Les vraies raisons qui ont chassé l’Uni du centre-ville

Mai 68La décision de transférer l’institution au bord du lac date du début des années 60.

L’École polytechnique de l’Université de Lausanne (EPUL) – officiellement séparée de l’Université de Lausanne en 1969 pour devenir l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) –, s’établit au bord du lac la même année. Ici le bâtiment de l’EPUL tel qu’il était en 1962.

L’École polytechnique de l’Université de Lausanne (EPUL) – officiellement séparée de l’Université de Lausanne en 1969 pour devenir l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) –, s’établit au bord du lac la même année. Ici le bâtiment de l’EPUL tel qu’il était en 1962. Image: EDIPRESSE

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Un mythe battu en brèche! La théorie selon laquelle l’Université de Lausanne aurait été déplacée du centre-ville à Dorigny, loin des pavés pour éviter les débordements des milieux étudiants qui ont secoué ici comme ailleurs la fin des années 1960, peut paraître séduisante. Même un brin romantique aux yeux de certains. En bon marronnier, elle revient d’ailleurs tous les dix ans, à chaque commémoration de Mai 68. Séduisante donc… mais erronée. L’histoire est en réalité légende urbaine. «Dire que l’institution a été sortie de la ville en réponse à Mai 68 est totalement anachronique», assène Benoît Frund, actuel vice-recteur en charge de la politique de durabilité ainsi que la gestion et le développement du campus de l’UNIL. «Cette hypothèse est une réécriture de l’histoire, une opinion absolument pas fondée», rajoute l’historien François Jequier, professeur honoraire et assistant en mai 1968.

Et pour cause, poursuivent les deux hommes qui se réfèrent au rapport de la Commission Faillettaz: dans ses réflexions sur le développement à long terme de l’université, le document évoque l’Ouest lausannois dès 1965. La décision de quitter le centre-ville a été prise plusieurs années avant «les événements», comme disait Coluche. C’est en effet au début des années 1960 que commence à germer l’idée d’un déménagement de l’alma mater au bord du lac. Un projet davantage motivé par une envie de rassembler les unités académiques jusque-là dispersées et de plus en plus à l’étroit que par la crainte de voir voler des pavés.

La preuve en septembre 1963: l’État fait débloquer les 22 millions de francs demandés pour l’acquisition des 26 hectares de l’hoirie Hoyos – sur les territoires des communes d’Écublens et de Chavannes-près-Renens. L’affectation du site est arrêtée en 1965. Ce sera une cité universitaire.

Le transfert, qui démarre en 1970, s’étalera sur plus de dix ans. Alors jeune étudiante en lettres, Danielle Chaperon a effectué sa première année au centre-ville avant de partir pour le bord du lac. «C’était en 1982. Autant dire que les étudiants potentiellement les plus remuants ont quitté la ville en dernier. Les chimistes sont partis bien plus tôt que les gauchistes», sourit l’actuelle professeur de français de l’UNIL et ancienne vice-rectrice.


Notre webdocumentaire: La rébellion des chevelus vaudois:

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Raisons fiscales

C’est donc vouloir réécrire l’histoire que de voir dans le déménagement de l’alma mater une réponse directe aux manifestations étudiantes. Il faut plutôt y voir l’audace de plusieurs visionnaires de l’époque, dont l’architecte du campus, Guido Cocchi. Ils étaient convaincus que le développement de l’institution ne pouvait passer que par une délocalisation. Cependant, poursuit Benoît Frund, un fait indéniable a pu donner corps à la rumeur: «Les communes concernées par la construction de l’université ont expressément exigé qu’il n’y ait pas de logements étudiants sur leur sol.» La raison? «Avec l’arrivée de l’université, ces localités ont dû faire le deuil d’une bonne partie de leur développement industriel. Alors pas question de rajouter des centaines d’étudiants, qui ne sont pas les contribuables les plus intéressants.»

Manifestations dès le mois de mai

Dans un autre registre, nombreux sont ceux qui soulignent également l’ambiance qui règne en terre vaudoise lorsque les universités françaises sont secouées par les violences pour tordre le cou à la rumeur. «En 1968, tout est très calme à Lausanne, on est loin des barricades et des pavés qui fusent, se souvient François Jequier. Ce n’est qu’au début des années 1970 que des mouvements de contestation sont apparus à l’université, en particulier dans la Faculté des lettres», poursuit l’historien. «Il y a bien eu des étudiants politisés qui manifestaient, mais ils n’étaient pas nombreux. À l’époque, l’université comptait à peine 3000 inscrits, dont ceux qui seront détachés de l’institution pour rejoindre l’EPUL en 1969 (ndlr: l’ancêtre de l’EPFL). Ils ne représentaient donc qu’un faible danger pour les autorités», abonde Benoît Frund. Ambiance calme et aucune action avant le début des années 1970? Claude Durussel, alors étudiant en sciences politiques, est d’un tout autre avis. En particulier lorsqu’il évoque la manifestation de solidarité organisée par des associations à la gare de Lausanne, le 13 mai 1968: 800 personnes avaient fait le déplacement. «C’était énorme. Il y avait une forte mobilisation. La plupart des gens pensaient qu’on allait changer le monde de manière démocratique et que ce serait un monde meilleur. On avait le sentiment que, sur cette vague-là, on pouvait obtenir plein de choses, mais en s’organisant», se souvient-il. Pancartes en main, le cortège de la manifestation serpente ensuite jusqu’au Palais de Rumine, où une réunion se tient avec la bénédiction du recteur. La salle est bondée.

Rebelote la semaine suivante, sur appel de l’Union des étudiants lausannois. Le 22 mai, les rebelles de l’Uni se retrouvent à 700 à l’Aula de Rumine. Cette irruption mène à l’adoption de la première résolution: la liberté pour les étudiants de se réunir dans n’importe quel local de l’université pour étudier leurs problèmes. La deuxième concerne une réforme participative autour de la transmission du savoir et des modalités d’examens. Quant à la troisième, elle revendique la liberté d’affichage, qui sera accordée en novembre. (24 heures)

Créé: 07.05.2018, 12h22

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