«Réguler le cannabis réduira le deal de moitié»

DrogueAlors que le débat sur le deal de rue s’enflamme, le secrétaire général du groupement romand d’étude des addictions, Jean-Félix Savary, appelle à régulariser le marché.

Aux Cèdres, à Lausanne, des hommes sont quotidiennement postés pour vendre du cannabis ou de la coke.

Aux Cèdres, à Lausanne, des hommes sont quotidiennement postés pour vendre du cannabis ou de la coke. Image: Patrick Martin

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Habitants du Maupas excédés, cinéaste en colère, élue qui appelle à manifester contre le deal… Le débat sur la vente de drogue à Lausanne s’emballe. Il y a dix jours, c’est une petite phrase du commandant de la police judiciaire de la ville qui tapait dans l’œil de Jean-Félix Savary, secrétaire général du GREA (Groupement romand d’études des addictions). Interview.

Un commandant de police qui ouvre la possibilité de «prendre le contrôle» et que l’État gère ou du moins tolère le deal dans certains lieux… ça vous parle?

Aujourd’hui l’idée fait son chemin, car les solutions efficaces pour réduire le deal ne sont pas si nombreuses. On a enfin compris que la consommation de drogue ne disparaîtra pas, et qu’il faut mieux traiter les problèmes concrets un à un pour les réduire. La prohibition revient dans les faits à un système de marché sans aucune règle

La situation de la drogue en Suisse s’est-elle aggravée?

Oui et non. Nous avons été bons en santé publique, avec des mesures efficaces pour les consommateurs. Nous avons ensuite renforcé la répression pour éliminer le deal, mais malheureusement la situation s’est plutôt détériorée pour la population. Ce n’est pas une surprise, car toutes les études montrent que là où la répression augmente, elle n’a pas d’impact sur la consommation, mais en revanche, elle augmente la violence et l’insécurité.

Il n’empêche que le deal de rue énerve beaucoup de monde…

Et c’est tout à fait légitime. Rappelons qu’il faut trouver des équilibres. À Lausanne notamment, les habitants n’en peuvent plus et veulent des changements concrets. Il faut les écouter et tenter de nouvelles approches, qui répondent à leurs besoins.

«Là où la répression augmente, elle n’a pas d’impact sur la consommation, mais en revanche, elle augmente la violence et l’insécurité»

Le deal de rue est-il une fatalité?

Pas du tout. C’est un problème d’ordre public, qui entraîne des sentiments d’insécurité, de frustration. Le renforcement de la répression sur le deal depuis 2008 a aggravé la situation. Si les réseaux criminels mettent un maximum de dealers dans la rue, c’est aussi une stratégie pour contrer la police, comme on l’observe en France ou aux États-Unis. Ainsi, de manière paradoxale, plus on arrête de gens dans les rues, plus il y a de dealers. Cela augmente aussi la probabilité de voir arriver sur le marché des substances encore plus dangereuses.

Faut-il admettre que le combat contre la drogue est perdu?

Non. Il y a toujours des solutions quand on parle de problèmes concrets. Nous avons réduit un grand nombre de difficultés prétendument insurmontables dans les années 90, comme la diffusion du VIH/sida, la criminalité, les scènes ouvertes. À court terme, nous devrions laisser les autorités travailler, par exemple en canalisant l’offre de manière à ne pas déranger inutilement la population et s’arranger pour que le deal soit moins visible. Cela passe par une relative tolérance dans d’autres lieux, où c’est l’État et non les dealers qui fixent les règles. Pour contrôler le marché, il faut accepter qu’il existe.

Ce contrôle est-il du ressort des villes?

Oui. Et elles sont toutes confrontées à cela. Elles permettent de se procurer des produits dans un relatif anonymat. Cela en fait les lieux où le deal se développe. Aujourd’hui, elles tapent du poing sur la table pour défendre leurs intérêts. Nous devons les entendre et leur donner la possibilité de contrôler le marché, en respectant le fédéralisme. On y arrive en ce moment avec le cannabis.

C’est la solution à long terme?

La régulation, oui. Ce n’est qu’en capturant l’offre que nous supprimerons le deal. Par ailleurs, il y a d’autres avantages, comme des rentrées fiscales pour financer la prévention et l’amélioration de la qualité des produits (ce qui veut dire moins de problèmes sanitaires). Pour ça, il va falloir que tout le monde se mette autour de la table dans une logique de compromis. Parce que tout le monde, à son échelle, souffre de la situation.

Réglementer le cannabis, c’est une chose. Vous imaginez faire pareil pour la cocaïne?

Aujourd’hui, en Suisse, on prescrit davantage d’héroïne qu’on n’en saisit. La consommation baisse et la situation des personnes fortement dépendantes s’améliore. Les stimulants comme la cocaïne ou le crystal posent des défis bien plus grands et il est difficile de savoir comment il faudra s’y prendre. Mais il faut déjà mener à bien le chantier du cannabis, qui devrait réduire une bonne moitié du deal de rue.

Les impacts sanitaires extrêmes de l’héroïne ont permis d’agir plus vite?

Sûrement. Mais la situation d’aujourd’hui a des similitudes avec le début des années 90. Devant l’impossibilité de supprimer les drogues, nous les avons canalisées, avec la politique des 4 piliers. Le prix à payer en a été la fin de nos illusions sur l’éradication des drogues. Aujourd’hui, c’est le deal qui pose problème. De la même manière, il faut résoudre ce problème-ci avec des solutions plus pragmatiques, qui ne visent plus à punir systématiquement tous les acteurs, mais à encadrer ces nuisances pour réduire au maximum les dommages pour tout le monde. (24 heures)

Créé: 29.05.2018, 06h45

Côté politique, chacun se mêle au débat à sa façon

Revoilà le serpent de mer. Il y a une semaine, la socialiste Anne-Françoise Decollogny déposait une interpellation qui pousse les autorités à s’exprimer sur les mesures de lutte contre le deal de rue. Le président de section, Benoît Gaillard, déplore quant à lui le manque d’action du responsable PLR de la Sécurité, Pierre-Antoine Hildbrand. «Il n’y a pas de plan, comme nous l’avons déjà signalé, donc pas de base pour débattre.» Il poursuit: «Le deal de rue n’est pas uniquement un problème de sécurité publique. Il faut travailler aussi sur l’accès au travail, sur les perspectives d’intégration. Mais jamais il ne faut abandonner la rue au trafic, elle doit rester accessible pour tous.» L’élue PDC Sandra Pernet lance une «manifestation citoyenne contre ce phénomène», ce mercredi.

Il «est grand temps que les riverains s’approprient leurs quartiers», dit-elle. Le Vert Vincent Rossi réfléchit pour sa part à des zones dédiées au deal, comme il l’avait déjà évoqué il y a quelques années, même si «la question est politiquement très délicate». «On pourrait imaginer une hiérarchie des zones d’exclusion du deal, résume-t-il. Avec des secteurs où il n’est absolument pas toléré, par exemple les écoles, les places de jeux, les quartiers résidentiels.»

Pierre Conscience, membre de SolidaritéS, conçoit «toutes les alternatives qui consistent à réguler le deal comme intéressantes». Il déplore que le problème se focalise sur certaines populations. «Il faut déconstruire ces questions. Le problème de la drogue est réel, mais beaucoup plus profond que ce qu’on veut faire croire. Le deal est exploité pour faire le lit d’un sentiment raciste. Or les dealers n’influencent pas la consommation. Et je conteste l’idée qu’ils viennent ici pour exercer cette activité, alors que leurs conditions de vie sont exécrables.»

À l’UDC, Fabrice Moscheni annonce le dépôt, tout prochainement, d’un postulat pour sécuriser les abords des écoles. Il dit vouloir généralement davantage de répression: «Victimiser et dédouaner les dealers, qui sont des criminels, ne fonctionne pas.» Le «groupe drogue», constitué il y a quelques années, a pour sa part décidé de reprendre ses travaux. Une nouvelle séance devrait avoir lieu tout prochainement. Il compte dans ses rangs des représentants de l’ensemble des partis lausannois. L’objectif: mettre sur pied des idées consensuelles et les amener ensuite pour débat au Conseil communal.

De son côté, le PLR a lancé il y a quelques semaines une pétition intitulée «soutien à la police de Lausanne dans sa lutte contre le deal de rue». Le texte, qui réclame notamment «une dotation budgétaire suffisante», a déjà récolté plus de 3000 signatures.

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