«M. Maillard, ne bridez pas notre liberté dans l’hôpital»

SantéThierry Fumeaux, médecin-chef des soins intensifs du GHOL, explique pourquoi le projet de règlement mis en consultation par le patron de la Santé publique «nuira aux patients».

Thierry Fumeaux est médecin chef des soins intensifs au Groupement hospitalier de l’ouest lémanique (GHOL) à Nyon.

Thierry Fumeaux est médecin chef des soins intensifs au Groupement hospitalier de l’ouest lémanique (GHOL) à Nyon. Image: Philippe Maeder

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«A vouloir trop contrôler, M. Maillard fera des dégâts dans la médecine publique qui lui tient tellement à cœur.» Thierry Fumeaux, spécialiste FMH en médecine interne et médecine intensive, avertit: «Sous couvert d’un règlement sur notre rémunération, le conseiller d’Etat veut imposer une organisation du travail dans l’hôpital qui méconnaît la réalité du terrain.» Le reproche est lourd: «M. Maillard piétine nos responsabilités de cadres. Il prend le risque de démanteler un système qui fonctionne bien.»

«Je ne me plains pas que mes journées de travail durent en moyenne douze heures. C’est acceptable tant que ma liberté est respectée. Or, en la menaçant, on touche à l’attrait principal de notre travail»

Valaisan installé sur l’arc lémanique, 51 ans, Thierry Fumeaux est médecin-chef des soins intensifs au Groupement hospitalier de l’Ouest lémanique (GHOL) à Nyon depuis une décade: «Je suis déçu et très inquiet», confie ce pilier du collège des médecins-chefs de l’hôpital. Formé au CHUV puis aux HUG qui l’ont nommé professeur titulaire, il préside la Société suisse de médecine intensive. «Je ne me plains pas que mes journées de travail durent en moyenne douze heures. C’est acceptable tant que ma liberté est respectée. Or, en la menaçant, on touche à l’attrait principal de notre travail.»

Thierry Fumeaux témoigne librement, sans mandat du Groupement des médecins hospitaliers vaudois, le GMH. Il propose une «analyse froide» du projet de règlement des conditions de travail des médecins cadres dans les hôpitaux vaudois reconnus d’intérêt public, texte mis en consultation par le chef du Département de la santé et de l’action sociale (DSAS).

La rémunération

Imposer un plafond de 550 000 francs par an aux médecins hospitaliers? Pas de problème, souligne Thierry Fumeaux. Lui-même n’atteint jamais ce plafond, comme la grande majorité de ses collègues. «Pour nous, rien ne changera.» Il assure qu’il est possible de gagner plus en clinique; mais privilégier la médecine publique «qui ne place pas le profit au cœur de tout» est un choix. Le plafond, assure-t-il, «aurait un impact nul» en termes de maîtrise des coûts à la charge du canton et de l’assurance-maladie de base. «Ce n’est vraiment pas l’enjeu!»

L’organisation du travail

Faut-il imposer partout, comme au CHUV, un médecin-chef de service qui devient le seul répondant de la direction de l’hôpital et assume une autorité sur ses collègues médecins cadres du service? Pierre-Yves Maillard le réclame et veut rémunérer cette fonction par un supplément de salaire. Cela remettrait en cause la gouvernance horizontale des services dans les hôpitaux régionaux impliquant plusieurs médecins-chefs tous égaux. «Ajouter une hiérarchie, c’est semer la graine de futures discordes, comme on l’a vu ailleurs», assure Thierry Fumeaux. Il plaide pour la clairvoyance: «C’est une question de taille. Que le CHUV et le futur Hôpital Riviera Chablais aient besoin d’une hiérarchie pour garantir la cohérence et l’efficacité de grands services, c’est légitime. Mais les plus petits hôpitaux fonctionnent mieux sans.»

Thierry Fumeaux en fait une question de principe: «Le statut de médecin cadre donne des droits et des devoirs. C’est notre liberté de nous organiser pour garantir les meilleures prestations au sein de l’hôpital. C’est notre responsabilité de rendre des comptes à notre directeur sur nos résultats.» Il pointe une contradiction du conseiller d’Etat: «M. Maillard demande davantage de compétences pour les cantons afin qu’ils appliquent la LAMal selon leurs sensibilités respectives; pourquoi ne reconnaît-il pas les limites à harmoniser l’organisation médicale d’hôpitaux dont les tailles, les histoires et les statuts juridiques diffèrent?»

Le contrôle du travail

Un article du projet de règlement veut soumettre les médecins cadres à l’obligation d’annoncer leur présence à l’hôpital, au jour le jour, sans par ailleurs payer leurs heures supplémentaires. Derrière cette volonté de contrôle il y a le soupçon que les médecins-chefs ne seraient pas assez au chevet de leurs patients. Thierry Fumeaux y voit une ignorance du quotidien des médecins-chefs engagés sur plusieurs fronts: «Nous sommes de petits entrepreneurs au service de l’hôpital pour lequel nous voulons le meilleur, ce qui profite toujours à nos patients.» Aux soins délivrés aux patients, y compris le partage des gardes, s’ajoutent la formation des assistants, la participation aux groupes de travail préparant les développements de l’hôpital, un peu de recherche, un enseignement à l’université et la participation aux congrès pour se tenir à jour et entretenir un réseau de contacts profitable pour l’hôpital quand il s’agit de recruter de nouvelles compétences. «Pour jongler avec ces tâches, j’ai besoin d’une liberté d’organisation et d’un partage des tâches médicales avec mes collègues médecins. Cet équilibre subtil suppose une grande solidarité entre nous. Celle-ci se forge naturellement dans un modèle où nous sommes tous égaux.» Et d’avertir: «Tout le monde est gagnant: le médecin, l’hôpital et surtout le patient. Et cet équilibre ne s’accommode pas de petits chefs et de contrôles bureaucratiques.» (24 heures)

Créé: 04.10.2016, 09h57

Les agréés, les solistes qui bonifient l’hôpital

Pierre-Yves Maillard veut limiter les interventions du médecin agréé dans l’hôpital régional à deux demi-journées par semaine. Thierry Fumeaux y voit «une attaque rigide contre un partenariat privé-public exemplaire». Avec la médecine qui se fragmente en disciplines toujours plus pointues, note-t-il, «nous, les internistes, restons les chefs d’orchestre de l’hôpital, mais nous avons besoin des solistes que sont les spécialistes.»

Les agréés les plus visés par le projet Maillard sont ceux dont le cabinet est sur le site de l’hôpital. C’est le cas de l’urologue Karim Kellou au GHOL à Nyon. Il loue un espace à des conditions favorables; en contrepartie, il est un partenaire privilégié de l’hôpital. En cas d’urgence, l’urologue suspend sans hésiter son activité en cabinet pour intervenir à l’hôpital; il visite régulièrement ses patients hospitalisés; il participe à des colloques de formation des assistants; il apporte ses compétences à des groupes de travail de l’hôpital.

«Certaines spécialités ne sont disponibles dans les hôpitaux régionaux que grâce à la présence d’agréés», ajoute l’urologue. «Sans un agréé collaborant avec nous, on devrait transférer beaucoup de patients vers le CHUV qui est déjà saturé», souligne Thierry Fumeaux. Karim Kellou avertit: «La mise en œuvre du règlement tel que rédigé aurait pour effet pervers de réduire l’offre hospitalière publique. La qualité des soins dans les hôpitaux régionaux diminuerait, avec comme corollaire une réduction de ceux-ci.»

L’Etat tire le frein pour un motif financier. Pierre-Yves Maillard s’inquiète de l’offre facturée par les spécialistes qui augmente trop vite. Thierry Fumeaux conteste que la proximité des agréés favoriserait le recours excessif à leurs compétences: «La surprescription, ce n’est pas notre médecine.» Il est associé à la prochaine publication de la première liste d’une dizaine d’actes en médecine intensive à éviter à tout prix selon le mot d’ordre: moins soigner, c’est mieux soigner.

Karim Kellou observe qu’opérer à l’hôpital public «n’est pas une si bonne affaire pour l’agréé, les tarifs n’étant pas à la hauteur des frais fixes à couvrir pour le cabinet, sauf si l’opération concerne un patient en division privée». Il souligne: «Offrir la même qualité de traitement à tous les patients, c’est la mission de la médecine et le partenariat avec un hôpital public permet de la remplir de manière optimale.»

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