Un policier new-yorkais choqué par les nuits lausannoises

InterviewUn officier de police de New York livre sa perception d’un samedi soir dans les rues de Lausanne.

Luis Munoz, officier de police new-yorkais, a été choqué de ce qu’il a vu dans les rues de Lausanne.

Luis Munoz, officier de police new-yorkais, a été choqué de ce qu’il a vu dans les rues de Lausanne. Image: MARIUS AFFOLTER

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Luis Muñoz appartient à la mythique NYPD (New York City Police Department). Un corps de police fort de plus de 30 000 hommes pour l’une des villes les plus densément peuplées des Etats-Unis. Après des années passées sur le terrain, à Alphabet City, son quartier d’origine, l’homme de 46 ans est désormais rattaché à l’unité qui s’occupe de la flotte de la police. En vacances en Suisse, il formule ses observations à la suite d’une balade nocturne, entre le Flon, la Cité et la rue de Bourg.

Comment vous êtes-vous senti en vous promenant dans les rues de Lausanne?

Il y a une immense différence entre le jour et la nuit. De nuit, j’ai été choqué. Comme si rien n’était sous contrôle. J’avais l’impression que les fêtards tenaient les rênes, pas les établissements. Il y avait vraiment trop de très jeunes gens saouls. J’ai vu un garçon, il devait avoir 15 ans. Il s’était uriné dessus et était inconscient. De mon expérience, je dirais qu’il était à la limite de l’intoxication. Les gens passaient à côté sans rien faire. Ce n’est pas normal. Idem lorsqu’un dealer m’a accosté en pleine rue. Même si je l’ignorais, il continuait de marcher tout près de moi. Je ne me suis pas senti en sécurité.

Parce que la banalisation d’incivilités entraîne la plus grande criminalité? C’est la théorie des vitres cassées?

Exactement. C’est ce qu’on nous apprend à l’école de police. Et c’est ce qui a permis de faire chuter la criminalité à New York. Entre les années 1970 et 1990, les actes criminels et de vandalisme étaient les maîtres. Maintenant c’est le respect de la loi. Il est important que les limites soient claires et que l’autorité s’affirme. Bon, il y a encore énormément de problèmes.

Lesquels?

Je crois que nous ne cesserons jamais de combattre la drogue. Elle n’est plus dans la rue, mais derrière des portes closes. Avant, il suffisait d’aller à Times Square pour en trouver, maintenant, c’est bien moins facile.

Et cela complique votre travail?

C’est plus dangereux. Mais ça nous pousse à évoluer, à devenir plus intelligents. Et nous nous en donnons les moyens. Avec plus de 30 000 membres, on est plus nombreux que dans certaines armées!

Le nombre de policiers dans les rues, un facteur critique pour vous?

Oui, c’est très, très important. Je n’en ai pas vu assez, en comparaison de l’ambiance qui régnait dans ces rues l’autre soir. Les gens doivent non seulement nous voir, mais aussi savoir que nous avons l’autorité pour agir s’il le faut. Avec de la répression, mais aussi pour aider les gens qui en ont besoin. Ce jeune couché par terre par exemple. Je me serais assuré qu’il était entre de bonnes mains. Et ensuite j’aurais enquêté pour savoir où il s’était procuré de l’alcool alors qu’il n’a pas l’âge d’en consommer. L’établissement aurait perdu sa licence.

Quitte à fermer tous les bars et clubs? Est-ce qu’on peut vraiment concilier ces pratiques avec une vie nocturne attractive?

Je crois qu’on le peut. J’aime sortir moi aussi et faire la fête. Dans le quartier où j’ai grandi et ensuite travaillé, j’ai assisté à un gros essor de la vie nocturne. Il a fallu faire comprendre qu’on ne pouvait pas y faire n’importe quoi. Je comprends l’envie de se détendre et de faire la fête, je suis toujours un être humain, pas déconnecté. Mais il faut que tout le monde puisse se sentir bien dans cet espace public. J’espère revenir à Lausanne et voir une rangée de policiers à la place d’une rangée de dealers! < i>Retrouvez la totalité de l'article dans le 24heures du samedi 20 juillet.

Créé: 20.07.2013, 08h08

Méthode simple, schémas réducteurs

CompStat, le modèle policier new-yorkais, est en vigueur depuis le début des années 1990. Son introduction a coïncidé avec une baisse vertigineuse du nombre de meurtres et de la criminalité en général. Il va de pair avec l’application de la théorie dite des «broken windows» , qui insiste sur l’importance de punir le moindre crime. Mais aussi qui érige la qualité de vie au rang d’objectif absolu.

«CompStat a été introduit par le commandant charismatique Bill Bratton, avec le maire Rudolph Giuliani, explique Olivier Ribaux, professeur en criminologie à l’UNIL. Les avis à son sujet sont contrastés, mais il est indéniable que les changements introduits dans cette police ont eu une influence dans le monde entier.»

Que retenir de ce modèle? «Il est basé sur le traitement de l’information. Il est exigé des policiers qu’ils sachent ce qui se passe, qu’ils se renseignent et qu’ils soient proactifs au lieu de réagir aux problèmes. C’est aussi avec ce système qu’on a introduit la localisation géographique du crime.» En clair, savoir quels sont les quartiers «chauds» et y consacrer un effort et des forces particuliers. «L’autre point fort de cette approche a consisté à demander une plus grande transversalité entre les services. La police était auparavant très spécialisée (viols, cambriolages, accidents).»

Revers de la médaille, selon le criminologue, les méthodes du commandant d’abord: «Il appliquait un management par la peur. Il exigeait des rapports très fréquents et des meetings hebdomadaires où tous les bureaux locaux étaient convoqués pour rendre des comptes. Les chefs de régions subissaient de grosses pressions. Sans compter la multiplication des plaintes contre la police.» En ligne de mire: des interventions parfois très offensives et destinées à booster les statistiques. Mais c’est aussi le bilan mirobolant qui a suscité des doutes. «Des policiers retraités ont dénoncé des falsifications des statistiques.» Le criminologue explique aussi que la criminalité était déjà en baisse ailleurs dans le pays et avant l’entrée en vigueur de CompStat. «En comparaison du reste des Etats-Unis, les chiffres sont moins impressionnants.» Plus généralement le professeur insiste: «Il est scientifiquement extrêmement difficile d’évaluer ce qui fait ou non baisser le crime. L’explication comporte de nombreux facteurs et croire que la méthode est simple revient à tomber dans des schémas très réducteurs.»

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