La saga des cabanons de pêcheurs de Saint-Sulpice n’est pas finie

PatrimoineAprès des années de bataille, le village de cahutes est préservé. Mais sa mise aux normes incendie sème une nouvelle zizanie.

Le village de pêcheurs de Saint-Sulpice est unique en son genre sur les bords du Léman, avec ses cabanons serrés les uns contre les autres dans un enchevêtrement de ruelles.

Le village de pêcheurs de Saint-Sulpice est unique en son genre sur les bords du Léman, avec ses cabanons serrés les uns contre les autres dans un enchevêtrement de ruelles. Image: Vanessa Cardoso

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«On s’est battus pendant des années pour avoir la paix. Il ne faut pas que les ennuis recommencent!» André Daccord ne décolère pas. En septembre dernier, lui et les autres propriétaires des cabanons du petit port de Saint-Sulpice ont reçu une lettre inattendue de la Municipalité. Une missive qui a ravivé de mauvais souvenirs. Il y a quelques années, le petit village de cahutes avait été au centre d’une saga judiciaire afin de le préserver d’une destruction partielle. L’affaire s’était bien terminée, puisqu’en 2009 le site a été classé monument historique (voir encadré). Mais les «cabanistes» sont de nouveau piqués au vif. Dans sa lettre, la Municipalité avertit en effet que les lieux doivent être mis aux normes de protection incendie et menace même de les faire évacuer au 15 décembre.

Habitants fantômes

«Nous nous sommes rendu compte que certains propriétaires souhaitaient mettre les cabanons en location pour en faire des habitations permanentes. Des gens sont même venus s’inscrire au contrôle des habitants, explique le syndic de la Commune, Alain Clerc. La Municipalité a longtemps fermé les yeux sur la situation, mais imaginez que quelqu’un s’endorme avec une cigarette allumée. Le quartier entier peut brûler. Nous ne voulons pas être tenus pour responsables.»

Historiquement, les cabanons en bois étaient utilisés pour entreposer du matériel de pêche, pas spécialement pour y vivre. Serrés les uns contre les autres dans un enchevêtrement d’escaliers, de terrasses et de jardinets, ils ont su préserver l’atmosphère surannée d’un lieu unique en son genre sur les bords du Léman. Mais force est de constater qu’aujourd’hui certains d’entre eux sont aménagés avec tout le confort de maisons modernes, en format miniature.

André Daccord assure que ses locataires utilisent les cabanons uniquement pour passer du bon temps entre amis, surtout à la belle saison. Il admet tout juste une entorse à la règle. «Cette année, j’ai permis à l’un d’entre eux de vivre ses derniers jours dans son cabanon avec son chat.» Contactés, les propriétaires qui se partagent les terrains et les cabanons restants préfèrent ne pas s’exprimer.

Si les cabanons ne sont officiellement pas habités, les choses sont moins claires dans les faits. Au printemps dernier, la Municipalité a demandé à l’ECA (Établissement cantonal d’assurance) d’effectuer une visite pour évaluer le risque d’incendie. «Nous avons rencontré les propriétaires et les locataires, et certains nous ont eux-mêmes confirmé qu’ils habitaient là», se souvient Walter Pillon, de l’ECA. L’expert précise que l’ECA n’agissait pas en tant qu’assureur, mais offrait un service de conseil en prévention à la Commune. Il est formel: «Entre des cabanons de pêcheurs et des logements, les exigences en matière de sécurité incendie ne sont pas les mêmes. En l’état, il n’est pas acceptable que des gens y habitent.»

Des normes assouplies

«On prend prétexte du risque incendie pour nous créer des problèmes, tonne de son côté André Daccord. Je suis prêt à faire des aménagements, mais ce n’est pas normal qu’on nous menace d’expulsion.» Le retraité s’est fendu d’une lettre à la Municipalité demandant de clarifier ce qu’elle attend exactement. «C’est le flou artistique! En tout cas, je ne me vois pas installer de grandes portes antifeu», s’exclame-t-il, installé dans la cuisine de sa petite maison.

Walter Pillon, lui, se veut rassurant. «Depuis 2015, les directives en matière de protection incendie ont été assouplies. Auparavant, il n’y aurait pas eu de solution pour sécuriser un site avec du logement comme celui-ci. Aujourd’hui, il y a des pistes et beaucoup de travaux peuvent être réalisés par les propriétaires eux-mêmes.» Selon lui, les propriétaires doivent mandater une entreprise pour proposer un concept de sécurisation en protection incendie. «Nous leur avons communiqué une liste de sociétés qu’ils peuvent contacter», précise-t-il.

Un art de vivre menacé?

Devant l’un des cabanons qui fait face au port, un locataire ne s’inquiète pas outre mesure de l’évacuation: «De toute façon, personne ne reste dans ces cabanons en hiver, quand l’eau est coupée à cause du froid. Mais s’il fait encore beau en décembre, ils me trouveront sur la terrasse!» Reste une question: les maisonnettes pourront-elles encore servir de résidence d’été aux cabanistes, et au prix de quels travaux? Pour André Daccord, il n’y a pas de raison pour que le village de pêcheurs ne soit plus occupé comme il l’a toujours été. «Quand on est gamin, on se construit des maisons dans les bois. Pour nous, ces cabanons, c’est la même chose.»

Créé: 12.11.2018, 07h06

Un classement validé par le Tribunal fédéral

Dans les années 2000, le village de pêcheurs a été au cœur d’une saga judiciaire qui a défrayé la chronique. Les ennuis commencent en 1999, lorsque le propriétaire d’une des parcelles demande que les cabanons soient libérés pour permettre l’agrandissement d’une villa. Une pétition dotée de 3000 signatures demande au Conseil communal de Saint-Sulpice de sauvegarder le site. En 2002, la Municipalité met à l’enquête un plan partiel d’affectation qui protège le village de pêcheurs, tandis que le Conseil d’État décide quant à lui de classer le site. Le propriétaire ira jusqu’au Tribunal fédéral pour recourir contre ces décisions. Il est finalement débouté en 2009, mais les cabanons situés sur sa parcelle sont restés interdits d’accès pendant toute la durée du conflit. En 2010, les cabanistes rachètent enfin
le terrain et reprennent leurs quartiers dans les maisonnettes. À noter que, dans ses considérants, le Tribunal fédéral avait relevé: «La sauvegarde d’un village de pêcheurs n’a de sens que si les cabanons sont occupés.»

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