Les dessous du matériel de la grève des femmes

MobilisationD’où viennent les milliers de pin’s, drapeaux et tee-shirts de série qui ont envahi les rues des villes suisses le 14 juin dernier? Radiographie d’un raz de marée mauve.

Place de la Riponne, 14 juin dernier. La grève des femmes, c'est aussi le succès d'un mauve et d'un symbole fédérateur qui a donné de l'ampleur aux slogans et aux messages. Une partie du matériel est toutefois d'origine étrangère.

Place de la Riponne, 14 juin dernier. La grève des femmes, c'est aussi le succès d'un mauve et d'un symbole fédérateur qui a donné de l'ampleur aux slogans et aux messages. Une partie du matériel est toutefois d'origine étrangère. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Du mauve. Du mauve partout avec un poing levé, sur fond mauve. Derrière le message et les slogans de la grève nationale des femmes du 14 juin dernier, ce sont ces images, alternant tee-shirts de série, déguisements bricolés et couronnes de fleurs tressées à la main, qui vont sans doute rester dans l’imaginaire collectif.

Le soufflé retombé, voici comment le matériel de grève de ce mouvement historique s’est mis en place, assez loin d’une campagne nationale ordinaire.

À la base, c’est l’Union syndicale suisse (USS) qui a été l’un des plus gros fournisseurs: 77'000 badges et pin’s (en plus de 40'000 conçus à l’interne), 20'000 drapeaux et un nombre inconnu de flyers et d’affichettes. Une partie du matériel a été distribuée, tandis que les commandes successives ont été facturées. «C’était du jamais-vu, cette place Fédérale toute mauve et unie restera la plus belle journée de ma vie professionnelle, se réjouit encore Regula Bühlmann, secrétaire centrale de l’USS à Berne. On a préparé le matériel de manière assez classique. Normalement, à la fin d’une campagne, il nous reste du stock. Là, tout est épuisé. Il a fallu faire des commandes. Les participants avaient vraiment envie de se visibiliser.» L’effet des réseaux sociaux a ensuite fait le reste. Pour le consortium syndical, le matériel de grève aura coûté 70'000 francs, en partie autofinancé. Unia a, quant à lui, commandé uniquement son propre matériel pour ses organisateurs. Avec tout ça on reste sans doute loin, très loin, du coût total de la mobilisation.

Marché décentralisé

C’est la grande particularité du mouvement. Très décentralisé, monté en moins d’un an, il s’est appuyé surtout sur les coordinations régionales qui ont géré l’essentiel du matériel et du concept visuel. «Au début, le choix de la couleur, la représentation de la femme, seins ou pas, longs cheveux ou non, a suscité des discussions sans fin, se souvient la socialiste Géraldine Savary. Finalement, le poing levé au vernis rouge s’est trouvé très fédérateur.»

Rien ne filtre sur le budget des coordinations cantonales, notamment sur les dépenses du collectif vaudois qui a pourtant géré une partie des commandes pour la Suisse romande: 450'000 pin’s et autocollants, ainsi que 6000 tee-shirts environ, vendus aux mouvements locaux ou sur les stands à prix de soutien. «Un gros travail, on était toujours en rupture de stock», témoigne Michela Bovolenta, figure du mouvement et membre du collectif vaudois.

L’écologie dans tout ça? Exit les ballons synthétiques à la paire d’yeux, comme en 1991. D’après nos informations, pour la Suisse romande en tout cas, la totalité des flyers et pin’s ont été faits en Suisse. Les banderoles sont allemandes. Le site central d’achat du matériel, aujourd’hui soldé, a été monté par une entreprise allemande spécialisée dans la personnalisation de textile et le merchandising. L’USS en a vendu 2500 via ce canal. Le site allemand a ensuite fait appel à ses fournisseurs. Soit, d’après les étiquettes qui grattaient la nuque des grévistes, une marque de Waterloo qui importe ses tee-shirts du Bangladesh. Côté vaudois, les tee-shirts commandés en plusieurs salves à une entreprise spécialisée de Lavaux ont aussi eu recours, in fine, à des textiles bangladais avant d’être imprimés en terres vaudoises par ce spécialiste des tissus bios.

Le producteur allemand (qui n’a pas répondu à nos questions), le fournisseur belge ainsi que l’imprimeur vaudois sont bardés de labels écologiques et éthiques, assurent les organisateurs. Plusieurs de ces labels sont reconnus comme sérieux par l’ONG Public Eye. Ce qui n’a pas empêché quelques manifestantes de tiquer. «Je ne voulais pas défiler pour l’égalité et avoir un doute sur mon tee-shirt», témoigne une jeune élue. Michela Bovolenta soupire: «Le capitalisme a détruit notre industrie textile. Avant on commandait chez Switcher. Maintenant nous faisons le plus attention possible et le mieux possible dans les délais. On a fait appel aux fournisseurs au plus près de nos valeurs. Après, beaucoup de femmes ont fait leur matériel elles-mêmes.»

Créativité sanglante

En Suisse romande, plus qu’outre-Sarine, où le rose le disputait au mauve, les grévistes ont fait figure de championnes du do-it-yourself, avec des costumes bricolés et des slogans particulièrement inventifs. Le fruit d’ateliers organisés par les syndicats, les collectifs et certaines corporations. Slogans ou logos peints à la main – parfois à même le corps –, clitoris géants, couronne de tampons hygiéniques, banderoles de torchons: une créativité dopée par «la trop longue retenue des femmes» et par la «légitimité du propos», analysent des militantes. À Genève, Valérie Buchs, secrétaire syndicale du Syndicat interprofessionnel de travailleuses et travailleurs, retient la diversité des expressions: «Plusieurs générations, chacune avec son vocabulaire, se sont retrouvées autour des mêmes préoccupations, de toute évidence encore d’actualité. Et aussi autour de nouvelles problématiques comme le harcèlement, le sexisme, les discriminations salariales, la liberté de choix des femmes, la pénurie de places en crèche…»


Le poing fédérateur est lausannois

On l’a vu projeté sur la plus haute tour de Suisse, sur les poitrines de milliers de femmes, partout sur les réseaux sociaux et maintenant jusqu’en France, dans les réseaux féministes. Le poing levé à l’ongle du pouce verni de rouge est sans doute un des plus gros succès de la grève des femmes.

La conceptrice de cet emblème est la graphiste lausannoise Charlotte Passera. «Tout s’est passé très vite, en moins d’un an. On s’est toutes appuyées sur nos ressources et moi j’ai proposé cette image, explique-t-elle. J’ai utilisé des symboles que tout le monde reconnaîtrait: le poing levé de la lutte des minorités très associé aujourd’hui aux mouvements Black power et Black pantherse et le symbole de la femme, soit le rond avec la croix. C’est un symbole intemporel de la cause féministe. On l’a discuté entre les coordinations puis mis sur différents supports, comme nos téléphones ou ordinateurs. Ce qui nous a permis de lancer des discussions autour de la grève.»

Le logo évoque, selon Charlotte Passera, la puissance de la femme et la revendication de l’égalité. Elle le déclinera notamment sur les flyers et les manifestes. À noter que du rouge fédéral était d’abord prévu. Il n’est resté au final qu’un peu de rouge sur le pouce, afin de dynamiser et de moderniser l’image, rapidement diffusée en masse sur les réseaux sociaux.

Côté alémanique, c’est la graphiste de 1991 qui a proposé l’autre image de la grève, à savoir ces trois femmes croisant les bras. Mais qu’importe.

Le 14 juin, sur les places suisses et notamment à la Riponne, on ne voit que le fameux poing. «J’étais fière! Fière de ce que nous avons accompli en si peu de temps. Ce symbole, les femmes se le sont approprié en ajoutant des étoiles en Valais ou en le peignant sur des draps. Il va rester comme Stämpel de l’égalité.»

Créé: 27.06.2019, 06h30

Articles en relation

Grève des femmes: et après?

Le Matin Dimanche Au lendemain de la mobilisation du 14 juin, les collectifs pensaient déjà à la suite. Plus...

«Toutes ces femmes, ces cris, ces chants, ça fait du bien»

Grêve des femmes Des milliers de manifestantes et autant de destins, de difficultés et d’espoirs. Rencontres dans les rues de Lausanne. Plus...

À Lausanne, un raz-de-marée historique

Grève des femmes Les femmes, et aussi des hommes, ont manifesté par milliers dans les rues de la capitale vaudoise. Leur nombre a dépassé les 40'000 de la place Saint-François à la Riponne. Plus...

Une vague mauve déferle sur Nyon

Grève des femmes Le clou de la grève des femmes à Nyon a réuni plus de 600 personnes sur la place du Château peu avant 16h. Plus...

Les guettes ont appelé Lausanne à une nuit mauve

Grève des femmes Du haut de la cathédrale, quatre femmes ont lancé la mobilisation du 14 juin. Un cri inédit, relayé une bonne partie de la nuit avant la grande journée de vendredi. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.