Un trésor inestimable dormait à l'Université de Lausanne

ScienceRetrouvés presque par hasard, deux globes de Mercator seront exposés au public.

En 2004, deux globes de Mercator sont sortis de leur anonymat à l'Université de Lausanne. Réalisés par Gérard Mercator (1512-1594), ils sont emblématiques des globes imprimés du XVIe siècle.

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C’est une enquête passionnante, aux confins de l’art, de l’histoire et de la science. Une aventure autour d’une découverte incroyable qui a duré plus de dix ans. Et qui sera bientôt dévoilée au public le temps d’une exposition-événement.

Tout commence à l’été 2004, lorsque le professeur Georges Meylan, fraîchement débarqué des États-Unis pour reprendre la chaire d’astrophysique de l’EPFL, prend possession de son nouveau bureau. C’est là qu’il tombe sur deux globes en bois posés sous une fenêtre – l’un terrestre, l’autre céleste – qui ne datent visiblement pas d’hier. Intrigué, le scientifique, qui a pris soin de les mettre à l’abri du soleil, les examine en détail. «Ils comportaient des cartouches indiquant 1541 et 1551 ainsi qu’une signature en latin: Gerardus Mercator.»

Les yeux du scientifique s’illuminent, il ose à peine y croire. Se pourrait-il que ces deux globes sortent des ateliers de Gérard Mercator? Considéré comme le père de la cartographie moderne, ce géographe flamand du XVIe siècle a conçu ses sphères à l’époque des grandes découvertes. Les globes représentent l’état du monde connu lorsque Magellan effectue la première circumnavigation de l’histoire, quelques décennies après que Christophe Colomb a accosté en Amérique. La représentation de la Terre s’appuie sur les travaux de Ptolémée et sur les écrits de Marco Polo, en particulier pour l’Asie. Le globe céleste, fabriqué avant la révolution galiléenne et l’invention de la lunette astronomique, montre les étoiles que l’on peut voir à l’œil nu. «Les 1022 étoiles de Ptolémée assorties de beaux dessins qui représentent les constellations», précise Georges Meylan.

Avec moins d’une trentaine d’exemplaires recensés dans le monde, c’est peu dire que les globes de Mercator ne courent pas les rues. A fortiori lorsqu’ils sont en couple.

Enquête scientifique
Devant la découverte potentiellement inestimable – il n’existe aucun marché de ces objets –, les universitaires ne s’emballent pas trop vite, d’autant qu’il existe des facsimilés des globes, réalisés en 1875. Mais, sur le campus, on ne peut s’empêcher de rêver: et si les deux globes retrouvés presque par hasard étaient authentiques? Avant d’en avoir le cœur net, décision est prise de les transférer au Service des manuscrits de la Bibliothèque cantonale et universitaire (BCU), l’Université de Lausanne en étant officiellement propriétaire. À l’abri des regards, ils retombent dans l’oubli avant que les résultats d’un test de datation au carbone 14 ne fassent l’effet d’une douche froide: les deux globes seraient plus jeunes qu’espérés. L’affaire aurait pu en rester là.

C’était compter sans un rebondissement digne des meilleurs films: les prélèvements n’ont pas été faits dans les règles de l’art. La seconde tentative a lieu à Moudon, au Laboratoire romand de dendrochronologie. C’est là qu’arrive enfin la nouvelle que tous espéraient: d’après les prélèvements, les tests confirment que les socles des deux globes sont du XVIe siècle.

L’université décide alors de sortir les grands moyens et lance un véritable projet Mercator afin d’étudier les objets plus en détail, de les restaurer ainsi que de les mettre en valeur. Le tout est confié à Micheline Cosinschi, cartographe et ancienne professeure associée à l'UNIL bombardée cheffe du projet.

Courant 2013, un professeur de l’Université d’Amsterdam, historien de la cartographie et spécialiste des globes hollandais des XVIe et XVIIe siècles, vient examiner la trouvaille et confirme qu’il ne s’agit pas de copies modernes. Mais leur bon état de conservation intrigue et instille le doute. D’autres analyses, des sphères cette fois, permettront de le lever.

L’histoire bascule alors dans l’enquête scientifique. «Nous nous sommes rendus à l’Ecole des sciences criminelles pour décider d’une stratégie cohérente pour la suite des analyses. Une découverte de cette ampleur, aussi rare que magnifique, méritait bien cela», sourit Micheline Consinschi. Et d’évoquer le long périple, de labo en labo, qu’ont ensuite emprunté les sphères: du CHUV pour un scanner (photo dans la galerie ci-dessus) à l’Institut suisse pour l’étude de l’art de Zurich, où ils ont été restaurés, en passant par la Haute École des arts de Berne, qui s’est chargée d’analyser leur surface, les globes font le tour du pays. Et sont soumis à de nombreuses analyses, dont un examen chimique des pigments.

C’est cette fascinante épopée que l’alma mater a décidé de présenter au public, dans le cadre d’une exposition qui commence le 5 mai. Dans la même perspective, un site richement documenté permet de retracer l’enquête Mercator étape par étape, documents, vidéos et rapports d’expertises à l’appui. Enfin, grâce à une modélisation 3D, il est possible de découvrir les globes dans leurs moindres détails, d’entrer des coordonnées ou de superposer, par exemple, la carte de Ptolémée sur le globe terrestre. Un voyage dans le temps façon Google Earth du XVIe siècle. Vertigineux. (24 heures)

Créé: 28.04.2018, 08h29

Le mystère des origines

Comment ces deux globes de Mercator se sont-ils retrouvés sur le campus lausannois? Et quel chemin, en près de cinq cents ans, ont-ils parcouru pour y arriver? Dans une histoire pleine mystères, la question de l’origine est probablement la plus énigmatique. «Nous avons fait énormément de recherches à ce propos, confie Micheline Consinschi. La plus ancienne trace de ces globes remonte à 1948, où ils sont recensés à l’Observatoire du chemin des Grandes-Roches, à Lausanne. Nommé professeur d’astronomie à Lausanne en 1976, Bernard Hauck les déplace à Dorigny, puis à l’Observatoire de Sauverny (GE). Avant de revenir en terre vaudoise.

Mais avant 1948, le mystère est total, malgré des étiquettes présentes sous les socles qui évoquent le Musée d’histoire des sciences et des notes manuscrites. Mais ces indices ne sont pas concluants. «Une autre piste est celle des scientifiques vaudois. Il n’est pas impossible qu’au XVIIIe siècle, Jean-Pierre de Crousaz ou Jean-Philippe Loys de Cheseaux les ait achetés et ramenés à Lausanne, mais nous ne sommes sûrs de rien. Ces globes n’ont pas livré tous leurs mystères», conclut la scientifique.

Infos pratiques

Terra Incognita, exposition et présentation des globes de Mercator

Du 5 mai au 15 juillet 2018,
au Musée Arlaud, à Lausanne

www.unil.ch/mercator

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