«On manipule des gens sensibles et touchés»

Affaire «Chalom» La conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro est inondée d’insultes et de menaces depuis qu’elle a décidé d’appliquer la loi et de mettre à mort le chien mordeur.

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Dans son bureau, dont l’un des murs est garni d’irrésistibles dessins originaux de Raymond Burki, l’heure n’est pas tellement à sourire: depuis l’annonce de l’euthanasie du chien Chalom, Jacqueline de Quattro, conseillère d’Etat en charge du dossier, vit des heures assez sombres. Elle ne s’en plaint pas. «J’ai fait mon travail, j’assume complètement ma décision.» Mais elle avoue une réelle tristesse. «J’ai pris cette décision parce que c’était mon devoir de magistrate. Le tribunal avait jugé ce chien dangereux, le Grand Conseil avait confirmé cette décision, je n’avais pas le choix. C’était la seule possibilité pour la sécurité publique. Je ne pouvais que faire appliquer la loi et la décision exécutoire. Mais moi, contrairement à beaucoup de gens qui s’expriment aujour­d’hui et m’insultent, me menacent, parce qu’ils sont manipulés, je connais les faits. Je connais les détails du dossier, j’ai vu les photos des conséquences d’une de ses morsures et, si tout le monde avait cette image sous les yeux, il y aurait moins de discussions, parce qu’elle est terrible!»

Coups et menaces

Les messages qu’elle reçoit par mail, par lettres, par des coups de fil à ses collaborateurs lui rappellent l’affaire Baxter. Un autre chien qui risquait l’euthanasie. Il y a quatre ans, des mécontents étaient carrément montés jusqu’à son bureau pour taper contre les portes, contre elle-même s’ils avaient pu la croiser, et avaient clairement crié leur intention de «lui casser la gueule» un jour ou l’autre. Ils avaient lâché des menaces de mort. La conseillère d’Etat avait eu droit, c’est la moindre des choses, à une protection policière d’urgence que l’affaire Chalom vient de réactiver. Et on n’accède plus à ses bureaux sans sonner, puis attendre derrière une porte opaque.

«Regardez, j’ai ici une pile de messages reçus ces dernières heures, ça n’arrête pas. Mais je jette les pires, les plus injurieux. Je garde ceux auxquels je répondrai par la suite. On m’a dit que j’avais tué Chalom parce qu’il porte un nom juif!» Extraits de messages: «Honte à vous, tuez plutôt les violeurs et les pédophiles; pourquoi ont-ils une télé dans leur cellule; Chalom , repose en paix loin des humains totalement insensibles aux êtres les plus magnifiques qui existent sur cette Terre, j’ai honte d’être Vaudoise; je ne voterai plus pour vous.»

Pedigree chargé

Nom d’un chien, c’est du solide. Chalom avait quand même un pedigree chargé puisqu’il avait successivement bondi sur deux fillettes en 2009, mordu l’épouse de son maître en 2010, mordu la sous-locataire à un bras toujours en 2010, puis gravement blessé au visage une autre sous-locataire en juillet 2012. A la suite de ses excès, pendant qu’il passait trois ans plutôt heureux à la SPA, qui ne ressemble quand même pas au couloir des condamnés à mort aux Etats-Unis, des dizaines de milliers de Syriens mouraient ou fuyaient leur pays sans que la place de la Riponne ne s’enflamme. Un morceau de tristesse de Jacqueline de Quattro vient de ce constat: la vie d’un chien mordeur âgé de 9 ans est-elle plus touchante et mobilisatrice que celle de tant d’humains innocents? «J’avais déjà constaté cela lors de l’affaire Baxter : on manipule des gens sensibles et réellement touchés par la mort d’un animal en leur cachant la vérité ou en l’arrangeant. Ceux qui m’insultent sont sincères, dans le fond je ne leur en veux pas, mais ils sont mal informés. On leur fait croire qu’il y a un scandale, on leur donne une version fausse ou incomplète des faits, on joue avec l’émotionnel et on crée des mouvements de foule. J’ai aussi connu cela, dans une au­tre mesure et sous une autre forme, avec les éoliennes.»

Chien et implantation d’éoliennes, même impact? «Non, mais information biaisée. Dans les régions où leur implantation est prévue, on m’a tout dit: que les hamsters allaient mourir, que les vieilles personnes dans les EMS en souffriraient, que les randonneurs seraient touchés mortellement par la projection de glaçons, que les betteraves ne pousseraient plus, que les vaches donneraient moins de lait.» Elle sourit. Puis elle ne sourit plus. «Dès son début, l’affaire Chalom a été fortement médiatisée. Le chien n’avait pas la tête de ceux qui sont classés dans les races dangereuses, il avait une bonne bouille, un aspect pataud sympathique, je sais ce que c’est, j’ai eu des chiens. Ça a favorisé l’impact médiatique. Et le ralliement à sa cause.» Un souvenir tout récent revient: «Je me promenais dernièrement au bord du lac avec mon compagnon et ses enfants. Une femme est venue face à moi, elle m’a attrapée par les épaules, elle m’a secouée en me traitant de tous les noms.»

Du jamais-vu

N’y a-t-il pas, avec tout ça, au cœur de cette ambiance menaçante, l’envie de tout plaquer? «Non, même si j’ai rarement vécu, entendu, ressenti autour de moi, dans mes fonctions, une telle violence. Je pense que globalement, pas seulement dans ce cas-là, elle va augmenter car il y a de moins en moins de distance entre le citoyen et le politique, et de considération pour la fonction. Mais claquer la porte, non, j’ai plutôt envie de dire aux citoyens: «Méfiez-vous, on vous raconte des histoires, regardez les faits, informez-vous et parlons-en.»

La judoka n’a pas peur

En sauvant le chien de l’euthanasie, en lui accordant le droit de manger toutes ses gamelles jusqu’à la toute dernière à la SPA, Jacqueline de Quattro aurait pu devenir l’héroïne de tous ces gens qui aujourd’hui l’agressent. «Oui, j’aurais été leur héroïne, mais j’aurais été lâche. J’aurais cédé à la facilité, au confort, c’est facile, plus facile, et c’est mieux pour être élue!» Dans ce feuilleton tout gris, Jacqueline de Quattro, la judoka ceinture noire, se sent-elle seule, et découvre-t-elle une forme de peur? «Seule, oui et non. J’ai mes proches, mais je n’aime pas mélanger mon travail et ma vie privée. Mes collègues du Conseil d’Etat sont solidaires. J’ai des messages de soutien, quelques-uns quand même, qui me disent courageuse. J’ai simplement fait mon travail, être élue est un privilège, mais faire son travail, parfois, c’est très dur. Mais je le redis, je ne me plains pas, je me pose par contre bien des questions sur les origines de ce que j’appelle la manipulation des foules. Je ne sais pas si dans le cas de Chalom on est simplement dans la défense d’un chien, ou si d’autres buts sont recherchés. Mais l’instrumentalisation m’inquiète, jusqu’où ira-t-on pour tenter d’opposer la foule à des décisions de justice. Va-t-on vers la loi du plus fort, de celui qui crie le plus? J’en frémis quand je pense aux temps anciens où on choisissait une cible, une prétendue sorcière, on faisait appel aux peurs et aux espoirs des gens, et…»

Des réactions trop rapides

Quant à la peur de sortir, d’aller simplement au restaurant ces jours-ci? «Non, dans les bistrots des villages où sont prévues les éoliennes, des gens sortent quand j’arrive, mais personne ne m’empêchera d’aller où je veux et de dire ce que je pense. Je crois que, dans ma fonction, c’est dans ces moments qu’il faut être forte. Tout va vite, très vite, les médias veulent de l’information et des réactions très rapidement, ils ne laissent pas beaucoup de temps pour s’exprimer, pour expliquer, pour faire comprendre les dossiers. Alors les gens réagissent aussi très vite sur des premières versions, sur les premiers bruits.»

«Je prends l’arbre dans mes bras et il me transmet de la force. C’est ma façon de croire au spirituel, à la nature, à quelque chose qui nous dépasse »

Dans ces moments troublants, Jacqueline de Quattro compte, à part ses amis fidèles, quelques confidents précieux et éternels qui ne savent pas lire les messages agressifs qu’elle reçoit mais lui font un bien fou: ce sont les arbres des forêts où elle se balade quand le vague à l’âme l’emporte. «Je prends l’arbre dans mes bras et il me transmet de la force. C’est ma façon de croire au spirituel, à la nature, à quelque chose qui nous dépasse. Avant-hier, j’étais au bord du lac Léman déchaîné, quelle merveille!»

Et si dans l’avenir elle croisait des propriétaires de chien qui la saluent, lui demandent comment elle va, lui parlent de leur clébard sympa, lequel sans aucun doute saluerait lui aussi cette passante presque comme les autres, heureuse d’avoir des heures de vie paisible sans être rejointe par sa vie professionnelle? Elle pourrait, au cours d’une discussion sereine, leur expliquer que Chalom avait été reconnu comme trop dangereux même pour être placé dans une «famille d’accueil». Que la procédure a suivi son cours, qu’elle n’a fait que l’appliquer.

Et Chalom reprendrait ainsi sa place de simple chien dans l’histoire pas simple de la planète Terre. (24 heures)

Créé: 07.03.2016, 12h56

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