Le manuel vaudois qui a formé des vignerons du Caucase

HistoireUn œnologue moldave contera ce que la viticulture du nord de la mer Noire garde des colons vaudois, dimanche à Chexbres.

Jean-Marc Bovy (à g.), membre de l'Association Louis-Vincent Tardent, et Ion Gherciu, oenologue, donneront une conférence dimanche à Chexbres sur les vignerons vaudois de Bessarabie.

Jean-Marc Bovy (à g.), membre de l'Association Louis-Vincent Tardent, et Ion Gherciu, oenologue, donneront une conférence dimanche à Chexbres sur les vignerons vaudois de Bessarabie. Image: Florian Cella

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Que font les planches ampélographiques du «chasselas royal» et du «gamet (sic) rouge» dans un ouvrage russe de 1854 scanné par la bibliothèque de l’Université des sciences mécaniques d’Odessa? Ces cépages bien de chez nous ne sont pas arrivés là par hasard. C’est le Vaudois Charles Tardent qui les a dessinées et documentées, dans son livre «Viticulture et vinification». Respecté, sous le nom de Karl Tardan, dans le milieu viticole de tout le nord de la mer Noire, l’homme est méconnu dans nos contrées. Son livre, plusieurs fois réédité, témoigne pourtant de l’influence qu’il a eue dans la région.

Premier pressoir

«C’est le premier traité d’ampélographie (ndlr: étude des cépages) d’Europe de l’Est!» dit simplement Ion Gherciu. L’œnologue indépendant, originaire de Moldavie, racontera dimanche à Chexbres (lire ci-dessous) quelle contribution scientifique les vignerons suisses ont apportée dans la viticulture et l’art de la vinification dans le sud de l’Empire russe. «Par exemple, c’est Louis-Vincent Tardent, père de Charles, qui a apporté le premier pressoir dans la région.» Le botaniste veveysan était à la tête des colons partis de Vevey en 1822 pour s’installer à Chabag (aujourd’hui Shabo, en Ukraine), sur l’impulsion du tsar Alexandre Ier et de son ancien précepteur vaudois, Frédéric-César de La Harpe.

«Les Vaudois ont apporté leurs habitudes de travail et leurs exigences de qualité»

À leur arrivée, la trentaine de Vaudois, venus chercher en Russie un eldorado, reçoit 80 hectares de vignes clairsemées. Abandonnées par les Turcs en 1812, ces plantes négligées ne donnent que du raisin de table – les Tatars, musulmans, ne produisaient a priori pas d’alcool. «C’était des cultures hautes et larges, qu’on taillait à la manière d’arbres fruitiers, explique Ion Gherciu. On cherchait plutôt la quantité. Les Vaudois ont apporté leurs habitudes de travail mais aussi leurs exigences de qualité.» Dans son livre, Tardent parle d’un rendement moyen de 60 litres par cep en Bessarabie. Il décrit les vins des paysans moldaves comme «des jus peu alcoolisés qui se transformaient en liquide imbuvable avec les chaleurs de l’été».

Papakhas au carnotzet

Grâce au savoir-faire des Vaudois, les ceps ne donneront plus que 1,2 litre et produiront des vins récompensés dans les concours de l’Empire. Les vignes turques sont reconstituées et 600 nouveaux hectares sont plantés, notamment avec des cépages importés (on passe de 12 cépages à plus de 50). On taille bas, selon les méthodes utilisées à Lavaux. Sur un terrain bien plus plat que leur terre d’origine, ces Chevalley, Testuz ou Besson plantent en rangées pour faciliter l’exploitation. Ils construisent les premières caves enterrées de la région et les tonneaux de bois pour élever leurs vins. Sur des photographies historiques, on croirait des vignerons de Rivaz, exception faite du papakha – chapeau de laine caucasien – fiché sur leur tête ramuzienne!

Ion Gherciu, qui a appris l’œnologie dans les années 1990 en Moldavie, à deux pas de ces vieux vignobles, parle de ces pionniers avec admiration. Il a découvert Charles Tardent en arrivant en Suisse, il y a dix ans. «À Chisinau, on ne nous a pas parlé de lui. L’URSS avait ses propres spécialistes…» Passionné par cette histoire viticole, il a fondé sa société avec laquelle il importe les vins de Shabo, la cave ultramoderne recréée par un Géorgien sur les anciennes terres vaudoises en 2003. Il a aussi sa propre marque, Bessarabie Vins, qu’il a développée quand il travaillait chez Testuz, à Treytorrens.

L’œnologue aimerait beaucoup retrouver la trace des cépages vaudois apportés au XIXe siècle par les colons. «Mais après deux guerres mondiales, et le régime soviétique (ndlr: le vignoble était exploité en sovkhoze entre 1940 et 1991), tout le chasselas a disparu», déplore-t-il. Récemment, à sa demande, l’ampélographe valaisan José Vouillamoz a produit une analyse ADN du telti-kuruk, qu’il soupçonnait être un cousin du chasselas. Las, elle n’a montré aucun lien de parenté entre ce raisin blanc local et notre cépage roi. (24 heures)

Créé: 09.02.2019, 09h21

Un chariot pour Tardent

Un musée retrace l’épopée des vignerons suisses à Shabo. En revanche, rien ne rend hommage, ici, à ces vignerons de la Confrérie de Vevey partis chercher une vie meilleure en Russie. L’Association Louis-Vincent Tardent (ALVT) veut réparer cet affront.

Elle inaugurera en juin un monument au fondateur de Chabag à Chexbres. Un chariot stylisé, signé Hugo Schaer, représentant la caravane partie vers la mer Noire, sera placé près de la fontaine où les colons abreuvèrent leurs chevaux après la montée à travers Lavaux.

«C’est aussi là que les vignerons vaudois ont tourné le dos au Léman», sourit Jean-Marc Bovy, membre de l’ALVT. Un appel aux dons sera lancé dimanche, pour compléter son financement. (Image: ATELIER 0041, André Luscher)

Quelques dates

1812 L’Empire russe annexe la Bessarabie. Le tsar cherche des paysans vignerons capables de faire fructifier la région.

1820 Le botaniste L.-V. Tardent est envoyé en repérages par la Confrérie des vignerons.

1822 Une trentaine de Vaudois part de Vevey pour fonder Chabag.

1918 La Bessarabie passe en mains roumaines.

1940 L’URSS reprend Chabag et donne un jour aux colons pour plier bagage.

TRAITE DE VITICULTURE DE TARDENT

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