«On fait ce métier par amour des animaux»

ElevageTrois jeunes en formation réagissent aux critiques des antispécistes. Ils défendent une agriculture de proximité.

Matéo Bovay, Jenny Pfeuti et Valentin Rossier devraient terminer leur apprentissage d'agriculteur au printemps 2019. Tous trois se destinent à l'élevage bovin.

Matéo Bovay, Jenny Pfeuti et Valentin Rossier devraient terminer leur apprentissage d'agriculteur au printemps 2019. Tous trois se destinent à l'élevage bovin. Image: Patrick Martin

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Au printemps 2019, Jenny Pfeuti, Valentin Rossier et Matéo Bovay entameront leur carrière d’agriculteur, CFC en poche, comme près de 150 jeunes du canton (141 en 2016). Et, à l’image d’une bonne majorité d’élèves de leur volée, tous trois se destinent à l’élevage bovin. Les deux premiers à la production laitière, le dernier à l’exploitation de races à viande. Une carrière de cruauté s’ouvre à eux. Du moins si l’on en croit les slogans régulièrement affichés ces derniers mois par les mouvements antispécistes. Les trois Vaudois se voient-ils comme de futurs bourreaux? «On fait ce métier par amour des animaux, rétorquent-ils, unanimes. Celui qui ne soigne pas bien ses bêtes, les frappe, leur crie en permanence dessus doit changer de boulot.»

«Celui qui ne soigne pas bien ses bêtes, les frappe, leur crie en permanence dessus doit changer de boulot»

Reste que cette relation, si affectueuse soit-elle, implique un rapport de domination sur l’animal et qu’elle finira forcément à la case abattoir, ce que leur reprochent les antispécistes (lire ci-dessous). «C’est tout le paradoxe de notre métier, concède le Damounais Valentin Rossier. On aime nos vaches, mais on sait qu’on devra les tuer. Mais c’est quelque chose qu’on accepte.» «Face à une vache de 800 kg, on doit parfois montrer qui est le chef, ajoute son camarade d’Ursins, Matéo. Mais éleveur, c’est aussi et surtout être à l’écoute: si une vache est stressée, on doit le voir et ne pas la brusquer.» Jenny Pfeuti compte plusieurs véganes parmi ses amies d’enfance. «On évite de parler de ce sujet; sinon, ça dérape. On aimerait essayer d’expliquer notre travail, mais je n’ai pas l’impression que les antispécistes ont envie de nous écouter.»

Le week-end dernier, l’adolescente de Bottens était aux premières loges pour découvrir les banderoles ironiques – «Finir à l’abattoir, c’est bonnard» ou «Sans bidoche, la vie serait trop moche» – déroulées par les défenseurs de la cause animalière devant Beaulieu. Pour la première fois, Jenny y présentait une génisse. «Oui, les normes pour inscrire le bétail sont strictes, mais la préparation n’a rien de cruel. On passe beaucoup de temps avec nos bêtes pour ce concours. La génisse que j’ai présentée me suit partout, maintenant.»

Ces attaques régulières visant à l’abolition de l’élevage ne laissent pas Valentin indifférent: «Quand on voit ce genre de manifestations, on se pose des questions sur l’avenir de notre métier.» Et Matéo d’ajouter: «Je suis quelques véganes sur les réseaux sociaux. Je vois que leurs vidéos sont partagées à large échelle. C’est assez impressionnant de voir l’influence qu’ils ont.»

Méconnaissance du métier

Le trio dénonce surtout la réflexion superficielle qui anime, selon eux, les antispécistes: «Ils crient victoire lorsqu’ils arrivent à faire fermer l’abattoir de Cheseaux, relève Jenny. Ce qu’ils ne voient pas, c’est que l’on va quand même devoir tuer ce bétail. Mais pour ça, on va faire deux heures de route de plus, stresser les animaux, polluer… Est-ce qu’on peut encore parler d’agriculture de proximité?» Les critiques dont les paysans sont victimes reposent souvent sur une méconnaissance de leur travail, estime la jeune femme de Bottens. «À l’époque, tout le monde avait un oncle ou un cousin paysan, relève Jenny. On a perdu ce contact avec la campagne. Du coup, lorsqu’une vidéo sort sur une exploitation, les gens ne cherchent pas vraiment ce qui se cache derrière. Dans quelles conditions est-ce que les animaux ont été filmés? Pourquoi est-ce qu’ils sont dans cet état?»

En Suisse, comme partout ailleurs, le nombre d’exploitations diminue, pour faire place à des entités plus grandes. «C’est le seul moyen de rester rentable, explique Matéo Bovay. Et c’est quand on passe à une production industrielle qu’il y a des dérapages. Avec un troupeau de 100 têtes, on ne peut plus passer du temps avec chaque vache, on perd ce contact.»

Normes très strictes en Suisse

Les jeunes paysans font donc les frais d’une vision de l’agriculture où la productivité a eu tendance à l’emporter sur le bien-être des animaux. Cette dernière notion, et notamment le respect des normes légales en vigueur sur la détention du bétail, fait d’ailleurs partie intégrante du cursus de tous les apprentis. Y compris ceux qui se destinent à la production végétale. «Mais on a encore de la chance en Suisse, relève Matéo. Les normes sont très strictes, les conditions de détention sont bonnes. Et les exploitations globalement petites, si on compare à d’autres pays.»

«Se remettre en question» Président de Prométerre, Claude Baehler prend note des attaques dont font l’objet les éleveurs. «Les critiques dont nous sommes victimes ont un avantage: elles nous poussent à nous remettre en question. On n’a sans doute pas toujours fait juste, surtout sur la manière de communiquer notre travail. Les jeunes ont un avantage: ils seront plus facilement écoutés par d’autres jeunes.»


«D’autres emplois permettent ce contact»

L’Association PEA (Pour l’Égalité Animale) était à Swiss Expo, la semaine dernière, pour manifester sa désapprobation envers le traitement réservé aux animaux de rente en Suisse. Son porte-parole, Fabien Truffer, prône une reconversion professionnelle des éleveurs. «Maçon, avocat, les débouchés existent.»

Quel est le problème principal que pose l’élevage?
Ce que nous mettons en cause, c’est l’exploitation et la mise à mort des animaux. C’est vrai pour la production carnée mais aussi laitière: une fois qu’une vache ne donne plus assez de lait, elle est abattue. Elle dépasse rarement l’âge de 5 ans, ce qui est très inférieur à la durée de vie normale d’une vache.

L’économie de montagne dépend de la production animale. Sans paysan, pas de pistes de ski, par exemple, donc pas de tourisme. Quelle solution proposez-vous?
Les agriculteurs touchent des paiements directs pour l’entretien des paysages. On pourrait les renforcer pour que les animaux soient utilisés uniquement pour le maintien des pâturages, par exemple. L’agriculture n’est par ailleurs pas la seule activité économique en montagne. Une partie des aides investies dans le maintien de la paysannerie pourraient l’être dans la reconversion professionnelle des éleveurs.

Pour faire quel métier?
C’est à eux qu’il faut le demander. Avocat, maçon, etc. Il n’y a pas de solution toute faite aujourd’hui, parce que personne ne veut vraiment se poser la question.

Les jeunes qui se lancent dans cette profession font fausse route?
Que les choses soient claires: nous n’avons rien contre eux, en tant que personnes. C’est ce que leur métier implique que nous critiquons. Je suis conscient que de nombreux jeunes se lancent dans cette voie par amour pour les animaux. Il y a d’autres métiers qui permettent ce contact: vétérinaire, garde-faune. Il est de plus en plus difficile de vivre de l’agriculture. En témoignent les nombreux suicides dans ce milieu. Cela pose des questions sur le fonctionnement de cette branche. (24 heures)

Créé: 21.01.2018, 17h03

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Les Suisses sont de moins en moins carnivores

En 2016, dernière statistique disponible auprès de la Confédération, chaque Suisse a mangé 51 kg de viande. C’est toujours le porc qui garnit le plus régulièrement nos assiettes (22,5 kg), devant la volaille (12,04 kg) puis le bœuf.

Cela malgré une consommation de porc en fort recul depuis 2010: plus de 10%. Globalement, la consommation individuelle de viande a diminué de 9%. Mais le volume avalé dans le pays est resté à peu près le même: 432 tonnes en 2016. Cette stabilité s’explique par la croissance démographique que connaît le pays, relève l’Office fédéral de l’agriculture.

En hausse de 36% dans le monde ces trente dernières années, la consommation de produits carnés a reculé de 16% sur la même période en Suisse. Alors que chaque habitant engloutit 110 kg par an à Hongkong, la Suisse se situe dans le tiers supérieur du classement mondial et pointe au 23e rang en Europe, relativement loin derrière le Luxembourg (71 kg).

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