«Un local d'injection va ouvrir à Lausanne? C'est le moment!»

ReportageVisite du Quai 9, l’espace genevois de consommation de drogues en activité depuis dix-sept ans. Son pendant lausannois ouvre dans quelques jours, dans le quartier Vallon.

La salle sécurisée de consommation de drogues du Quai 9, à deux pas de la gare de Genève.

La salle sécurisée de consommation de drogues du Quai 9, à deux pas de la gare de Genève. Image: Olivier Vogelang

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Planté au milieu d’un carrefour fréquenté, à quelques mètres de la gare de Genève, le Quai 9 ne fait pas dans la discrétion. Il est 10 heures, le local de consommation de drogues ouvre dans une heure. La salle d'accueil est déjà bien fréquentée. On y discute, on boit un café ou un jus d’orange. Pas d’alcool; c’est interdit. Les toxicomanes vont et viennent, utilisent les douches et les toilettes, font des tests VIH à l’infirmerie, ramènent leurs seringues usagées et récupèrent des aiguilles propres.

«Salut! C’est ici l’inscription pour les Bains des Pâquis?» blague un usager avec un professionnel. «Exact, t’es au bon endroit. Ça va, toi?» L’ambiance est détendue. Les quatre collaborateurs socio-sanitaires connaissent tout le monde et repèrent vite les «nouveaux». Ceux-ci devront passer un entretien anonyme pour parler de leur mode de vie, dire ce qu’ils prennent et depuis quand. Les premiers tickets sont distribués au guichet. Chacun annonce son prénom (ou pseudo) et les produits qu’il a amenés. «Tu vas prendre quoi, héro? Voilà. Dans quinze minutes.» «Héroïne? Inhalation?» «Dormicum?» «MD (ndlr: méthadone et Dormicum) en injection? Fais gaffe au dosage.»

«Plus propre, plus sûr»

Quand son numéro s’affiche sur l’écran, la personne entre dans la salle de consommation, dont l’accès nous est interdit. Elle reçoit gratuitement le matériel nécessaire et dispose d’une trentaine de minutes à l’un des 12 postes dédiés à l’inhalation, à l’injection ou au sniff. «C’est tout cela qui n’aura pas lieu dans la rue», note un collaborateur, qui rappelle la vocation de réduction des risques de la structure ouverte en 2001.

Un trentenaire attend son tour pour prendre sa dose d’héroïne. «Avant Quai 9, je me shootais en cachette dans les caves, les parkings… n’importe où. Grâce à ce lieu, il n’y a plus de seringues par terre. Je les ramène et ils me les changent. On se sent en sécurité, ici. Personne ne va venir te voler ou te casser la tête.» «C’est une très bonne chose pour la propreté et la sécurité, abonde un autre usager, qui vient de Lausanne. C’est tout de même mieux que fumer dans un parking! À Lausanne, les gens vont dans les toilettes, ça fait un bordel pas possible.» Un Genevois prend son ticket. Il vient ici une fois par semaine pour fumer de l’héroïne. «Heureusement que Quai 9 existe. C’est plus propre et puis c’est mieux que se shooter dehors, peut-être devant des gamins.»

140 consommations par jour en moyenne au Quai 9 (40% d’injections). 905 personnes différentes sont venues en 2017, dont 163 nouvelles inscriptions.

Un quinquagénaire nous aborde. Il fréquente le lieu depuis quinze ans. «Vous dites que ça va ouvrir à Lausanne? C’est bien, c’est le moment! J’aimerais dire que le Quai 9, c’est un endroit magnifique, on y est bien. Les gens sont surveillés, il n’y a pas de trafic, on ne s’échange pas les seringues par-dessous.» Un autre habitué témoigne: «L’équipe nous soutient moralement, nous soigne si on est blessé, reste à côté de nous si on est trop défoncé… Des fois, elle nous aide à trouver un endroit pour dormir.»

«L’accueil non jugeant, c’est essentiel, insiste un employé. Ils viennent pour consommer mais aussi pour discuter. Surtout, ils sont considérés ici comme des personnes comme les autres. Ça leur redonne une dignité.» Les soins de santé primaires sont assortis d’écoute et de conseils.

La matinée avance; les numéros défilent sur le panneau d’affichage. À l’extérieur, deux agents de sécurité veillent au grain. Ils calment les esprits après un début de tensions. «Notre but, c’est de désamorcer. En général, la parole suffit. C’est pour cela qu’il est essentiel de créer un lien avec ces gens. Si on les connaît, ils nous écoutent. C’est surtout l’alcool qui cause des tensions. Les bagarres? C’est rare et très variable. Il peut y en avoir deux dans la semaine puis plus rien pendant un mois.»

À l’accueil, les professionnels vivent avec une autre obsession: éviter les overdoses. Tous sont formés à la réanimation. «On évalue leur état et on leur donne les messages concernant les risques. Si on voit qu’une personne est très intoxiquée, on lui propose d’attendre une demi-heure. En général, ça marche. Si elle veut quand même consommer, nous préférons qu’elle le fasse ici qu’ailleurs. Et on garde un œil sur elle.» L’an dernier, l’équipe a appelé 33 fois le 144.

Un homme s’endort sur un fauteuil. Un autre, très affaibli, arrive. On le dissuade de se droguer. «Attends un peu, va d’abord à l’hôpital pour ta jambe.»

Le local d’injection lausannois devrait être réservé prioritairement aux Vaudois. Martine Baudin, directrice de l’association Première Ligne qui gère le Quai 9, milite pour un accueil universel. «Pour des raisons de santé publique, nous ne faisons pas de discriminations liées à la nationalité, à la provenance ou au statut. Cela provoquerait immanquablement des prises de risques sur le plan de la santé, comme d’éventuelles overdoses, transmission du VIH et des hépatites au sein de la population consommatrice de drogues.»

Exclusions en cas de deal

Deux règles prévalent au Quai 9: pas de violence et pas de deal. L’une et l’autre peuvent entraîner des exclusions. «Le microdeal entre consommateurs, ça peut arriver, indique une employée. Mais les dealers ne traînent pas aux abords et s’ils le font, ils sont vite repérés. Les usagers réguliers ont compris que c’était un lieu de consommation, pas d’échange ou de commerce.» Pour autant, Martine Baudin rappelle qu’«une salle de consommation ne va pas éradiquer le deal. Notre objectif est de réduire les risques liés à l’usage de drogues; pas de réduire la drogue dans la rue ou d’agir sur le trafic.»

Et la police? «Il faut trouver des modus vivendi, indique Martine Baudin. Elle ne peut pas être là toute la journée, sinon personne ne viendrait. En même, temps, l’usage de drogues reste illégal.» La directrice évoque un dialogue permanent avec les forces de l’ordre et une bonne collaboration. Certains usagers décrivent des rapports plus compliqués. «Des fois, ils nous contrôlent quelques mètres avant le Quai 9. J’ai déjà eu des amendes et fais des gardes à vue. Je ne comprends pas. Évidemment qu’on a quelque chose sur nous puisqu’on vient pour consommer!»

Créé: 27.09.2018, 06h47

Soigner le voisinage

D’aucuns s’inquiètent des nuisances que pourrait engendrer l’ouverture du local d’injection à Lausanne. Martine Baudin, directrice de l’association Première Ligne qui gère le Quai 9, rassure. «Ce qui est important, c’est de travailler avec tous les acteurs: police, habitants, associations, usagers… Les premières années, nous avons organisé énormément de réunions pour expliquer notre travail et écouter les demandes. Il faut continuer à porter de l’attention au voisinage, se parler et trouver des solutions ensemble. De manière globale, nous avons été bien reçus.»

«Ça se passe bien, confirme une collaboratrice historique du Quai 9. Les voisins ont réalisé qu’il y avait moins de scènes de drogue et moins de déchets. Dès qu’on nous appelle dans le quartier, on y va et on discute. Les gens sont contents d’avoir un interlocuteur.»

Martine Baudin insiste aussi sur l’importance du versant social de ce genre de structure. «Il faut travailler sur les aspects sanitaires mais aussi sur la réinsertion, en donnant des réponses sociales telles que l’accès au logement, au travail… Il y a des gens qui consomment parce qu’ils s’ennuient. Aujourd’hui, les problématiques majeures liées à l’usage de drogues sont l’isolement et la précarisation sociale des contextes de vie des personnes.»

Lausanne: Le projet pilote du Vallon

Le local d’injection lausannois – de son nom officiel l’«Espace de consommation de drogues sécurisé» – doit ouvrir dans quelques jours dans le quartier du Vallon, dans les locaux de la Fondation d’accueil à bas seuil ABS. La date précise sera annoncée vendredi par les autorités. Ce lieu vise à améliorer la santé des toxicomanes, diminuer les scènes de drogue et les seringues dans l’espace public et fournir une porte d’entrée pour des prestations sociales.
Un agent de sécurité sera présent pendant les heures d’ouverture, tous les jours, de 12 h à 19 h.

Quatre infirmiers et intervenants sociaux seront présents en permanence dans la structure sociosanitaire dotée de quatre places pour l’injection et du même nombre pour l’inhalation ou le sniff. Une centaine d’usagers réguliers sont attendus.

Le personnel a été formé pour encadrer les prises de drogue en collaboration avec l’association genevoise Première Ligne, qui gère le Quai 9.

Ce projet pilote sur trois ans – au budget annuel de 1,18 million de francs – fera l’objet d’un rapport intermédiaire après dix-huit mois de fonctionnement.

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