Pour être «likés», les élus mettent leurs tripes en TV

PolitiqueCertains parlementaires vaudois utilisent les flux vidéos officiels pour partager leurs discours sur les réseaux sociaux. Sans passer par le filtre des partis ou des médias.

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Presque 90'000 vues sur Facebook. C’est le score, très bon pour une vidéo vaudoise, que la députée Verte Léonore Porchet a réussi à atteindre. Avec quoi? Un montage soigné? Des images attrayantes? Pas du tout. On ne voit qu’elle, assise au milieu de ses collègues députés qui s’ennuient, avec une lumière pas terrible. Son sujet: la grève des gymnasiens et des apprentis pour le climat. Là où son montage est particulier, c’est qu’elle a utilisé les flux vidéo mis à disposition sur internet par les services du Grand Conseil.

En effet, désormais un grand nombre de parlements en Suisse font enregistrer l’intégralité de leurs séances et les mettent à disposition sur internet. C’est le cas du Conseil national et du Conseil des États, mais aussi de nombreux Grands Conseils et Conseils communaux de plusieurs villes (Lausanne, Yverdon, Renens, Vevey, etc.).

Avec le cœur

En Suisse, cette habitude de certains politiciens d’utiliser ces images pour faire leur propre publicité est apparue au Conseil national il y a quelques années. Parmi les parlementaires fédéraux vaudois qui s’y adonnent, l’UDC Michaël Buffat est celui qui a réalisé le meilleur score: 17'000 vues, à propos des requérants d’asile qui partent en vacances.

À les entendre, il faut parler avec les tripes pour gagner au jeu des «likes» et des «partages». Léonore Porchet assure qu’elle a improvisé son discours par énervement face à ses collègues de droite.

«Les meilleures interventions sont celles où nous sommes portés par nos émotions. Tout est sorti du cœur. C’était de la vraie colère», ajoute celle qui travaille chez Plates-Bandes, une agence de communication. «Ces vidéos ont aussi un côté un peu coulisses de travail du parlement, ce qui intéresse les gens.»

Tenir ses promesses

Quant à Michaël Buffat, il a choisi de faire ses propres montages, car les médias traditionnels ne reprennent pas ses discours. Assumant un ton «percutant», il y voit un moyen non pas forcément de gagner des suffrages, mais de montrer à chacun qu’il tient ses promesses de campagne.

«La population est en droit de savoir ce que je vote et ce que je fais à Berne, sans passer par le filtre des médias, ajoute le cadre bancaire. Le but est aussi de prouver à mes électeurs que je remplis la promesse électorale que j’ai faite de soutenir la limitation de l’immigration.»

Un certain nombre de politiciens fédéraux font de même. Au sein des services du parlement, on a remarqué que certains préparent désormais leurs discours en imaginant leurs futures vidéos. La Vert’libérale Isabelle Chevalley l’assume d’emblée. Elle utilise même la salle du Conseil national en guise de studio personnel et elle est la seule qui regarde directement la caméra. «Au parlement, personne n’écoute celui qui parle à la tribune, commente-­t-elle. Certains ne parlent même pas français. Je veux montrer aux gens ce que je fais. J’écris mon texte pour qu’il soit compréhensible pour les citoyens: le contexte, ma position et deux ou trois arguments.» Elle y ajoute des photos, de la musique et des sous-titres (lire ci-dessus à droite).

«Individuel et fait maison»

Cette nouvelle utilisation des flux vidéo des parlements n’a pas encore été étudiée par les politologues. Directeur du Digital Democracy Lab de l’Université de Zurich, Fabrizio Gilardi y voit une preuve de la créativité de certains politiciens.

«La publication de ces vidéos souligne aussi le fait que la communication est quelque chose que les politiciens gèrent de plus en plus de manière individuelle, grâce aux nouveaux moyens numériques, explique le politologue. C’est une communication faite maison. En outre, le public cible n’est pas le même: les élus au parlement et le grand public sur internet.»

Les Verts devenus pros

Une communication personnelle? Loin du parti? Pas forcément. À Lausanne, ces vidéos ont fleuri ces derniers mois chez les Verts. Eux publient systématiquement leurs meilleures interventions. La victoire revient à leur président, Xavier Company. «Cela fait partie de notre volonté de mieux communiquer sur ce que nous faisons au Conseil communal, explique-t-il. Les gens sont bien informés par les médias, mais nous pouvons toucher plus de monde avec les réseaux sociaux.»

«Dans le canton de Vaud, le Bureau du Grand Conseil a émis en janvier une directive à propos de ces vidéos. Les images, filmées par la société privée Sonomix, appartiennent au Grand Conseil. C’est lui qui a les droits sur ces images, mais elles peuvent être visionnées par tout un chacun. Les parlementaires, pour autant que ce soient des extraits avec leurs propres images, et les médias peuvent les utiliser sans restriction. Dans les autres cas, il faut obtenir une autorisation auprès du Secrétariat général du Grand Conseil. «Le but est de s’inspirer de la pratique du parlement fédéral et d’avoir les moyens d’agir en cas d’abus», explique Igor Santucci, le secrétaire général du Grand Conseil.»


À qui sont les droits?

Tout le monde peut-il utiliser les vidéos des parlements? Oui, pour autant que la source soit mentionnée, même si tant à Berne qu’à Lausanne elles appartiennent au parlement lui-même. À Berne, c’est la SSR qui s’occupe des caméras. Au Grand Conseil, c’est la société privée Sonomix. Le Bureau du parlement a émis une directive à ce propos: élus et médias peuvent utiliser ces images sans restriction, mais le grand public doit obtenir une autorisation. «Le but, explique Igor Santucci, secrétaire général du Grand Conseil, est de s’inspirer de la pratique du parlement fédéral et de pouvoir agir en cas d’abus.»

Créé: 29.03.2019, 06h38

Léonore Porchet, Les Verts: 89'000 vues

Résultat: 1200 «likes», 1400 partages, 190 commentaires

Sujet: les manifestations des jeunes contre le réchauffement climatique

Date: 23 janvier 2019

«Tous ces jeunes disaient ne plus avoir confiance en la politique. Ils ont raison, car nous les avons lâchés. Quand je parle de «nous», je parle de la majorité. Vous dites: «On les entend, on est d’accord avec eux.» Ce n’est pas vrai. Aucun de vos votes ne soutient le climat. En 2050, ils subiront les vagues de chaleur, les inondations, les tornades, la famine et l’immigration massive des peuples soumis aux sécheresses. Vous vous moquez d’eux.»

Michaël Buffat, UDC: 17'000 vues

Résultat: 375 «likes», 350 partages, 105 commentaires

Sujet: les vacances des requérants d’asile

Date: 27 septembre 2018

«Pour l’UDC et une grande partie de la population, il est totalement incompréhensible qu’une personne qui demande la protection à notre pays, après avoir fui le sien où sa vie était menacée, se permette d’y retourner pour des voyages, pour des vacances ou des fêtes. La personne qui demande l’asile et qui se rend dans le pays dans lequel elle se déclare persécutée, apporte la preuve qu’elle n’a plus besoin de notre protection.»

Isabelle Chevalley, Vert’libérale: 3300 vues

Résultat: 110 «likes», 40 partages, 40 commentaires

Sujet: l’égalité salariale entre femmes et hommes

Date: 25 septembre 2018

«On exige des femmes, au nom de l’égalité, d’augmenter l’âge de la retraite à 65 ans. Les vert’libéraux ne s’y opposent pas. Il y a un grand «mais»: pas à n’importe quel prix. L’égalité doit se faire dans tous les domaines. Vous pensez peut-être que l’égalité salariale est une évidence et qu’il n’y a pas lieu d’en faire une loi. Pourquoi trouve-t-on tant d’exemples de femmes moins bien payées que les hommes à travail égal dans l’économie?»

Xavier Company, Les Verts: 1400 vues

Résultat: 30 «likes», 12 partages, 2 commentaires

Sujet: l’Aquarius, bateau de sauvetage en Méditerranée

Date: 8 novembre 2018

«L’Aquarius, c’est plus de 30'000 personnes sauvées en 230 interventions. Il est possible d’agir et de mettre la pression sur le Conseil fédéral. Il faut y apporter tous les soutiens. La Ville de Lausanne, capitale olympique, doit montrer l’exemple et affirmer sa position en faveur de la nécessité de soutenir les migrants. Pour le pays de la Croix-Rouge, c’est la moindre des choses que de dire que nous voulons sauver des vies.»

Petits chats et musique pour Isabelle Chevalley

La vert’libérale Isabelle Chevalley est celle qui exploite au mieux les vidéos du parlement. En plus d’être la seule qui regarde la caméra, elle est la seule à y ajouter des photos et de la musique. «J’écris parfois mes interventions en fonction des photos que je pourrai y intégrer, explique l’écologiste de droite.



La plupart du temps, j’essaie d’utiliser mes propres photos.» Et, comme tout le monde, elle sait que les photos de bébés animaux ont la cote sur les réseaux sociaux. L’an dernier, lors des débats de la loi sur le CO2, elle a par exemple ajouté des photos du lac de Bret à sec et surtout de quatre chatons aux yeux bleus dans leur panier.



Son discours à ce moment: «Comme le chaton qui ouvre les yeux au dixième jour, je vous invite à en faire de même et à soutenir la loi sur le CO2.» Sa vidéo a été vue par environ 2000 personnes, ce qui n’est toutefois pas le record pour Isabelle Chevalley.

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