«Je voulais rendre l'insupportable plus supportable»

ProcèsUn médecin de Pully est renvoyé en correctionnelle pour meurtre. Il dit avoir soulagé une patiente dans ses derniers instants.

Christian Mathez (à droite) à son arrivée au tribunal en compagnie de son avocat, Stefan Disc.h

Christian Mathez (à droite) à son arrivée au tribunal en compagnie de son avocat, Stefan Disc.h Image: Patrick Martin

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«Cette situation, c’est le cauchemar du médecin.» Christian Mathez, praticien de 45 ans, était lundi face aux juges du Tribunal correctionnel de l’Est vaudois pour meurtre, après avoir mis fin aux jours d’une patiente âgée, en juin 2015. Devant un public nombreux, essentiellement des retraités de sa patientèle venus lui manifester leur soutien, le médecin a admis le geste létal, soit l’injection d’un dérivé du curare: «J’ai effectué une fin de vie digne», insiste-t-il. Tout en reconnaissant: «Sur le moment, je n’avais pas conscience de faire quelque chose d’interdit. Avec le recul, je pense qu’il s’agissait d’euthanasie active.»

Le geste fatal n’est donc pas contesté. Mais le contexte qui y a conduit donne lieu à deux versions foncièrement différentes que le Tribunal a été amené à décortiquer. Le Parquet, incarné par le procureur général Éric Cottier, estime que Christian Mathez n’a pas agi dans les circonstances d’une agonie, mais plutôt à la demande de l’époux de la défunte, convaincu que celle-ci se trouvait alors en fin de vie et réticent à la placer en établissement médico-social.

Atteinte depuis plusieurs années par de nombreuses pathologies, notamment cardiaque et pulmonaire, Mme C. était hospitalisée depuis de longues semaines, à la suite d’une fracture à une vertèbre. En réhabilitation à Épalinges, au centre de réadaptation du CHUV Sylvana, elle semblait dans un état stabilisé. Mais un retour à la maison venait d’être écarté au profit de son installation dans un établissement médicosocial. «Je m’étais fait à cette idée, a affirmé le veuf devant les juges. J’avais même téléphoné pour réserver une place dans un EMS proche de chez nous, qu’elle connaissait.»

«Accompagner son épouse et lui permettre de mourir dignement»

Se fondant sur des témoignages de l’équipe soignante de Sylvana, qui a dénoncé le cas, le Ministère public retient que le vieux monsieur aurait pourtant, à plusieurs reprises, réclamé que l’on mette fin aux souffrances de sa femme. «Je le disais un peu par provocation, rectifie-t-il. Je voulais m’entendre dire qu’on n’en était pas là…» Éric Cottier, lui, estime que l’époux se serait tourné vers son médecin de famille pour organiser un congé du centre de réhabilitation afin «qu’il fasse ce que les médecins de Sylvana se refusaient à faire, à savoir accompagner son épouse et lui permettre de mourir dignement».

De fait, c’est au cours d’une visite d’une demi-journée chez elle, après une demande de congé obtenue par son mari, que Mme C. a fini ses jours. Dans un tête-à-tête avec son médecin dont le tribunal a eu du mal à faire préciser les circonstances. «Non, pas ambulance!»

Le docteur est arrivé vers 17 heures. «Quelques jours avant, nous avions convenu qu’il viendrait pour dire bonjour», se remémore le veuf. «M. C. voulait aussi que je voie son épouse et que je lui donne un avis médical neutre. Il avait l’impression que le personnel de Sylvana le renseignait mal.» Les deux hommes affirment qu’à l’arrivée du Dr Mathez, la patiente, à peine réveillée d’une sieste, était en souffrance. Jusque-là, bien qu’atteinte dans sa santé, elle avait semblé stable, y compris à son fils et à sa belle-fille, passés prendre le café.

«J’ai d’abord été frappé par son état physique, décrit le prévenu. Elle était immobile, agitée, souffrante mais consciente. Elle peinait à respirer.» Il explique avoir commencé à prendre ses constantes pour arriver très vite à la conclusion qu’elle était en décompensation. «Je lui ai dit, vous n’allez pas bien, il faut appeler une ambulance. À ce moment-là, elle m’a serré le bras et m’a dit: «Non, pas ambulance, Christian docteur.» C’est une sorte de moment ultime dans la relation thérapeutique, cette fameuse compréhension qui passe par le regard. Cela me semblait de façon limpide correspondre à ce qu’elle avait toujours exprimé, qu'il n’y ait pas de mesures avancées dans ces cas-là.» Le soignant figurait en effet comme représentant thérapeutique dans les directives anticipées signées par Mme C. en 2012.

– Vous dites: «il me semblait», «j’ai compris que»: on est beaucoup dans l’interprétation! a relevé la présidente du Tribunal, Sandrine Osojnak. Je comprends qu’il y ait du ressenti, mais après il y a la phase où l’on doit s’assurer que c’est la volonté de la patiente, puisqu’elle est encore capable de s’exprimer. – Pour moi, ce hochement était suffisamment limpide comme expression de sa volonté (…) Quand je lui ai dit: «Vous risquez de décéder», elle m’a juste dit: «Dignement.» – Au moment où vous lui avez injecté la substance, lui avez-vous dit ce que vous faisiez? – Non, mais j’ai promis de la soulager. – Pourquoi ne pas appeler son mari? Si c’est grave et que ce sont ses derniers instants sur Terre, n’était-il pas normal qu’il soit là? – Dans le biotope où se trouvent le patient et le soignant, c’était elle et moi. J’étais en connexion totale avec la fin de vie de Mme C. et avec mes émotions de médecin. – N’auriez-vous pas pu appeler un urgentiste qui aurait eu le recul que vous n’aviez manifestement plus? – C’est la décision qui m’a parue juste à ce moment-là. Je voulais rendre l’insupportable plus supportable.

Le procès se poursuit ce mardi.

Créé: 23.09.2019, 21h05

Visites à domicile avec du curare dans la mallette

Un point a chiffonné l’accusation comme la Cour: la présence d’ampoules de rocuronium, un myorelaxant extrait du curare, dans la mallette du soignant. Christian Mathez s’en explique: «Pendant mes études, je travaillais comme ambulancier et il m’est arrivé d’être appelé pour une brûlure de cigarette, alors que l’homme en question s’était aspergé d’essence pour s’immoler. Depuis ce jour-là, je m’étais promis d’être toujours prêt à toutes les hypothèses. On est confrontés régulièrement à des fins de vie difficiles, voire moches. J’ai régulièrement eu ce genre de produit avec moi, mais ne l’ai jamais utilisé et l’ai jeté lorsque les dates de péremption étaient passées.»

Hasard malencontreux? Le médecin avait passé commande du médicament quelques semaines avant le jour fatidique. «J’avais plusieurs patients en fin de vie à ce moment-là, je l’avais toujours par sécurité, au cas où l’analgésie-sédation ne fonctionnerait pas.» Ce qui semble bel et bien s’être produit dans le cas de Mme C.

Autre élément troublant, le constat de décès. Effectué sitôt après par le Dr Mathez, il évoque une mort naturelle. «C’est ce que l’on nous apprend à faire dans ces cas-là. J’étais convaincu que le processus de mort était déjà engagé. Ce que j’ai administré n’a fait que le hâter», a précisé celui qui ne se considère pas comme un militant du domaine de la fin de vie. «Je suis juste un médecin qui suit des patients âgés.»

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