Les médecins se divisent pour trouver un remède au mal de dents des Vaudois

SantéLes deux camps avancent leurs propres arguments médicaux pour ou contre une assurance dentaire. Explications.

A un mois de la votation du 4 mars, on observe une bataille au sein même du corps médical.

A un mois de la votation du 4 mars, on observe une bataille au sein même du corps médical. Image: KEYSTONE

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

«Ces dernières semaines, notre initiative a parfois été considérée comme une attaque contre les dentistes. Ce n’était vraiment pas notre but. Notre objectif est de défendre la santé des Vaudois.» Ces mots viennent de la diabétologue socialiste Brigitte Crottaz, l’une des meneuses du comité de l’initiative «Pour le remboursement des soins dentaires».

Mais à un mois de la votation du 4 mars, il faut bien avouer qu’on observe une bataille au sein même du corps médical. Depuis plusieurs semaines, le comité d’initiative (gauche, syndicats et associations) appelle les médecins à signer l’appel publié sur son site. Plus de 130 l’ont fait, auxquels s’ajoutent plus de 100 professionnels de la santé. On trouve des généralistes, des pédiatres, des gynécologues, des médecins de famille, des neurologues, des infirmiers, des assistants sociaux, des secrétaires médicales, des psychologues, etc.

En face, il y a la droite, les associations patronales et des dentistes. Ceux-ci n’ont obtenu le soutien public que des oto-rhino-laryngologistes (ORL) et des hygiénistes dentaires. La Société vaudoise de médecine (SVM), qui regroupe toutes les spécialités sauf les dentistes, a renoncé à prendre position publiquement.


Les partisans

«Des dents malades ont un impact global»

Les professionnels qui soutiennent l’initiative en font une question de santé publique. Pour eux, distinguer la santé des dents et du corps est une aberration. C’est aussi un principe de solidarité, alors que des facteurs socio-économiques (revenu, éducation, addictions, etc.) ont un impact sur la santé dentaire.

Risques médicaux Principal argument, le mauvais état de santé des dents influence le reste de l’organisme. «Le risque est plus élevé de faire des infections et notamment des abcès, qui risquent alors d’entraîner des infections systémiques», estime Blaise Genton, médecin chef au sein du service des maladies infectieuses du CHUV. Le risque est de voir des bactéries circuler dans tout le corps et former parfois des embolies septiques, c’est-à-dire des amas de bactéries qui vont se bloquer dans les organes. «L’un des cas les plus fréquents est l’endocardite, une inflammation des valves du cœur due à des bactéries qui s’y déposent et vont altérer leur fonction», ajoute Blaise Genton.

Chez les seniors, une mauvaise dentition peut entraîner une malnutrition. Chez les enfants, des caries peuvent provoquer des carences en fer, tandis qu’une mauvaise dentition peut entraîner un retard de langage.

Solidarité et santé publique «Oui, l’état de santé dentaire est excellent, mais chez les personnes qui peuvent aller chez le dentiste», ajoute Brigitte Crottaz, diabétologue et conseillère nationale socialiste. «Environ 10% de la population renoncent aux soins pour des raisons financières. Les enfants apprennent les bons gestes de prévention à l’école. Mais quand ils deviennent adultes, ils les oublient.» On touche là à un argument qui mêle médical et philosophie. Pour garantir une bonne santé à toute la population dans un contexte de soins onéreux, la solidarité est indispensable. «Avec le système de la LAMal pour l’assurance maladie de base, on a considéré que les personnes malades ont besoin de solidarité», rappelle Jacques Chapuis, le directeur de l’Institut et Haute École La Source. «Or on en exclut un pan entier de l’organisme. La Société des médecins dentistes développe des arguments basés sur la responsabilité individuelle. Si on va jusqu’au bout, cela signifie qu’elle soutiendra toute initiative pour supprimer le système d’assurance de la santé.»

Les salaires des dentistes Selon les partisans, les dentistes s’opposent à une assurance par crainte pour leurs revenus. «Ils veulent garder leur liberté de choisir les soins qu’ils prodiguent et les tarifs en fonction du patient en face d’eux», critique Brigitte Crottaz. Quant à Jacques Chapuis, il souligne: «Je comprends qu’ils s’inquiètent pour leur pratique et leurs marges. Cette assurance ne signifie pas une cantonalisation du système de soins, mais une réorganisation. La médecine privée ne va pas disparaître.»


Les opposants

«La qualité des soins risque de baisser»

Dentistes, ORL et hygiénistes dentaires s’opposent à une assurance pour deux raisons principales: la santé dentaire des Vaudois est bonne et une assurance risque de faire baisser la qualité des soins.

Miser sur la prévention Parmi les signes d’une bonne santé dentaire générale, les dentistes rappellent par exemple que le taux de carie est en baisse depuis 40 ans en Suisse et que 60% des enfants de 12 ans n’en ont aucune. Pour les dentistes, des gestes simples (brossage quotidien des dents et détartrage régulier) permettent d’éviter la plupart des soucis dentaires, sauf des cas particuliers. Il faut donc miser sur la prévention. «Le principe et la philosophie de la médecine traditionnelle et de la médecine dentaire sont différents sur un aspect essentiel», estime Bertrand Dubrez, le président de la Société vaudoise des médecins dentistes (SVMD). «La LAMal est une assurance qui couvre des affections inévitables, y compris les affections bucco-dentaires mais laisse peu de place à la prévention. De notre côté, nous mettons un accent très fort sur la prophylaxie, ce qui a permis de maîtriser les coûts de la médecine dentaire, contrairement à l’explosion des dépenses de l’assurance-maladie obligatoire.»

Président du Groupement des ORL vaudois, Arido Agrifoglio abonde: «Les initiants peignent le diable sur la muraille, comme si l’état de santé dentaire était catastrophique, comme s’il s’agissait d’un problème de santé publique majeur. Ce n’est pas le cas et les problèmes sont souvent liés à une mauvaise hygiène. Nous examinons passablement de bouches. L’état de santé dentaire et buccal ne justifie pas une assurance obligatoire avec des soins reposant sur le principe de l’arrosoir.»

Baisse de qualité Autre risque invoqué: une possible diminution de la qualité des soins. Sandy Barroso Deillon, présidente de la section romande de l’association Swiss Dental Hygienists, est claire: «Un rendez-vous d’hygiéniste dure en général une heure. Si une assurance obligatoire revoit nos prestations à la baisse, avec un tarif qui couvrirait par exemple une demi-heure, cela signifierait que nous ne pourrions pas travailler comme il le faut et que la qualité des soins baisserait. Nous craignons aussi une baisse de la vigilance des patients.»

Pas de crainte pour le salaire Et l’argument des salaires, invoqué par les partisans? Les dentistes le réfutent. «Ce point n’est pas au cœur de nos préoccupations et n’est pas à la base de notre position, commente Bertrand Dubrez. La diminution de revenus induite par une baisse de la tarification serait compensée par une augmentation des volumes de traitements et des contrôles. Un tarif plus bas donc, mais des gestes plus simples et plus rapides, ne concernant que des soins de base.» (24 heures)

Créé: 09.02.2018, 06h38

Articles en relation

«Nous nous sommes endettés pour nos dents»

Santé bucco-dentaire De nombreux Vaudois renoncent au dentiste par peur de la facture. D’autres vont à l’étranger ou s’endettent, parfois pour plusieurs années. Témoignages. Plus...

Une facture à 239 millions, le scénario de Maillard pour les soins dentaires

Santé Le Conseil d'Etat a publié ses calculs à un mois de la votation. La prime mensuelle ira de 15 à 21 francs pour un salaire médian. Plus...

La facture très opaque des soins dentaires

Les Vaudois voteront le 4 mars sur la création d’une assurance dentaire. Le coût global des soins avoisinerait 4,1 milliards en Suisse, mais le domaine manque de transparence. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.