Les médicaments ont un sexe mais on s'en moque

Santé Un traitement peut avoir des effets différents selon que le patient est féminin ou masculin. Une réalité boudée dans les études et ignorée de bien des médecins.

Hommes et femmes ne sont pas égaux face au médicament et aux traitements.

Hommes et femmes ne sont pas égaux face au médicament et aux traitements. Image: KEYSTONE/Gaetan Bally

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À l’heure de la médecine personnalisée, une variable des plus basiques n’est pas prise en compte dans le développement et l’administration des médicaments: le sexe du patient. Certains traitements sont plus ou moins efficaces selon que le malade est une femme ou un homme. Le plus souvent, ces différences ne sont pas prises en compte dans la pratique. Les partisans de la gender medicine (médecine genrée) montent au front depuis plusieurs années pour que ce facteur biologique ne soit plus passé sous silence.


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«Probablement que beaucoup de médicaments sont concernés par cet effet genre», lâche le professeur Thierry Buclin, chef de la Division de pharmacologie clinique du CHUV. Combien exactement? On l’ignore. Le champ est largement inexploré. Passons en revue quelques exemples concrets.

Chimiothérapie

Depuis cinquante ans, les oncologues ajustent les doses des chimiothérapies à la surface corporelle du patient, c’est-à-dire à son poids et à sa taille. «Ils devraient aussi prendre en compte le sexe», estime le professeur Thierry Buclin. «Il y a beaucoup d’exemples dans la littérature où l’on observe des résultats thérapeutiques différents entre hommes et femmes, explique la Dre Anna Dorothea Wagner, médecin associée au Département d’oncologie du CHUV. Mais on a toujours ignoré cet aspect. La plupart des oncologues ne sont pas au courant qu’il y a potentiellement des différences entre les sexes.»

La médecin regrette que l’oncologie ait toujours traité les femmes et les hommes de la même façon (sauf bien sûr lorsque les cancers sont liés au sexe). «La composition du corps étant différente (ndlr: plus de graisse chez la femme, notamment), cet aspect biologique peut avoir un impact sur l’efficacité et la toxicité d’un médicament.» Autrement dit, pour certains médicaments et groupes d’âges, le sexe est un facteur qui peut être important.

On observe parfois une différence d’environ 20% de la concentration du médicament mesurée dans le sang. Un exemple: la 5-FU, une chimiothérapie très courante utilisée depuis cinquante ans. «On a découvert une différence significative de la toxicité chez la femme et donc plus d’effets secondaires (nausées, diarrhées, vomissements, globules blancs qui s’abaissent…), indique la Dre Wagner. On ne sait pas si cela va de pair avec une efficacité plus grande.»

Aspirine

Les médecins ont longtemps pensé que l’aspirine était efficace en prévention primaire de l’infarctus mais une étude parue dans «The New England Journal of Medicine» en 2015 a montré que chez les femmes, cela ne servait à rien. «Malgré cela, la Suisse recommande ce traitement en prévention primaire pour les personnes avec un risque cardiovasculaire élevé», s’étonne la Dre Carole Clair, médecin adjointe à Unisanté (Lausanne) et spécialiste des biais de genre dans la prise en charge médicale. «Récemment, une méta-analyse a conclu que cet usage de l’aspirine en prévention primaire de l’infarctus n’avait aucun bénéfice, ni pour les femmes ni pour les hommes. La Société européenne de médecine suit ces recommandations. Mais il a tout de même fallu attendre que la non-efficacité soit démontrée chez les hommes aussi pour que les choses changent…»

Tabac

Les femmes ont plus de difficultés à arrêter le tabac, entend-on souvent. «Ce que l’on sait moins, c’est que le métabolisme des femmes préménopausées implique qu’il faudrait leur donner des substituts nicotiniques dans des proportions plus élevées, indique la Dre Clair. Il est facile de dire que ces femmes n’ont pas de volonté. Le problème n’est probablement pas dans leur tête mais aussi physique. Elles sont sous-traitées.»

Ostéoporose

Cet exemple montre que les inégalités peuvent aussi être en défaveur des hommes, même si ce cas de figure est marginal. L’ostéoporose touchant surtout les femmes, c’est sur cette population que les études cliniques ont été menées. «Pendant longtemps, pour poser le diagnostic, on utilisait des seuils développés sur une femme blanche de 30 ans, explique Carole Clair. Ce n’est pas adapté pour les hommes. Du coup, on sous-diagnostique et on rate des cas. Conséquence: la mortalité après une fracture de la hanche due à l’ostéoporose est plus élevée chez les hommes.»

Les raisons du malaise

Si la variable liée au genre est passée sous silence, c’est que la médecine a été faite par les hommes pour les hommes. La recherche pour développer des médicaments a été principalement menée sur des sujets masculins, sous prétexte notamment que les fluctuations hormonales compliquaient les choses et à cause du risque de grossesse. Les résultats obtenus chez ces messieurs ont simplement été transposés aux dames. Aujourd’hui, la plupart des études incluent des sujets féminins (voir dates). «Mais on n’en tient pas vraiment compte dans les résultats, regrette Carole Clair. Les cohortes mixtes, cela ne suffit pas. Mettre au jour d’éventuelles différences dans les effets du médicament demanderait une analyse stratifiée (ndlr: processus qui permet d’analyser les sous-groupes)

En oncologie, la plupart des études cliniques incluent aujourd’hui une proportion de femmes. «Mais même dans les revues les plus prestigieuses, on ne se demande pas toujours s’il y a une différence d’efficacité selon le sexe, et rarement s’il y a une différence de toxicité», relève la Dre Wagner. Elle milite pour que femmes et hommes soient vus «comme deux groupes de patients potentiellement distincts pour lesquels des traitements spécifiques doivent être envisagés. Je suis convaincue qu’on peut ainsi améliorer la médecine et l’oncologie. Pendant le développement d’un nouveau médicament, il est nécessaire de faire attention à ces différences potentielles. Si l’on découvre qu’il y en a, il faut se demander pourquoi et si l’on peut améliorer le traitement en adaptant les doses ou le type de traitement. Pour cela, il faut amasser des données et mener des recherches.»

Créé: 14.08.2019, 07h24

En dates

1993



En Amérique, le National Institute of Health (NIH) exige officiellement que toute recherche financée par l’État inclue des sujets femmes et membres de groupes minoritaires.

En parallèle, la Food and Drug Administration lève la restriction à l’inclusion de femmes dans les essais cliniques qui avait été établie sur base du risque d’effet tératogène (risque de malformations de l’embryon à cause de certaines substances).



2000


La Commission européenne commande une évaluation de l’impact du genre au cours de son cinquième programme-cadre de financement de la recherche. Cette évaluation recommande une approche des sciences de la vie qui soit sensible au genre (gender-sensitive methodology), à savoir que l’attention soit portée aux différences de sexe ainsi qu’aux possibles effets du genre.



2016


Introduction d’une «SABV policy» (considérer le sexe comme une variable biologique) dans la recherche biomédicale au National Institute of Health (USA) et au Canadian Institutes of Health Research.

Et en Suisse? «Je n’ai pas trouvé de législation similaire, déplore la Dre Clair. Le Fonds national s’intéresse à l’égalité mais sous l’angle de l’égalité des chances pour ses outils d’encouragement à la recherche.»

Anatomie et patriarcat

S’il est nécessaire de prendre en compte les différences biologiques entre les sexes dans les traitements, il faut se garder de réduire les hommes et les femmes à celles-ci, insiste la Dre Carol Clair.

«La médecine fait partie d’une société genrée, avec des rapports de pouvoir entre les sexes qui ont un impact sur la santé. Les femmes sont encore considérées comme une minorité, moins crédible. On leur donne moins d’antidouleurs, par exemple, car on pense plus volontiers que le problème est psychologique.

Il est nécessaire de rajouter la dimension sociétale à la dimension biologique pour ne pas tomber dans un discours essentialisant.»

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