Les Suisses des tranchées reviennent en mémoire

Centenaire de l'armisticeA Lausanne, anciens combattants, militaires et élus franco-suisses ont ravivé, pour la première fois, le souvenir des «Poilus suisses», volontaires de 14-18. Émotion aussi à Vevey au cimetière du Commonwealth.

Samedi matin au Bois-de-Vaux, l'Union des anciens combattants français de Romandie a tenu à honorer la mémoire des soldats de 14-18 enterrés ou commémorés à Lausanne. Émotion et enjeux mémoriaux.

Samedi matin au Bois-de-Vaux, l'Union des anciens combattants français de Romandie a tenu à honorer la mémoire des soldats de 14-18 enterrés ou commémorés à Lausanne. Émotion et enjeux mémoriaux. Image: Keystone

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Sous un ciel lourd de sens, bas et presque pluvieux comme il a pu l’être il y a exactement un siècle sur le front de l’ouest, la sonnerie aux morts et le clairon, toujours lui, vous glacent le sang.

«En avant les enfants, souffle un ancien militaire, béret vissé sur le crâne. Ce n’est pas tous les jours qu’on assiste au centenaire.» Samedi matin, au monument aux morts de l’armée française du Cimetière du Bois-de-Vaux, à Lausanne, les autorités franco-suisses, les vétérans d'Algérie ou d'ailleurs, la fanfare, un piquet d’infanterie suisse, le Lycée français, un cortège de brigadiers, de généraux et de colonels, ainsi qu’une petite foule d’anonymes, se sont inclinés pour commémorer les «millions de morts, de veuves, d’orphelins et de mutilés» de la Grande Guerre dont on célèbre le siècle de l’armistice.

Mais pas seulement. Pour la première fois, l’Union des anciens combattants français de Romandie a tenu à mettre en avant les volontaires suisses partis se battre pour la France en 14-18. Ceux-là mêmes à qui «24 heures» a consacré dix pages dans son édition de samedi ainsi qu’un long format numérique. «Notre collègue archiviste Daniel Golliez a aussi passé du temps à la recherche de ces noms, explique le secrétaire général des anciens combattants René Narguet. Ces hommes incarnent une volonté, c’est plus que des civils à qui l’on a donné des armes. On doit créer une impulsion, un vaste débat sur la place du devoir de mémoire. Pour l’heure, seules les personnes concernées se sentent impliquées.»

L’événement est important. Il marque une volonté de valoriser le souvenir souvent discret de ces volontaires de chez nous: pour la Suisse officielle, ils restent des hommes partis se battre pour une autre patrie. Pas en première ligne des commémorations de ces 100 dernières années, donc.

La Légion se souvient

«Il a fallu que le vétéran Blaise Cendrars note leurs noms sur un carnet pour qu’on se rende compte de leur nombre, souligne un ancien légionnaire. Il faut garder leur souvenir. Et aussi rappeler qu’avec eux ils y avaient des familles, des proches qui sont restés derrière.»

Représentant le gouvernement vaudois, la conseillère d’État Béatrice Métraux souligne que la cérémonie du 11 novembre a lieu chaque année en présence des autorités. «Pour moi c’est important à plus d’un titre: mon grand-père a fait la guerre de 14 et est tombé durant celle de 39. C’est vrai qu’on va vers une plus grande reconnaissance de ces Suisses qui se sont battus pour d’autres. C’est une page de l’histoire que mes enfants ne connaissaient pas. On doit la transmettre.»

L’effet centenaire

Une transmission qui, pour l’heure, repose toutefois encore beaucoup sur les épaules des anciens. «Nous organisons cette année sept cérémonies, de Moudon à Ballaigues, on a dû commencer en octobre», témoigne Michel Dos Santos, membre de l’association du Devoir de mémoire d’Yverdon. Avec à chaque fois le coût des fleurs et du nettoyage des vieilles pierres. «Le centenaire donne plus d’écho, mais il faut à chaque fois sensibiliser les élus locaux.»

Élu national, le conseiller aux États vaudois Olivier Français était aussi présent au Bois-de-Vaux, comme chaque année. «J’ai grandi avec les histoires des membres de ma famille qui ont fait la Grande Guerre.» Il poursuit, alors que les porte-drapeaux enroulent les vieux étendards: «Maintenant, on voit que c’est plus le 8 mai qui devient une date symbolique. C’est normal, et on ne doit pas avoir 36 dates de souvenir par année. Mais il faut en appuyer une. Et il faut réfléchir à mettre plus en avant le souvenir de ces volontaires suisses.»

À l’heure de la réconciliation face aux monuments de la Grande Guerre, la présence de représentants belges, français, allemands, italiens et suisses a été soulignée. Mais c’est le discours d’Yvon Langel, commandant de la 1re division territoriale (la Suisse romande élargie) qui a le plus marqué les esprits, citant lui aussi le volontaire suisse Blaise Cendrars. D’autres officiers ont évoqué la contribution des «Poilus confédérés» à la construction de ce qui est devenu l’Europe actuelle.

À la manière suisse

«C’est à nous, militaires, mais aussi à notre conscience collective de porter cette mémoire. On le fait à notre manière, avec humilité et réserve légitime.» À côté, les anciens combattants trinquent. L’officier de carrière sourit et reprend. «Mais on peut dire que ces volontaires suisses de 1914 sont partis pour défendre des valeurs comme la fraternité, la solidarité, la souveraineté et une ouverture vers les autres. Le sens de la patrie. Ce sont les valeurs suisses d’aujourd’hui.»

Créé: 11.11.2018, 20h05

(Image: Alexia Nichele)

Vevey

En ce centenaire de l’Armistice, le sillage vrombissant de deux F/A-18 a accompagné la cornemuse qui résonne d’ordinaire seule, chaque année à la même date dans l’unique cimetière militaire du Commonwealth en Suisse, à Vevey. Ce carré au sein du Cimetière Saint-Martin, une concession offerte par la Ville en 1921, accueille chaque année de nombreux commémorants. Mais samedi près de 200 personnes ont fait le déplacement. Du jamais-vu.

«Je suis Anglais et installé en Suisse depuis trente ans, explique Ian Bergman, président de la Fédération des clubs anglo-suisses. C’est un beau service, très solennel et spécial.» Des anonymes venus se recueillir ont côtoyé une trentaine d’invités officiels, dont plusieurs ambassadeurs, gerbes de fleurs et de coquelicots à la main. «Cette année, le service est plus important et plus long que d’habitude, il devait même être encore plus parfait que d’ordinaire», précise Lorraine Clay. Rattachée à l’ambassade britannique de Berne, elle organise le Jour du souvenir de Vevey depuis vingt ans. «C’est un moment de respect qui permet de partager une mémoire collective. Sans oublier de souligner le rôle neutre de la Suisse, perpétué depuis.» Des 136 Tommies du Commonwealth qui reposent là, 88 sont en effet des blessés de guerre, internés recueillis par la Suisse. «Mes grands-parents ont fait partie de la résistance française, explique Elena Barreau, jeune étudiante de l’école internationale St. George, à Clarens. Ma famille m’a transmis l’importance du souvenir. Je suis très émue.» D’origine anglaise et enseignant dans la même institution, David Brooke ajoute: «C’est important pour moi d’honorer mon histoire familiale à chaque 11 novembre, car mes grands-parents étaient des combattants.»

Alexia Nichele

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