La traque du deal de coke passe par l’analyse des billets de banque

LausanneDes chercheurs de l’UNIL ont mis au point une méthode capable de faire le lien entre argent saisi sur des dealers et trafic de stupéfiants. En composant avec l’omniprésence de la coke sur les billets de banque.

Le professeur Pierre Esseiva l’affirme: 70% des billets de banque portent des traces de cocaïne. Mais dont l’intensité varie. Vidéo: ROMAIN MICHAUD


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En début d’année, une étude du FBI relayée par Le Monde indiquait que 97% des dollars en circulation aux Etats-Unis portent des traces de cocaïne. La proportion de billets «drogués» est-elle aussi importante sous nos latitudes? Pas tout à fait, mais les spécialistes de l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne (UNIL) estiment tout de même que 70% des plus de 425 millions de billets émis par la Banque nationale suisse (BNS) contiennent d’infimes traces de cocaïne, de l’ordre du microgramme. Il y a donc de la cocaïne dans tous les porte-monnaie.

A en croire le septième art, la présence de poudre blanche sur la plupart des coupures s’expliquerait par la fameuse image du billet enroulé en guise de paille à sniffer. Faux. «C’est une légende urbaine, car seule une toute petite partie des billets est concernée par ce phénomène, relève le professeur Pierre Esseiva, ponte de l’analyse des stupéfiants à l’Ecole des sciences criminelles. Ce n’est pas ce qui fait qu’on en retrouve à de nombreux endroits. Si l’on en retrouve des traces un peu partout, c’est que la cocaïne, deuxième stupéfiant le plus consommé après le cannabis, est très contaminogène, pulvérulente (ndlr: qui se réduit facilement en poudre) et que, dans nos sociétés, les billets de banque circulent rapidement.»

Deux catégories de billets

Dans le laboratoire où sont entassés des dizaines de kilos de drogue et où l’on peut trouver, en espèces, des centaines de milliers de francs sous scellés, l’omniprésence de la poudre blanche pose un sacré casse-tête à l’équipe du professeur Esseiva, souvent mandatée par la justice pour faire le lien entre billets saisis et suspects de trafic de stupéfiants.

«Les billets liés au trafic portent des traces de cocaïne quatre fois supérieures aux billets de M. et Mme Tout-le-monde»

Forte de cette mission, l’Ecole des sciences criminelles a donc développé une méthodologie afin d’établir scientifiquement ce lien. Une analyse qui s’appuie sur la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse (GC-MS). En clair: après avoir «nettoyé» un billet de banque dans du solvant, on sépare et on identifie chimiquement tous les composés de l’échantillon. Il en ressort des intensités plus ou moins grandes de cocaïne. «Nous avons partagé les billets de banque en deux catégories. Dans la première, on retrouve les billets de M. et Mme Tout-le-monde qui sortent des bancomats, où les traces de cocaïne sont infimes. La deuxième catégorie comprend l’argent dont nous sommes sûrs qu’il est lié au trafic de drogue. Dans cette catégorie, la contamination est plus importante, entre quatre et cinq fois.»

Lors d’une transaction de drogue, le vendeur, qui a l’habitude de manipuler la substance, est plus contaminé que le reste de la population, de même que l’acheteur, puisqu’il consomme. L’argent de ce deal sera donc, lui aussi, plus touché que des billets moins exposés. Pour les experts, le défi consiste ainsi à différencier une exposition normale d’une anormale. «Prenons l’exemple d’une saisie de 500'000 francs par la police sur une personne liée au trafic de drogue et qui ne peut justifier la provenance de l’argent. Le procureur pourra demander une analyse de ces billets, pour voir si la contamination est anormale. On va alors confronter cette contamination à celles de nos deux familles de billets et voir de laquelle l’argent saisi se rapproche le plus.»

Pour le procureur, les résultats de l’analyse n’auront pas valeur de preuve irréfutable mais s’ajouteront à «un faisceau d’indices», précise le professeur, conscient que, face à certaines situations, sa méthode est inefficace. «Comme dans le cas où un dealer accumule les billets de 50 francs contaminés avant de les changer contre un billet de 1000 parfaitement propre.» (24 heures)

Créé: 31.10.2017, 06h41

La nouvelle coupure de 50 francs déjà contaminée

Texture, adhérence, impression, forme… tous les billets de banque sont différents. Une immense variété qui n’aide pas les chercheurs à établir un modèle standard. Et, pour ne rien arranger, les billets sont régulièrement remplacés. En Suisse, ce sont ainsi trois nouveaux billets (50, 20 et 10) qui ont fait leur apparition en moins de dix-huit mois. «Avec leurs caractéristiques souvent très différentes, les nouvelles coupures mises en circulation nous obligent à faire des études complémentaires afin d’affiner nos modèles, qui ne tiennent plus», explique le professeur Pierre Esseiva.

Point positif de ce travail en plus: cela permet de voir à quelle vitesse la contamination se propage. Et donc à quelle vitesse la drogue circule de billet en billet. «Nous nous sommes rendu compte que les nouveaux billets de 50 francs, sortis en 2016, étaient contaminés alors qu’ils étaient à peine sortis. La circulation de ces billets est très rapide et il y a beaucoup d’échanges d’argent cash en Suisse, ce qui peut expliquer cette contamination rapide.»

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