La mémoire morcelée des enfants placés

DramesLes récits d’enfances brisées sont quasi absents des archives officielles. Seules quelques écoles gardent des bribes de leur passé.

Les archives de l’Ecole Pestalozzi à Echichens et de la Fondation Serix à Palézieux sont parmi les mieux fournies des institutions qui ont accueilli des enfants placés en terres vaudoises.

Les archives de l’Ecole Pestalozzi à Echichens et de la Fondation Serix à Palézieux sont parmi les mieux fournies des institutions qui ont accueilli des enfants placés en terres vaudoises. Image: CHANTAL DERVEY

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«J’ai dû me fâcher et je lui ai montré mon balai.» Cette phrase, c’est l’une des très rares mentions de maltraitance potentielle que nous retrouvons dans nos archives.» Ces mots sont d’André Kuenzli, le directeur de l’Ecole Pestalozzi à Echichens.

Aujourd’hui, l’école accueille des enfants en rupture familiale et scolaire. Mais au cours de son histoire, qui a débuté au XIXe siècle, elle a aussi vu passer des «enfants placés», ces bambins que l’Etat de Vaud a arrachés à leurs familles jusque dans les années 1980 pour les placer dans des institutions spéciales ou des internats, voire chez des paysans. L’Ecole Pestalozzi n’est donc qu’une des nombreuses institutions concernées par ces «enfances volées».

Entre travaux des champs et brimades, certains bambins ont été maltraités, humiliés, violés… Leurs histoires sont telles que la Confédération leur a demandé pardon en 2013, et l’Etat de Vaud en juin dernier. Un fonds fédéral de 300 millions de francs est destiné à les dédommager.

Comme un vieil album

L’Ecole Pestalozzi fait partie des institutions vaudoises qui ont conservé le plus d’archives, entreposées dans des cartons spéciaux dans les combles de l’un des bâtiments de l’établissement. Idem pour la Fondation Serix à Palézieux, qui garde ses dossiers dans un sous-sol. Toutes remontent au XIXe siècle.

Combien d’anciennes victimes sont-elles revenues pour retrouver leur histoire? Au total, à peine une dizaine pour les deux institutions. «Certains anciens élèves sont venus pour composer leur dossier de demande de réparation financière. D’autres viennent par curiosité, comme on consulte un vieil album de photos», explique Frank Fontanellaz, le directeur de Serix.

Parfois très âgés, les anciens pensionnaires de Serix reçoivent une photocopie de leurs dossiers et les originaux des pièces plus personnelles, comme des lettres de leurs parents ou leurs dictées. «La personne qui vient vers nous, son passé lui appartient», souligne Frank Fontanellaz.

L’Etat de Vaud a mis en place toute une structure pour aider ces victimes à retrouver leur histoire. Et même si les archives officielles et celles des écoles sont une mine d’informations sur les parcours des enfants, leurs récits de maltraitances ne sont presque jamais prouvés par écrit. Une volonté de cacher la vérité? Pas du tout, selon les spécialistes, historiens ou directeurs d’institution.

Allusions et sous-entendus

«A l’époque, la parole des enfants était parfois considérée comme des élucubrations et n’était pas consignée dans les dossiers», regrette André Müller, président de la Fondation Pestalozzi. A l’origine, l’institution était un asile rural. Les petits pensionnaires allaient à l’école le matin et chez des paysans l’après-midi. Certains disent avoir été violés par des agriculteurs sans que le personnel de Pestalozzi ne s’en inquiète (lire ici).

«Sa mère est vicieuse»

«Nous ne pouvons pas exclure qu’il y ait eu des cas de maltraitance, souligne André Müller. Dans nos archives, ce sont de rares allusions, des sous-entendus, qu’on retrouve dans les rapports du personnel ou de la direction. Il n’y a pas de mention claire.»

Une situation que confirme Frank Fontanellaz à Serix. «La majorité de nos documents se compose de rapports qui précédaient l’arrivée de l’enfant à Serix, comme ceux des médecins et de la police, explique-t-il. Nous possédons également les journaux tenus par les directeurs successifs. Ce sont des documents écrits par et pour des professionnels, mais qui ne donnent pas la parole aux enfants. Nous trouvons des mentions du type: «Cet enfant est méchant et dévoyé. Ce garçon est pervers et narquois. Sa mère est vicieuse.» Selon les époques, le jugement des adultes était teinté d’un moralisme évident. Aujourd’hui, nous prenons davantage de distance.»

Comme ses collègues d’Echichens, Frank Fontanellaz dit ne pas pouvoir exclure que des adultes aient dérapé. «Mais ces cas n’apparaissent pas dans nos archives, à ma connaissance, qui est des plus partielles.»

Besoin de fonds

D’où une volonté de fouiller encore davantage leurs archives. Mais les moyens manquent. A Echichens, un membre du conseil de fondation a pour tâche d’éplucher tous les documents. «Nous avons une grande volonté d’ouverture envers les demandes qui nous arrivent, ajoute André Kuenzli. Nous devons assumer, avec empathie et dignité, ce qui s’est passé ici.»

De son côté, Serix espère un financement cantonal pour des recherches historiques globales, afin de documenter l’histoire des diverses institutions. «Ce travail est important», souligne Frank Fontanellaz.

Créé: 15.10.2016, 09h24

Conservation obligatoire

Les institutions et les pouvoirs publics sont obligés de garder leurs archives en lien avec les enfants placés. L’Etat de Vaud et les Archives cantonales (ACV) leur ont d’ailleurs écrit. Gilbert Coutaz, directeur des ACV, parle d’une «chaîne de solidarité autour d’une mémoire qui doit être conservée». Alors que 312 enfants placés ont fait une démarche auprès de l’Etat de Vaud, l’archiviste cantonal confirme les zones d’ombre qui persistent pour chaque histoire: «Dans la situation actuelle,
nous retrouvons davantage d’informations via les archives officielles – comme des décisions de placement – que via les institutions elles-mêmes», souligne-t-il.

Encore faut-il que ces institutions aient une trace de leur passé. Ce n’est pas toujours le cas pour celles qui se sont transformées au fil des décennies. Ainsi à Lausanne, le Centre d’orientation et de formation professionnelles (COFOP)
est le lointain descendant
de la «Maison de Discipline»
de Vennes, ouverte en 1805
et qui a mélangé éducation, répression et travaux agricoles. Aujourd’hui, il accueille des jeunes en décrochage avant
leur apprentissage. «Nous ne possédons plus aucun dossier sur les enfants placés accueillis ici», explique le directeur, Louis Staffoni. «Nous connaissons notre histoire à travers les ACV ou via un livre, édité il y a quelques années.»

Aussi à Lausanne, la Pouponnière et l’Abri a été ouverte en 1923 et accueillait des bébés retirés à leurs mères célibataires. Aujourd’hui, sa mission a changé et elle compte 24 places en internat d’urgence pour les enfants, sept places pour des mères en difficulté et 375 places de crèche. «Nos archives du temps des enfants placés ont été transférées auprès de l’Administration cantonale, car nous travaillons sur mandat de l’Etat», explique le directeur, Bruno Dell’Eva. «Nous connaissons notre histoire par les rapports des divers présidents de notre fondation, mais rien sur le quotidien des enfants.»

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