Que va changer l’ouverture du «shootoir» lausannois?

DrogueLe local d’injection ne va pas régler tous les problèmes, préviennent des spécialistes.

L'Espace de consommation sécurisé sera aménagé dans les locaux de la Fondation ABS au Vallon, à Lausanne.

L'Espace de consommation sécurisé sera aménagé dans les locaux de la Fondation ABS au Vallon, à Lausanne. Image: Florian Cella

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Dans quelques jours et après des années de débat, Lausanne aura son local d’injection. Le municipal Oscar Tosato confirme que l’Espace de consommation de drogue sécurisé (ECS) ouvrira ses portes «début octobre» dans le quartier du Vallon. Cette structure, dont la première mouture avait été refusée par référendum en 2007, est désormais très attendue. Pour autant, elle ne doit pas être vue comme une baguette magique, préviennent plusieurs spécialistes.

«Il y a un certain nombre de fausses attentes autour de ce projet et il ne faudrait pas que la population se sente trahie, démarre Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions (GREA). Le débat a été passionné, il est devenu politique, ce qui implique quelques simplifications. Certains ont compris que nous allons tout régler avec un ECS.» Cette prudence ne vise pas l’existence du local, les milieux de la prévention et de la prise en charge y étant plus que favorables. Il est plutôt question de ses missions, de son fonctionnement et de son intégration dans le réseau d’accueil.

Peu d’effet sur le deal

«Ce projet ne va pas résoudre tous les problèmes de drogue à Lausanne. Il peut agir sur la visibilité de la consommation ou les déprédations de l’espace public mais pas sur l’entier de ce qui nous dérange, notamment le deal de rue», résume Jean-Félix Savary. Pour lui, les évolutions récentes du débat public, notamment suite aux prises de position de Fernand Melgar, pourraient créer de la confusion sur les objectifs réels.

«Après le refus populaire de 2007, ce dossier est revenu parce qu’il y avait de gros problèmes à Riant-Mont et dans les toilettes de la Riponne. C’est à ça qu’il répondait. Or, il y a désormais la question du deal et, comme c’est très émotionnel, certaines personnes pensent que l’ECS va y répondre aussi. C’est inexact. Il n’aura que peu d’effet sur le marché de la drogue et sur la présence des personnes sur l’espace public. Par contre, s’il fonctionne bien, la cohabitation sera meilleure et il n’y aura presque plus d’injections sauvages.»

Directeur général de la Fondation Mère Sofia, Yan Desarzens abonde: «Il faut se réjouir de cette ouverture en étant bien conscient de sa portée. Il peut y avoir des fantasmes autour de cet espace, peut-être même chez certains travailleurs sociaux. Nous attendons d’avoir toutes les informations pour l’appréhender au mieux».

Ne pas prioriser les Vaudois

Les spécialistes insistent sur la nécessité d’un accueil large, bien que le projet soit «réservé prioritairement à la population vaudoise». «À Zurich, l’accès est réservé aux Zurichois, rappelle Michael Herzig, responsable des salles de consommation zurichoises durant dix ans. La mesure peut se comprendre. Mais imaginez des Valaisans ou des Neuchâtelois qui viennent à Lausanne chercher de la drogue, que vont-ils faire? Eh bien, ils resteront dans la rue pour consommer.»

Un accueil «inconditionnel», c’est déjà ce que pratique Mère Sofia et, donc, ce que défend Yan Desarzens: «Il faut savoir si l’on veut aider les consommateurs lausannois ou la population qui a un problème avec la drogue à Lausanne.»

Pour autant, pas question d’évoquer un quelconque «appel d’air», comme le brandissaient les opposants au projet. «C’est une énorme stupidité. Les consommateurs sont à Lausanne car le produit est à Lausanne. Quand on le possède, on se l’injecte. On ne va pas chercher le meilleur local sur son smartphone pour s’y rendre en train», balaie Jean-Félix Savary.

Favoriser la collaboration

L’intégration du local dans le dispositif d’accueil lausannois sera aussi observée de près. «À Genève, Quai 9 est simplement un ECS tandis que celui de Lausanne sera jumelé avec d’autres structures comme La Terrasse, Le Passage ou Le Distribus, observe Yan Desarzens. Il est capital que ces entités demeurent, car la population qui va se fournir en seringues au Distribus ne sera pas forcément celle qui va à l’ECS.»

Lieu d’accueil à bas seuil supplémentaire, le local doit aussi constituer une porte d’entrée dans le réseau. «Il doit permettre d’accéder à une population exclue, de favoriser l’entrée en traitement et l’orientation vers d’autres types de prestations. Il faut donc insister sur la collaboration entre les différents acteurs sociaux», prévient Jean-Félix Savary.

Et de préciser que les liens avec la police sont également primordiaux. «C’est vrai qu’il faudra une gestion policière très sensible. Si la pression est trop forte, le local sera vide car les consommateurs n’iront pas. Si elle est inexistante, ce sera le chaos car les dealers fixeront leurs règles sur place», anticipe Michael Herzig. Pour rappel, trois collaborateurs seront présents en permanence et un quatrième assurera l’accueil tandis qu’un «agent de sécurité» veillera durant les heures d’ouverture (12 h à 19 h, tous les jours). Une centaine d’usagers réguliers sont attendus.

Créé: 06.09.2018, 06h42

«Le débat a été passionné, il est devenu politique, ce qui implique quelques simplifications. Certains ont compris que nous allons tout régler avec ce local»

Jean-Félix Savary, Secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions

«Je défends l’accueil inconditionnel. Il faut savoir si l’on veut aider les consommateurs lausannois ou la population qui a un problème avec la drogue à Lausanne»

Yan Desarzens, Directeur général de la Fondation Mère Sofia

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