Comment Lavaux a échappé à l’urbanisation galopante

«Vaud du ciel» 6/6Alors que la plupart des territoires vaudois se sont densifiés, Lavaux échappe à la règle et brille aujourd’hui en paysage de l’humanité. Il aura fallu des aménagistes, du génie local et ce cher Franz Weber.

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Ils sont rares les clichés de «Vaud du ciel» qui montrent aussi peu de différences entre les années 50 et 2015. Il ne manque que la couleur à la photo d’Alphonse Kammacher pour ressembler presque en tout point à celle de Jean-Michel Zellweger. Certes, Chexbres (en haut) s’est un peu densifiée et l’autoroute A9 a tracé une balafre horizontale en 1970. Au bord du lac, les imposants Moulins de Rivaz (en bas à gauche) ont disparu, laissant la place au discret Vinorama en 2010. Sinon, l’omniprésence des vignes domine encore et toujours dans ce paysage inscrit depuis 2007 au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Si Lavaux montre une si belle constance, c’est que la région a passionné géographes et aménagistes, représentant le canton, voire la Confédération, dès les premières heures de la planification territoriale. Le vignoble a aussi été préservé par les autorités locales et les exploitants du lieu, qui souvent ne faisaient, ou ne font, qu’un. Il faut ajouter à ces syndics ou municipaux vignerons leur contradicteur le plus farouche: Franz Weber, dont certains ennemis d’hier reconnaissent aujourd’hui l’utilité de sa première initiative «Sauver Lavaux», plébiscitée par le peuple vaudois en 1977 (55% de oui).

Dès l’Expo 64, l’architecte cantonal Jean-Pierre Vouga utilise Lavaux pour faire une projection de l’urbanisation sans planification, aussi appelée mitage du territoire. Les trois célèbres panneaux du pavillon «Art de vivre» de l’Expo montrent Lavaux en 1964, puis ce que la région risque de devenir sans intervention de l’État, avec un habitat dispersé, et enfin ce qu’elle deviendra avec la nouvelle vision d’habitat groupé. Mais les bases légales manquent, et pour empêcher des constructions en nombre sous la tour de Gourze, les fonctionnaires du tout nouvel Office vaudois de l’urbanisme (1961) arguent par exemple de la pente trop dangereuse par temps de neige…

Les autoroutes de Le Corbusier

On revient de loin. Vingt ans plus tôt, Le Corbusier proposait carrément de construire plusieurs autoroutes horizontales sous forme de viaducs à travers Lavaux. «Il est des lieux qui sont comme les balcons du monde», écrit-il dans son recueil «Sur les quatre routes» (Éd. Gallimard, 1941). Dans le sillage de l’Expo 64, une étude pour un plan directeur régional de Lavaux est menée entre 1968 et 1971. Mais les communes s’y opposent et créent la Commission intercommunale d’urbanisme de Lavaux (CIUL) en 1973, qui établit son propre plan. «Les projets se décidaient lors de discussions entre propriétaire et municipalités, raconte Jean-Marc Vallotton, spécialiste des projets de planification territoriale et fondateur du bureau d’urbanisme GEA. Les Communes avaient une forte autonomie. À Épesses, les syndics successifs ont choisi de ne permettre aucune extension; a contrario, cela n’intéressait pas la Municipalité de Grandvaux, qui avait une volonté de développement.» Sur le terrain, les exemples de l’urbaniste sont patents. Le périmètre du premier village n’a pas changé, tandis que les hauts de Grandvaux se sont densifiés à l’extrême.

L’importance de la planification

Et puis il y a eu Edmond Chollet, le syndic «aménagiste» d’Aran connu pour son combat contre Franz Weber. Vigneron lui-même, il voit venir le mitage – des villas commencent à se disperser dans les vignes – et comprend l’importance de la planification. Avec son plan d’extension partiel, qui condense les droits à bâtir en plusieurs villas contiguës à l’ouest du village, il veut préserver les 93% de la zone viticole. C’est trop peu, estiment certains, qui appellent au secours Franz Weber, récent sauveur de l’Engadine. L’Association Sauver Lavaux naît à Villette en 1972. Claude Wasserfallen, urbaniste cantonal de l’époque, dira plus tard que Weber a «anéanti la dynamique engagée à ce moment-là à Lavaux, et qui aurait pu essaimer sur les autres communes».

À Rivaz, un autre syndic, Vincent Chappuis, imposera son parking en zone viticole, mais souterrain et recouvert de vignes – cité en modèle aujourd’hui –, malgré la fin de non-recevoir du Canton. «Le Conseil général avait voté oui à l’unanimité, il n’y a eu aucune opposition et Sauver Lavaux a émis un avis positif», se souvient celui qui était aussi député. «Quand le Canton a refusé, on parlait d’aller bloquer la route du lac! C’était assez impressionnant.» Devant cette volonté populaire forte, le Conseil d’État accepte. Le parking est inauguré en 1994. Un an après, Vincent Chappuis lance une motion pour réviser la loi de 1979. Il veut pérenniser ce droit de construire sous la vigne, mais aussi permettre aux exploitations de s’agrandir un peu.

La loi Lavaux ne sera révisée qu’en 2011, soustrayant 11 ha de la zone constructible et instaurant une commission consultative pour favoriser la qualité des bâtiments édifiés sur le site. Dès lors, le périmètre protégé de Lavaux (898 hectares) totalise 78% de zones non constructibles. Un chiffre qui devrait encore gonfler avec les nouveaux plans généraux d’affectation communaux à l’horizon 2022, le nouveau PAC Lavaux (lire encadré) et les exigences de la LAT.

«Pour définir quelle parcelle était constructible ou ne l’était pas, Weber proposait de se référer à ce qui était couvert de vignes ou pas. Ça n’a pas passé, mais c’était intelligent»

On ne sera finalement pas très loin de ce que voulait imposer Weber en 1970. «Il avait cet art de dire les choses simplement: pour définir quelle parcelle était constructible ou non, il proposait de se référer à ce qui était couvert de vignes ou pas. Ça n’a pas passé, mais c’était intelligent», reconnaît Jean-Marc Vallotton. Pourtant, alors que l’on parle de la reconnaissance universelle du travail que les vignerons ont fourni au fil des années dans un contexte parfois difficile, il est rarement fait mention du fondateur d’Helvetia Nostra dans le dossier de candidature de Lavaux au patrimoine mondial. «Nous avions la consigne de ne pas trop en parler… admet l’urbaniste, qui était membre du comité de candidature. Mais il nous a servis pour démontrer à l’Unesco la capacité du pays de mobiliser la population afin de défendre le patrimoine.»


Villages sous surveillance

Les villages et hameaux de Lavaux font l’objet d’une attention particulière de la Confédération depuis la fin des années 60 et la loi sur la protection de la nature et du paysage (LPN). Établi dès le début des années 1970, l’Inventaire fédéral des sites construits à protéger en Suisse (ISOS) recense onze sites d’intérêt national: les petites villes de Lutry et de Cully, les villages d’Aran, de Grandvaux, de Riex, d’Épesses, de Rivaz et de Saint-Saphorin, ainsi que les hameaux de Savuit, du Châtelard et de Treytorrens. Le village de Villette et le hameau de Chenaux sont qualifiés d’intérêt régional et protégés par le Canton.

Dès 1977, Lavaux est aussi inscrit à l’Inventaire fédéral des paysages, sites et monuments naturels (IFP), en tant que «vaste région viticole caractéristique de la région lémanique avec des villages pittoresques dominant le lac».

Le patrimoine bâti est également protégé au cas par cas. Dans la zone centrale (898 ha), un cinquième des près de 200 bâtiments recensés dans l’Inventaire vaudois des monuments naturels et des sites (IMNS, 1972) est placé sous protection générale.

L’exemple de Saint-Saphorin est extrême: plus de la moitié des constructions du village médiéval sont protégées légalement, que ce soit au niveau fédéral, cantonal ou communal.

(24 heures)

Créé: 18.11.2018, 11h05

Et après?

Le PAC Lavaux, une sécurité supplémentaire

«Dans cinquante ans? Cela ne devrait pas avoir changé.» Pierre Imhof, chef du Service de développement territorial (SDT), affirme cela à l’aune du PAC Lavaux, en cours de finalisation. Ce plan d’affectation cantonal fait passer sous compétence de l’État l’affectation des terrains liés à l’exploitation de la vigne ou de l’agriculture, et laisse la zone à bâtir aux Communes. C’est en quelque sorte la garantie que proposait le Conseil d’État dans son contre-projet à la troisième initiative Weber, accepté à 68,4% en 2014.

Depuis 1979, la LLavaux, révisée en 2011, était considérée comme un plan directeur. Le PAC apporte un règlement et, avec lui, une sécurité supplémentaire. «Il fallait aller dans le détail de l’affectation. Dans le PAC, on travaille plus finement, à la parcelle, en définissant des zones d’affectation et de protection précises», explique Pierre Imhof.

Le plan, élaboré par le SDT après plusieurs ateliers autour de thèmes comme le tourisme, le paysage ou la viticulture, est en consultation dans les services de l’État et de la Confédération. Il sera soumis officiellement aux Communes, qui ont été associées à son élaboration – et qui renoncent au passage à quelques m2 de zone à bâtir – avant d’être mis à l’enquête en juin 2019. En y jetant un œil, on prend la mesure du «détail» dont parle Pierre Imhof. Dans l’immense zone verte (les vignes, les champs et la forêt), de petites taches bleues apparaissent çà et là. «Le PAC définit des zones spéciales, comme les zones d’atterrissage pour les hélicoptères.

Il pérennise aussi des zones d’utilité publique qui n’avaient jamais été légalisées, telles ces placettes de pique-nique disséminées dans les vignes», énumère le chef de service. On y trouve aussi certains cimetières, des capites de vignes, des jardins historiques, qui ne sont pas conformes à la zone viticole mais méritent d’être maintenus, ou encore des maisons construites en zone viticole avant que cela soit interdit. N’est-on pas finalement proche de la «mise sous cloche» que redoutaient les opposants à «Sauver Lavaux III»? «C’est excessif, juge Pierre Imhof. Les besoins de la viticulture et de l’agriculture ont été pris en compte.

Mais cela répond à la volonté populaire d’une protection plus forte que dans d’autres territoires, comme c’est le cas pour la Venoge.» Dès que le PAC sera en vigueur, a priori en 2020, Lavaux ne pourra se développer qu’à l’intérieur des villages, selon des règles strictes déjà établies.

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