Salve d’honneur pour l’armurerie des escaliers du Marché

CommerceLa boutique lausannoise a fermé définitivement. Six générations d’armuriers l’ont tenue depuis 1808.

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C’était l’une des plus vieilles armureries de Suisse. Et peut-être le doyen des magasins lausannois. La boutique de la famille Siber – puis Forney – borde les escaliers du Marché depuis 1808. Le local est vide. Il cherche repreneur. Mais de fusils de chasse et de munitions, il ne sera plus question.

«Rien n’est éternel.» Claude Forney philosophe. Le propriétaire de l’armurerie, 86 ans, vit au numéro 23 des escaliers, juste au-dessus du commerce familial qu’il a lui-même tenu. «J’ai passé presque toute ma vie dans cette maison. Je me demande si je vais devoir enlever l’inscription «Armes» sur la façade du bâtiment… Tous les Lausannois la connaissent; on ne peut pas la rater depuis la rue Pierre-Viret. C’est mon grand-père qui l’avait fait peindre. L’écriteau en bois prévu au départ débordait sur l’espace public et il ne voulait pas payer la taxe.»

Champions de tir

Rembobinons. La maison est fondée en 1808 par Jacob Frédéric Siber, maître armurier originaire de Prusse. Cinq générations suivront. Au décès de Jacob Frédéric en 1841, son fils Jean reprend les rênes. Puis Aimée, la fille de Jean, épouse François Forney, un fin commerçant qui fait prospérer l’affaire. Viendront, ensuite, ses descendants: Louis, Claude et enfin Jean-Pierre, décédé en 2017. Avec lui s’éteint la maison fréquentée par les tireurs et chasseurs des quatre coins du canton.

Dans la famille, on est bon tireur de père en fils. Jean Siber comptait parmi les meilleures carabines de Suisse; il a remporté d’innombrables prix (lire ci-contre). Claude Forney a lui-même fait partie de l’équipe nationale. Le retraité plonge dans ses souvenirs, extrait d’un coffret de magnifiques pistolets fabriqués par Siber, gravés sur la crosse. «Les frères Siber ont été armuriers à Bucarest, à Paris… Jusqu’en Argentine. Ils avaient une renommée mondiale.»

Il présente une photo son grand-père, François Forney, fier moustachu posant devant la boutique. Ce marchand dégourdi prend la direction du magasin en 1893, selon les Archives de la Ville de Lausanne. «Il était déjà armurier quand il a épousé la fille Siber, sourit Claude Forney. Il est sûrement venu la draguer en se disant que c’était une bonne affaire. Les Siber étaient des fabricants. C’est mon grand-père François qui a vraiment développé le commerce. C’était un petit génie du marketing.»

«Incroyable, les prix de l’époque. On pouvait avoir un revolver pour 10 fr., un fusil Bayard pour 100 fr.… Et les armes étaient vendues librement»

François Forney innove, invente, même. On lui doit un modèle de mitrailleuse à huit coups, conçue spécialement pour un client égyptien. «Il chassait les oies et se plaignait de ne pas pouvoir les approcher assez près. Mon grand-père a imaginé cette mitrailleuse à portée longue. L’Égyptien ne l’a finalement pas prise. À la fin de la guerre, un Américain qui passait par là l’a achetée à mon père pour 800 fr., je crois. Plus tard, mon fils l’a vue en vente à 5000 dollars aux États-Unis!»

Cette pièce unique figure en bonne place dans le catalogue Armes fines, munitions et accessoires édité par François Forney au début du XXe siècle. «Incroyable, les prix de l’époque, s’exclame son petit-fils en tournant les pages. On pouvait avoir un revolver pour 10 fr., un fusil Bayard pour 100 fr.… Et les armes étaient vendues librement.» À l’époque, plus de 200 modèles sont exposés en boutique.

Couloir sous la maison

Pour développer son affaire, François Forney va jusqu’à faire creuser un couloir sous la maison: une ligne de tir de 40 mètres permettant aux clients de tester la marchandise. Il l’équipe d’une cible électro-automatique de son invention. «Une cible métallique séparée en segments, détaille Claude Forney. L’une des premières du genre. Quand la balle touchait un segment, le tireur voyait s’afficher sur un panneau l’emplacement de l’impact.»

On ignore encore qui investira les locaux de l’armurerie familiale. Jean-Jacques Eggler. archiviste à la Ville, salue la fin d’une institution. «C’est assez exceptionnel d’avoir un même commerce installé au même endroit, pendant si longtemps.» (24 heures)

Créé: 14.02.2018, 07h25

Fondeur de balles pour la révolution

Armurier, féru de billard et révolutionnaire, Jean Siber était une figure lausannoise. Fils de Jacob Frédéric Siber – le fondateur de l’armurerie lausannoise – il prend la direction de l’affaire en 1841. Il continuera à tirer jusqu’à sa mort, en 1898, à l’âge de 86 ans. Les autorités vaudoises font l’éloge d’un «aimable vieillard à la verdeur vraiment étonnante». Elles saluent «un démocrate ardent» et rappellent ses faits d’armes. «En 1838, lors du conflit entre la Suisse et la France au sujet de Louis Napoléon au château d’Arenenberg, Jean Siber fut des Milices Vaudoises qui gardèrent la frontière de Saint-Cergues. Il s’était fabriqué pour la circonstance un pistolet spécial et avait adapté à sa carabine un appareil de son invention pour l’évaluation des distances. Il prit une part des plus actives à la Révolution vaudoise de 1845. Toute la nuit du 13 au 14 février, il la passa à fondre des balles au Casino de Lausanne. Au matin, comme il manquait de plomb, il compléta sa provision de munitions en sciant en petits bouts les pieds des marmites de cuisine. Il distribua aux révolutionnaires toutes les armes à feu dont il disposait.»

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