Il manque des familles pour des jeunes en galère

VaudLes demandes des services spécialisés et de la justice adressées au placement familial de Caritas Suisse sont en pleine croissance. L’organisation veut élargir son réseau d’accueil.

Famille d'accueil paysanne à Dizy: de gauche à droite, Alice Giclat, son frère François Devenoge avec son épouse Silvana et leurs enfants.

Famille d'accueil paysanne à Dizy: de gauche à droite, Alice Giclat, son frère François Devenoge avec son épouse Silvana et leurs enfants. Image: Patrick Martin

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À Dizy, la salle à manger de la ferme La Lizerne, chauffée au feu de bois, s’anime pour le repas de midi. Une dizaine de personnes s’y pressent pour déguster le boudin local et les pommes du lieu. Les deux couples, les Devenoge et les Giclat, qui dirigent cette exploitation bio, ont chacun deux enfants. S’ajoutent des «wwoofers», ces voyageurs qui travaillent en échange du gîte et du couvert, et des stagiaires. Et aussi, par périodes, des jeunes placés par Caritas Suisse, pour quelques jours à plusieurs mois.

En trois ans, la ferme La Lizerne a accueilli une dizaine d’adolescents de 15 à 18 ans malmenés par des situations sociales et familiales difficiles. Certains sont adressés au programme de placement familial de Caritas par les services cantonaux de protection de la jeunesse. D’autres ont basculé dans la petite délinquance et effectuent de courtes peines de travail d’intérêt général (TIG) sur ordre de la justice des mineurs. François Devenoge et sa sœur Alice Giclat s’investissent fortement pour créer des relations d’entraide et d’échanges avec les jeunes qui leur sont confiés. Parfois les liens subsistent, comme avec cette jeune femme revenue chez eux pour faire du baby-sitting: «Elle nous a appelés pour savoir si nous allions bien puis elle est revenue plusieurs fois», raconte Alice.

La demande augmente

Grâce à un tel engagement, le programme de placement de Caritas Suisse, datant de plus de 20 ans et qui a ouvert une antenne lausannoise il y a dix ans, a su convaincre les institutions sociales et judiciaires. Si bien que la demande augmente. «En 2019, Caritas Placement Familial a placé 86 jeunes jusqu’à la fin de novembre, alors qu’ils n'étaient qu’une petite cinquantaine il y a 5 ans. Cela correspond à une augmentation, en termes de jours de placement, de 3776 à 4613 jours, tous types de placements confondus», annonce Jessica Pillet, chargée de projets. Pour répondre à cette croissance, Caritas est en quête de nouvelles familles d’accueil, notamment pour des séjours dits de relais, pendant les vacances ou les week-ends, de plus en plus recherchés.

Les jeunes placés ont avant tout besoin de s’éloigner d’un milieu troublé et de trouver un nouveau rythme. La vie en milieu agricole se révèle alors particulièrement adéquate comme le montre l’expérience de la ferme La Lizerne. «Lorsque les jeunes s’occupent d’animaux, ils sont obligés d’être à l’heure. Cette relation avec des êtres vivants leur donne une responsabilité», souligne François Devenoge. Une responsabilité qui s’avère quasi thérapeutique: «Quand ils donnent le biberon à des petits veaux malades et qu’ils les voient aller mieux, c’est gratifiant. Ils se sentent utiles et cela relève leur estime de soi.»

«À la place des jeunes»

François Devenoge, 34 ans, qui a perdu sa mère à 6 ans, ne cache pas qu’il a eu une adolescence troublée, avec sa sœur aînée de deux ans. Les deux puisent dans ce parcours la force d’aller au-devant de jeunes qui ont touché à la délinquance et viennent effectuer un TIG: «C’est vrai, nous avons fait des bêtises et nous avons eu affaire à la police. Cela nous permet de nous mettre à la place de jeunes qui ont des ennuis avec la justice. Nous pouvons leur montrer qu’ils peuvent s’en sortir, comme nous l’avons fait, et devenir responsables, comme nous.»

C’est ainsi que François Devenoge a décerné un certificat de travail à un Genevois en TIG: «Sous ses airs de dur adepte du hip hop, il était respectueux. Je l’appelais la force tranquille. Il s’est impliqué au-delà de ce qu’on demandait», raconte-t-il. Fort de telles expériences, l’agriculteur de Dizy estime, avec des collègues, que l’État devrait reconnaître officiellement le travail social mené dans les fermes. Il est question de créer une association: «L’objectif est de relier les institutions sociales et les fermes qui cherchent à travailler dans le domaine social. L’autre but est que ce travail social en agriculture soit reconnu par l’État.»

Réseau à diversifier

Caritas souhaite poursuivre les placements chez des familles paysannes, mais également diversifier le milieu social et professionnel de son réseau, notamment pour répondre aux nouveaux besoins en séjours de relais: actuellement, sur les quelque 25 familles romandes, deux seulement ne sont pas agricoles. Dans une maison rénovée à Servion, Véronique Julier vit avec trois petits ânes et un très grand chien, un saint-bernard nommé Minus. Formée dans le secteur des soins, elle pratique la zoothérapie. «Avec mon époux, nous songions à adopter. De fil en aiguille, nous sommes devenus une famille d’accueil», raconte-t-elle.

Véronique Julier, à Servion, entourée de ses trois ânes. CREDIT: Patrick Martin

Sourde et muette

Quatre jeunes ont ainsi séjourné chez elle depuis la fin de 2017. Véronique Julier s’investit à fond dans son rôle de ressource pour les adolescents qu’elle héberge. Elle cite l’exemple d’une jeune fille sourde et muette: «J’ai fait l’effort d’apprendre la langue des signes. J’ai suivi des cours intensifs le week-end.»

Parfois, trouver la juste attitude nécessite des réflexions avec l’appui de l’encadrement de Caritas. Comment gérer les besoins d’une jeune fille souffrant de troubles alimentaires où la boulimie côtoie l’anorexie? Véronique Julier se souvient: «Quand j’arrivais avec cinq pommes, deux heures après, il n’y en avait plus. Nous étions bien empruntés. Les échanges avec l’encadrement de Caritas nous ont aidés à trouver des solutions.»

Pas de peur

Des amis s’étonnent d’un tel engagement. N’a-t-elle pas peur d’un gaillard de 130 kilos placé à la suite d’une décision de justice? «J’ai vite découvert qu’il écoutait de la musique car le silence l’angoissait et qu’il dormait avec de la lumière. En famille, il peut enlever son armure de cador de son quartier et montrer sa fragilité.»

Confrontée à la souffrance, Véronique Julier y voit une possibilité de progresser. Elle songe en particulier à une jeune fille victime de graves violences parentales: «Ces jeunes mettent en place des stratégies de survie. Ils sont des experts de la résilience. Leur faire prendre conscience de cela les valorise. Et ils ont beaucoup à nous apprendre.» C’est sûr, elle va continuer l’aventure.

www.placementfamilial.ch

Créé: 06.12.2019, 06h36

Le réseau familial du Canton

Le programme de placement de Caritas s’intègre dans un ensemble supervisé au niveau cantonal.

Réseau Le Canton de Vaud dispose ainsi d’un réseau de 240 familles cantonales pour 270 enfants accueillis.

Loi «Le cadre de cet accueil est fixé par l’ordonnance fédérale sur les placements d’enfants (OPE) et la loi sur la protection des mineurs (LProMin) du Canton», rappelle Bertrand Martinelli, chef de l’UPPEC (Unité de pilotage des prestations éducatives contractualisées).

Depuis 2006, le Canton de Vaud passe des conventions avec les familles d’accueil et les soutient (indemnités, formation, accompagnement). Il s’est doté en avril 2019 d’un «concept de l’accompagnement familial avec hébergement».

Collaboration En parallèle, le Canton a une convention de collaboration avec Caritas Placement familial par l’intermédiaire du SPJ: «L’offre du Canton en matière de famille d’accueil ne dispose pas de famille relais pour adolescents et c’est bien dans ce cadre-là que Caritas intervient dans le canton de Vaud. Il s’agit donc d’une offre complémentaire à celle du Canton.»

Un encadrement serré

Le canton de Vaud est celui où, pour Caritas, le manque de familles d’accueil destinées à répondre au besoin accru en séjours de relais pendant les vacances ou les week-ends est le plus aigu: «Nous n’avons pour le moment aucune famille vaudoise qui fait de l’accueil relais uniquement et le regrettons, car cela répondrait véritablement à une demande», relève Jessica Pillet, chargée de projets pour Caritas Placement Familial, à Lausanne.

Recruter des familles d’accueil est un processus exigeant. L’organisation procède à une évaluation des personnes intéressés qui doivent présenter divers documents, dont un casier judiciaire vierge. Le chemin est balisé par des échanges, des réflexions et des formations. Chaque famille doit également obtenir une autorisation cantonale à être famille d’accueil. «Il faut compter en moyenne six mois entre la manifestation de l’intérêt et l’octroi de l’autorisation», souligne Jessica Pillet.

Les familles signent un contrat de travail et reçoivent une indemnité d’un montant brut de 80 à 90fr. par jour de placement. Elles disposent d’un suivi, de formations et d’un service de piquet 24h sur 24 en cas de difficulté soudaine. Le travail de Caritas, qui propose des séjours à moyen et long terme, des placements à durée limitée pour des jeunes en crise («time out») et des prestations de travail sous l’égide de la justice, n’est pas isolé.

Les Cantons ont mis sur pied leurs propres réseaux. «Ce qui rend notre organisation réellement complémentaire au travail effectué par le Canton et son réseau de familles d’accueil est le fait que nous travaillons de manière intercantonale et que nous ciblons notre activité sur les 14/15-18 ans», relève Jessica Pillet.

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