Quand un vieux bombardier reliait la Bléch’ au monde

HistoireIl y a un siècle, Lausanne lançait ses premiers vols passagers internationaux.

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La Blécherette, l’étape de choix entre Londres, Paris, puis Rome, Salonique, Constantinople et bientôt Le Caire! Le tout avec la Compagnie française des grands express aériens, avec des machines rugissantes de 280 chevaux et même des TSF (transmission sans fil) pour guider les pilotes depuis le sol. On n’arrête décidément pas le progrès.

Il y a pile un siècle, Lausanne se prenait à rêver et à s’envisager sérieusement au cœur d’un nouvel Orient-Express aérien. L’énergique Édouard Pethoud (1877-1946), directeur de l’École lausannoise d’aviation, avec derrière lui une Municipalité avec des étoiles dans les yeux, s’employait à négocier avec la Confédération, Paris et les compagnies aériennes naissantes, une place dans cette nouvelle carte d’Europe dessinée par ce qu’on appelait encore «les choses aériennes». Si Lausanne échoua à y trouver ne serait-ce qu’un strapontin, elle en profita pour développer son aérodrome, dont les pilotes organisent des portes ouvertes le week-end prochain (lire ci-contre), l’occasion de marquer l’envol de la première liaison commerciale aérienne du canton.

L’histoire débute en réalité en 1919, dans une affaire qui a failli tourner à l’imbroglio diplomatique et qui va tenir en haleine toute la presse romande durant le mois d’avril.

Le samedi 5, alors que le Tout-Lausanne assiste à Montbenon au 25e anniversaire du retour des Jeux olympiques, un, puis deux, puis toute une escadrille militaire à cocarde tricolore perce soudain le ciel de la Pontaise, virevolte au-dessus du match Fribourg - Étoile de Chaux-de-Fonds, puis se pose sur la piste de la Blécherette. Le sol est détrempé (il neigeait encore la veille), la foule envahit le pré et cinq avions sont endommagés plus ou moins gravement à l’atterrissage… Reste qu’il s’agit ni plus ni moins de la première visite du genre en Suisse. L’école d’aviation lausannoise Aéro, découvre-t-on, avait invité les chevaliers du ciel de la France triomphante à une démonstration aérienne, ce qu’elle prend visiblement très au sérieux.

L’essence suisse «trop lourde»

Sur ordre de Clemenceau donc, l’armée dépêche de métropole et de l’Allemagne occupée pas moins de 6 chasseurs SPAD XIII (en réalité 5, l’un d’eux s’égare dans la brume du Jura) et 9 bombardiers Breguet XIV. L’accueil de la population sera démesuré. Des pompiers et des dragons doivent assurer le service d’ordre. La conférence des Français au Théâtre Lumen fait salle comble. Les «as» de Verdun sont accueillis au Lausanne-Palace et promenés partout. Des vedettes en l’air comme au sol.

Les choses s’enveniment toutefois vite. L’essence suisse «trop lourde» selon les collègues du défunt Guynemer provoque un crash lors d’une tournée genevoise, manquant de tuer trois aviateurs. Quant à la Berne officielle, apprenant visiblement la présence d’avions armés sur son sol, elle demande aux Vaudois d’interner les hommes et les appareils. Personne n’obéit, évidemment, tandis que ce qu’il reste de l’escadrille repart toutefois plus vite que prévu. Quelques jours plus tard également invitée par Lausanne, dit la version officielle, toute une escadrille, suisse cette fois-ci, sera à la hâte détachée depuis Dübendorf pour une grande fête aérienne. La Confédération refuse le droit d’atterrir aux Anglais et aux Italiens, laissant le champ libre à nos premiers faucheurs de marguerite dont on s’épuisera à expliquer qu’ils n’ont rien à envier à leurs confrères d’outre-Jura. L’honneur est sauf.

Les Lausannois en retiendront l’essentiel. À commencer par un des bombardiers Breguet endommagés, cédé par les Français loin d’être rancuniers, qui sera réparé et adapté pour transporter une poignée de passagers. Les autorités et les pilotes retiennent surtout le potentiel de leur aérodrome qui prend peu à peu forme. Ce plateau facilement repérable par beau temps servira, on en est certain, au commerce, aux exportations, aux hommes d’affaires, aux pensionnats et aux hôtels dont la clientèle s’amenuise peu à peu. Les premiers vols postaux ont lieu la même année vers Berne et Zurich. Puis, après moult négociations, un premier vol régulier Paris-Lausanne est mis en place en novembre 1921 avec un géant des airs, un «Goliath» large de 26 mètres pour 12 passagers, un pilote et un mécanicien. Il ralliait le Bourget en 2 h 50’ ou en 4 heures de vol suivant le vent, pour 140 francs suisses de l’époque. Les premiers vols fascinent. Chaque échange radio avec le «sans-filiste» et chaque virage de l’appareil sont racontés dans les moindres détails par la «Tribune de Lausanne» ou la «Feuille d’Avis». On envisage ces mêmes années une liaison Lausanne-Londres, au moyen d’un gigantesque Handley-Page, autre ancien bombardier qui viendra même faire des essais. Mais trop de concurrence sur la Manche et une certaine jalousie du Bourget condamnent l’idée.

À Londres pour l’heure du thé

Restera Paris. Il y a un aller-retour par semaine, généralement le week-end, mais avec parfois une seule personne à bord. On adaptera ensuite les horaires, pour permettre une correspondance Blécherette-Londres en une seule journée, le lundi. En 1922, la Ville investit et construit un hangar aux dimensions du géant Goliath, encore visible aujourd’hui. Elle aplanit le terrain, finance la TSF, et s’attend du jour au lendemain à décrocher, enfin, ces vols pour Constantinople. La ligne de Paris est prolongée jusqu’à Genève, c’est déjà ça. Mais rien n’y fait. Face à l’essor des autres lignes européennes, face aux frais et aux aléas du ciel, la Compagnie des grands express, pourtant subventionnée par la Ville de Lausanne, fait faillite. La ligne Paris-Lausanne sera suspendue en 1923, officiellement à cause de la météo, pendant qu’on envisage pour compenser un Lausanne-Milan qui ne verra pas le jour.

La société Aéro-Lausanne prend alors le relais avec, entre autres, son Breguet récupéré. Ce sera Lausanne-Genève-Lyon, avec une capacité de quatre passagers et du courrier. La liaison ne durera que quelques mois, mais elle permet d’ajouter Lausanne à la liste des utilisateurs du mythique appareil: le Breguet XIV, ce n’est ni plus ni moins que le pionnier de l’aéropostale d’après-guerre, l’appareil d’un certain Saint-Exupéry ou d’un Jean Mermoz.

Restent les souvenirs Loin du désert, en 1926, nouvelle tentative. Lausanne subventionne un vol pour Vienne, via Zurich avec correspondance pour Budapest, qui culminera à 488 passagers par an dans des Junkers F-13. Les investissements ne réjouissent pas tout le monde. «Le Droit du Peuple», quotidien socialiste, critique volontiers les rares «distingués passagers» régulièrement accueillis par le syndic à leur arrivée, regrettant ces crédits «qui fichent l’argent en l’air».

Las. À Genève, le nombre d’appareils réguliers et de voyageurs s’envole. Dès la fin des années 20, Lausanne sent qu’elle est dépassée, et s’en prend à la Confédération dont la stratégie est de subventionner les grands vols internationaux tout en privilégiant trois aérodromes principaux, officiellement en raison des négociations transfrontalières avec les pays voisins. Lausanne ira plaider une «ligne du Simplon», la reliant avec l’Italie et Paris. En face, on défendra avec plus d’efficacité les liaisons depuis Genève, Bâle et Zurich. Mais malgré la multiplication des vols régionaux (un Lausanne-Évian passera en votation en 1930) et le développement de plusieurs lignes européennes depuis Lausanne durant les mêmes années, la Blécherette, pionnière des premières liaisons régulières, avait laissé définitivement passer le coche. Restent les souvenirs, et un aérodrome.

Créé: 26.08.2019, 16h18

Une journée d’histoire aérienne

Portes ouvertes

Pour commémorer les débuts de la piste lausannoise et rappeler son histoire aérienne, l’AMPA, Association pour le maintien du patrimoine aéronautique, et ses passionnés organisent une journée dédiée aux amoureux de roucoulants moteurs à étoile et aux curieux. Samedi 31 août, de 10 h à 17 h, le tarmac se mue en présentation de ses vieux coucous, une collection unique en Suisse. Parmi eux, citons l’étincelant Dewoitine 26, un des premiers appareils des Forces aériennes, un lot de Piper, un Morane-Saulnier MS317, quelques Pilatus, et on en passe. Un Grumann TBM Avenger, vétéran du Pacifique, doit également être de la partie. Possibilité d’effectuer son baptême de l’air, en avion ou en hélicoptère.

Au programme encore: petite restauration, animations diverses, documentation et exposition historique. Entrée gratuite.
www.ampa.ch

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