Louis Agassiz était-il trop raciste pour avoir sa rue à Lausanne?

PolémiqueDes élus songent à faire disparaître le nom de ce savant vaudois qui prônait l’infériorité des Noirs. Une idée qui divise.

L’avenue Agassiz ainsi que la rue du même nom un peu plus loin risquent d’être débaptisées
en raison des idées racistes du savant vaudois du XIXe siècle Louis Agassiz.

L’avenue Agassiz ainsi que la rue du même nom un peu plus loin risquent d’être débaptisées en raison des idées racistes du savant vaudois du XIXe siècle Louis Agassiz. Image: FLORIAN CELLA

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Rue Louis-Agassiz et avenue Agassiz. Deux allées paisibles de Lausanne, attenantes au Petit-Chêne, qui pourraient bien se retrouver secouées par une controverse ces prochains mois. Le savant vaudois Louis Agassiz était un raciste qui considérait les Noirs comme appartenant à une race inférieure. Neuchâtel a débaptisé il y a quelques jours une rue portant son patronyme pour la rebaptiser au nom de Tilo Frey, une femme de couleur qui fut l’une des premières à être élues au Conseil national. Lausanne doit-elle emboîter le pas? Le Conseil communal en débattra bientôt.

«La question doit se poser», estime Vincent Brayer, chef du groupe PS au Conseil communal. «Louis Agassiz a laissé un héritage scientifique que personne ne conteste, mais ses prises de position sur les questions raciales nous forcent à questionner la place qui lui est allouée dans l’espace public.» Sous réserve de l’approbation de son groupe, il va déposer une interpellation sur le sujet mardi prochain.

Réflexion similaire chez Les Verts. «La démarche neuchâteloise est intéressante, d’autant plus que le nom d’Agassiz a été remplacé par celui d’une femme», observe Alice Genoud, cheffe de groupe. Les Verts avaient demandé en 2015 d’attribuer plus de noms de rues à des femmes, qui n’ont droit qu’à 2,9% des patronymes. «Concernant le racisme ou d’autres opinions inacceptables, il faudrait peut-être dresser un inventaire des rues», estime l’écologiste.

«Ses prises de position sur les questions raciales nous forcent à questionner la place qui lui est allouée dans l’espace public»

La question promet un sérieux clivage gauche - droite. «Il est absurde de vouloir rebaptiser des endroits selon des standards d’aujourd’hui, comme si nous n’avions pas d’autres questions plus urgentes!» réagit Valentin Christe, chef de groupe du PLC, proche de l’UDC. Selon lui, «les autorités de Neuchâtel revendiquent de remplacer le nom d’une personnalité considérée comme raciste par le nom d’une personnalité de couleur, et insistent sur ce point. De fait, elles ramènent Tilo Frey à son seul statut de femme de couleur, comme si ce qu’elle avait accompli dans sa vie ne comptait pas. Curieuse manière de lutter contre le racisme.» L’avis est moins tranché au PLR. «Je doute qu’un tel changement fasse diminuer le racisme et l’antisémitisme et j’ai de la peine avec l’idée de changer le passé avec le regard d’aujourd’hui», avoue Matthieu Carrel, qui dit s’exprimer en son nom. Cela dit, il ne «s’opposera pas personnellement à un tel changement»

La municipale Florence Germond (PS), responsable de la nomenclature des rues, ne rejette pas l’idée: «Un tel changement doit être discuté en Municipalité. Se poser la question me paraît en tout cas légitime. Avec la nuance qu’il s’agit d’une place publique à Neuchâtel et que la rue et l’avenue Agassiz à Lausanne sont des endroits moins symboliques.» Un changement de dénomination devrait non seulement être soutenu par les autorités de la Ville, mais également soumis à la Commission cantonale de nomenclature et à l’Office de l’information sur le territoire, avant d’être mis à l’enquête publique.

«Un devoir»

La question ne divise pas seulement les politiques, mais aussi les historiens. Olivier Meuwly se dit «sceptique, voire hostile. Il est normal de remettre en perspective les personnages historiques et personne ne doute que Louis Agassiz a eu des opinions tout sauf géniales sur le racisme. Mais l’histoire ne doit pas être convoquée comme juge de la morale d’aujourd’hui… Le problème, c’est que si on commence, on n’arrêtera jamais. On pourrait passer toutes les rues de toutes nos villes au peigne fin.»

Un autre historien, Bruno Corthésy, va exactement dans l’autre sens: «Quand on donne le nom d’un homme à une rue, c’est qu’on l’honore et qu’on endosse ses valeurs idéologiques. Une société a le devoir de réévaluer en permanence son histoire et rien n’est inscrit pour l’éternité.» Le nom de Louis Agassiz est peut-être en sursis à Lausanne.

Créé: 21.09.2018, 07h26

Dix années de polémique

Le racisme du savant Louis Agassiz (1807-1873) refait régulièrement surface depuis une décennie. En grande partie grâce au travail de l’historien et militant Hans Fässler, initiateur du mouvement «Démonter Louis Agassiz». Ce Saint-Gallois se félicite aujourd’hui «d’avoir pu situer Agassiz sur la carte idéologique de la Suisse comme étant un raciste». Le savant né dans le Vully et mort aux États-Unis se reconnaissait en effet comme un «raciste viscéral», qualifiant les «nègres» de «race dégradée et dégénérée», selon une lettre de 1846. Il avait fait prendre en photo un esclave congolais, Rentry, comme «preuve scientifique de l’infériorité de la race noire». Hans Fässler a lancé une campagne en 2007 afin que le pic Agassiz, dans l’Oberland bernois, soit rebaptisé Rentry. Une proposition relayée à Berne. Le Conseil fédéral avait condamné le racisme du savant mais s’était dit incompétent pour changer la nomenclature des montagnes, du ressort des communes. «Le fait que Neuchâtel vient de changer le nom de sa place nous a réjouis, explique Hans Fässler. Lausanne peut y réfléchir. Cela dit, je ne milite pas pour éradiquer le nom de Louis Agassiz partout. Ce serait ridicule, il y a plus de 70 lieux publics qui portent son nom dans le monde, y compris un promontoire sur la Lune et un cratère sur Mars… Mais on peut par exemple préciser sur les plaques des rues qu’il était raciste en plus d’être savant.»

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