Sept ingrédients pour réussir sa place publique

LausanneQuatre architectes urbanistes livrent leur vision. Le salut de la Riponne pourrait bien exiger plus de simplicité et d’unité.

Les habitués des places réaménagées du Marché (Renens), des Anciens-Fossés (La Tour-de-Peilz) et de la Sallaz (Lausanne) nous donnent leur avis.
Vidéo: ANETKA MÜHLEMANN ET ANNE-JULIE RUZ

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Démarche populaire mais risquée, la refonte de la place de la Riponne est une priorité des autorités lausannoises. C’est donc l’équipe emmenée par le syndic, Grégoire Junod, qui portera la responsabilité de la transformation de ce lieu parmi les plus décriés de la capitale. «Nous avons tous à la maison une pièce moins belle, moins bien rangée que les autres, dit l’architecte urbaniste Jérôme Chenal. Eh bien la Riponne, c’est un peu ça!» Le coupé de ruban est agendé à 2026. Avant ça, une démarche participative – incluant aussi le Tunnel – sera menée. Une approche historique ainsi qu’une analyse financière sont aussi prévues.

Nous avons voulu nous aussi poser la question fondamentale de cette transformation: au fond, qu’est-ce qui fait une bonne place publique? Quatre architectes et urbanistes – Nicolas Pham, Ariane Widmer, Paola Vigano et Jérôme Chenal – nous répondent. Ils laissent entrevoir une Riponne du futur plus unifiée, qui n’aurait pas eu besoin d’une intervention massive pour trouver enfin sa fonction dans cette ville.


Permettre toutes les activités

Ce qui a achevé la Riponne, selon Nicolas Pham, c’est la division de son espace pour l’attribuer à différents usagers. La route aux automobilistes, les pavés aux passants, les bancs aux marginaux. «Il faut un espace partagé et non divisé», poursuit le spécialiste. «Ne surtout pas être trop déterministes, relève Paola Vigano, responsable du laboratoire d’urbanisme de l’EPFL. Il faut dessiner des espaces ouverts pour que les usagers d’aujourd’hui mais aussi ceux du futur puissent y faire ce qu’ils voudront. Cette place devrait rester un peu vague et offrir ainsi la liberté de la multifonctionnalité.» Ariane Widmer, planificatrice urbaine: «Il est important de se demander quels besoins lausannois elle peut combler. Comment elle s’intègre dans le réseau des places de la ville.» «L’idéal serait qu’elle ne soit pas trop chargée en indications et symboles», résume Paola Vigano. «Les gens la trouvent moche, lâche Jérôme Chenal. On ne va pas tout changer pour essayer de la rendre belle. Mais plutôt la remplir de vie, d’activités.»


Connecter la place au reste de la ville

«Une place fait toujours partie d’un système, image Paola Vigano. Il faut donc vraiment s’interroger sur la qualité d’arrivée et de passage sur ce lieu.» La question des véhicules qui sillonnent son côté ouest devra forcément être réglée. Tout comme la bouche de métro et les tracés piétons. Mais ce sont aussi les monuments qui l’entourent qui doivent être pris en compte. «À part Rumine, rien qui la borde n’est à son échelle, observe Ariane Widmer. Il y avait à la limite Arlaud, mais la construction du métro a cassé sa présence. Il faudra peut-être se poser des questions sur ces éléments récents.» L’experte est catégorique: ces deux monuments doivent être mieux rattachés à la place. Le départ du Musée cantonal des beaux-arts pourrait être une aubaine. «On pourrait y injecter un art de pointe, d’exploration. Jeune, atypique. Ne pas imaginer un truc supernickel mais quelque chose ouvert tard le soir, plus chaotique.» Les autres rez-de-chaussée, «extensions de la place», ont aussi leur importance. «Beaucoup de places ne fonctionnent pas parce qu’il manque une cohérence entre le rôle qu’on a voulu leur donner et ce qui existe autour», conclut Paola Vigano.


Avec le parking, mais sans le transit

«Il faut absolument considérer qu’il fait partie de la place. Et prendre en compte toute l’épaisseur de cet espace public.» Paola Vigano a réaménagé plusieurs places à Malines, en Belgique, qui comptent elles aussi des véhicules dans leur sous-sol. «Il faut réfléchir aux relations entre les deux niveaux. Et, pourquoi pas, imaginer de la transparence.» La Riponne n’est cependant pas condamnée à être un lieu de stationnement. «La place baroque de Vigevano, au nord de l’Italie, était un parking, relève Nicolas Pham. Ce devait être le plus beau du monde! Maintenant elle a été rendue aux piétons et elle est magnifique. Tout est juste.»


Meubler léger et mobile

«Il faudrait intervenir le moins possible, avance Nicolas Pham. Il faut enlever, clarifier.» Les spécialistes s’accordent à dire que le mobilier ne devrait pas être fixé. «Les usages récents, faits avec du très temporaire, fonctionnent bien», souligne Ariane Widmer. Food trucks, jardin de la Grenette ou encore marché du samedi en sont les exemples. La question de la couverture d’une partie de la Riponne, côté nord, n’est exclue par aucun des experts. Paola Vigano en a réalisé une à la place du théâtre d’Anvers. «Ça fonctionne très bien.»


Le bon microclimat

«La place doit fonctionner pour toutes les saisons», résume Ariane Widmer. Lumière, chaleur, ombres portées, vent… «L’aménagement doit prendre en compte le microclimat de la place», dit Paola Vigano. Et la verdure, ingrédient star de tous les sondages de réaménagement public? Il est très improbable que des arbres soient plantés. Le parking en sous-sol l’empêche. La végétalisation des lieux, comme l’ameublement, passera par du temporaire, disent les architectes. «C’est une place minérale, il faut qu’elle le reste, assène pour sa part Jérôme Chenal. Si on veut de l’ombre, on pourra très bien mettre des parasols. Et Lausanne compte de très beaux parcs, il ne faut pas vouloir en recréer un sur une place.»


Un sol de qualité

Une intervention sur le sol de la Riponne est largement envisagée. «On a un gros problème avec ces dalles», pointe Ariane Widmer. Sans compter, bien entendu, le bitume de la route. «Il faudra veiller à la qualité des matériaux, dit Paola Vigano. À Sienne, il n’y a pas besoin de bancs. On a envie de voir le sol, de le toucher même!» Jérôme Chenal émet un avertissement: «Tout le monde pense que ça deviendra beau. Mais ça aura aussi un coût et il risque d’être très élevé. Le financement de ces transformations va aussi beaucoup influencer le résultat.»


Préserver et augmenter la mixité

L’évolution récente de la Riponne plaît aux quatre spécialistes. «Elle marche bien, niveau mixité, cette place, relève Jérôme Chenal. Différentes populations s’y trouvent. Et c’est bien cela la fonction de la ville: qu’on se voie. Le rôle de la rue, c’est d’accueillir les gens.» Pour Ariane Widmer, «c’est peut-être ça, sa destinée: se réinventer en assumant ce qui s’y passe actuellement. Elle est populaire, alternative.» Jérôme Chenal prévient: «Faire trop beau, attention, ça gentrifie.» (24 heures)

Créé: 11.11.2017, 08h41

Anvers

La place du Théâtre a connu une transformation récente. Paola Vigano y a participé et juge le résultat intéressant. Un couvert a été ajouté face au monument emblématique de la place. Il est un abri pour les manifestations et le marché.

Vigevano

Dans la petite ville du nord de l’Italie se trouvait un ancien parking désormais place centrale où seuls les vélos stationnent. Un bijou baroque que Nicolas Pham juge totalement réussi. Il dit avoir une «habitude assez conservatrice» en la matière.

Lausanne

Jérôme Chenal pense que «la meilleure place est celle où l’on reste des heures». Pour lui, c’est donc celle de la Madeleine qui a ses faveurs. Même s’il admet que des places italiennes et espagnoles provoquent facilement un «ah c’est joli!»

Paris

Ariane Widmer aime la place Saint-Sulpice «parce qu’elle ose être vide et qu’elle accueille le Marché de la Poésie. Elle devient alors belle et tendre.» Ses alentours lui plaisent avec «les 4 belles façades qui la bordent puis juste quelques arbres et une fontaine.»

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