAN CELLA

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Olivier Ribaux dirige l’Ecole des sciences criminelles (ESC) de Lausanne depuis le départ à la retraite de Pierre Margot, fin 2014. Il promeut un renouvellement de la police scientifique basé sur l’intégration de disciplines fondamentales toujours plus pointues afin de renforcer les connexions entre l’enquêteur et les scientifiques pour une efficacité meilleure. Entretien avec le nouveau patron d’une institution de réputation mondiale, ainsi qu’en atteste la collection de distinctions exposée dans son bureau au sixième étage du bâtiment de chimie de l’UNIL.

Quel état des lieux dressez-vous de l’actuelle police scientifique?

Le modèle dominant à travers le monde s’arrime sur la spécialisation en considérant des disciplines fondamentales bien distinctes. Par exemple, il faut avoir accompli des études de chimie pour prétendre à l’analyse de stupéfiants ou de restes d’incendie, de biochimie pour la génétique forensique ou de mathématiques pour interpréter correctement des données et des statistiques de traces. Force est de constater que cette fragmentation des exigences et des compétences a atteint ses limites. Cette question de la spécialisation est cruciale. Il s’agit d’un mode de fonctionnement qui doit être revu. A l’ESC nous prônons l’interdisciplinarité.

La police scientifique serait-elle paradoxalement devenue trop pointue pour être efficace?

Nullement, mais elle gagnera à adopter un mode de fonctionnement plus transversal. Si l’on prend les grands laboratoires centralisés d’analyse on remarque que, dans la majorité des organisations, ils traitent un flux de prélèvements dont on ignore beaucoup de la provenance. On en est arrivé à un stade où l’on ne veut pas que ces spécialistes aient des informations trop complètes sur les cas qu’ils ont à résoudre. Par exemple, le problème apparaît dans les départements d’analyse d’empreintes digitales.

Une trop grande spécialisation serait-elle contre-productive?

Ce qui risque de l’être, c’est le cloisonnement entre les disciplines. La spécialisation à outrance contribue à renfermer les disciplines sur elles-mêmes. Nous voulons faire de l’interdisciplinaire, car l’objet du travail de la police scientifique, c’est la trace laissée après un crime, or son étude mobilise toutes les disciplines pour les détecter, les récolter, les interpréter afin d’aider à reconstruire un délit particulier.

Que préconisez-vous?

Nous préconisons d’ajouter à ce modèle dominant un niveau de généraliste de la trace, une personne capable d’appréhender les problèmes globalement, de considérer tous les traitements possibles, de les combiner, d’évaluer leur valeur probante et de s’intégrer de manière offensive à l’enquête elle-même. Pour résoudre les problèmes, on a besoin de les aborder dans leur globalité, de mettre toutes les données récoltées en musique.

Verra-t-on alors de super-enquêteurs, comme dans les séries TV?

Je regarde peu ces séries. Il est vrai qu’elles se fondent sur un modèle d’investigation moins fragmenté que celui dans la vraie vie. Mais si les méthodes qu’elles prétendent utiliser pour résoudre les affaires existent bel et bien, elles ont des conditions de mise en œuvre, une rapidité et un taux de réussite bien supérieurs à la réalité. C’est quand même du cinéma.

Y aura-t-il encore de la place pour le flair du policier, ou l’enquête à la Maigret ou Colombo est-elle définitivement dépassée?

Je ne crois pas. Le policier est appelé à devenir plus scientifique, au sens large du terme. C’est-à-dire qu’il doit avoir la capacité a posteriori de rationaliser ses raisonnements. Il doit aussi systématiquement s’associer aux analystes criminels. Actuellement, c’est un peu là que cela coince parfois, l’accès à un laboratoire spécialisé pouvant s’avérer long et compliqué. Cela dit, le travail essentiel de l’enquêteur relève quand même d’une logique de la découverte, de l’imagination, de l’analogie et de l’association des idées ainsi que de sa relation avec l’être humain.

Quelle évolution majeure retenir en matière de police scientifique?

C’est indiscutablement l’importance croissante prise par les traces numériques laissées par les téléphones mobiles et les ordinateurs. Désormais c’est sur elles que se portent souvent les premiers réflexes des enquêteurs. Et, pour le futur, d’une manière générale, c’est la tendance à miniaturiser le laboratoire de façon à le transporter aussi près que possible des lieux d’un crime, ce qui ne va pas manquer de provoquer des bouleversements entre les rôles des différents intervenants.

Plus vous expliquez vos méthodes, plus vous faites le jeu des délinquants…

Il est vrai que toutes les techniques de détection d’empreintes digitales sont plus ou moins détaillées dans les revues scientifiques. Mais disons que, pour un délinquant, les dépouiller pour savoir comment ne pas laisser de traces lui complique un peu la vie. Tout comme nous lui compliquons la vie en le contraignant à faire attention à tous les aspects de son comportement.

Aux yeux des justiciables, la police scientifique est souvent considérée comme une entité qui travaille à charge. Qu’en dites-vous?

C’est une fausse idée. Les modèles d’évaluation posent systématiquement des hypothèses alternatives. Dans les quelque cinq cents mandats d’expertises qui nous sont confiés par année par les magistrats d’ici ou d’ailleurs, nous contribuons autant à disculper des suspects qu’à réunir des indices de culpabilité. Le fait d’être rattaché à la Faculté de droit nous permet d’être en bonne position pour réfléchir à ces choses-là. (24 heures)

Créé: 07.05.2015, 18h30

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L’Ecole des sciences criminelles de Lausanne, première du monde

L’Ecole des sciences criminelles (ESC) de l’Université de Lausanne fut la première académie forensique du monde. Elle est l’u ne des seules d’Europe et l’unique de francophonie à offrir une formation complète en sciences forensiques.
L’école se compose de deux unités: police scientifique, et criminologie et droit pénal.

L’ESC compte actuellement un effectif de 600 étudiants. Elle est réputée, voire redoutée, pour ses exigences, notamment lors de la première année d’études, avec des cours de maths, de chimie, de biologie, de statistique et d’informatique de niveau élevé donnés en collaboration avec l’EPFL. S’ensuit une sélection particulièrement sévère, puisque des 100 à 180 étudiants de première année il n’en reste généralement qu’une quarantaine à entamer la deuxième année, nombre d’entre eux abandonnant par eux-mêmes. Pour autant, l’ESC, qui pratiquait jadis un numerus clausus, se défend de fonctionner avec des quotas, mais de sélectionner les meilleurs éléments, surtout les plus motivés. Près de la moitié des diplômés qui ont suivi la filière des sciences forensiques trouvent un emploi dans des organisations de police, en Suisse ou ailleurs dans le monde, notamment en France, en Belgique, en Hollande ou en Allemagne.

«Je crois que tous les cantons sont équipés d’un ancien étudiant de l’Ecole», se félicite Olivier Ribaux. De plus, d’intéressantes carrières académiques s’offrent aux diplômés qui ont quelque peu envie de bouger. A l’image de cet ancien gendarme français titulaire d’un doctorat de l’ESC à la tête d’une nouvelle filière au Québec sur le modèle lausannois et qui sort sa première volée de bachelors cette année.

Enfin, nombre de diplômés en criminalistique et en criminologie trouvent aussi des débouchés dans le secteur de la sécurité privée, pour s’occuper notamment des fraudes, par exemple auprès des assurances, ou de la contrefaçon.

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