Notre Michou lausannois fait chanter gays et hétéros

PortraitDepuis près de trente ans, le patron du Saxo, Jacques Carando, attire les fêtards du weekend au «kara-aux-gays».

Image: Patrick Martin

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«Avec l’âge, les raideurs se déplacent, mais malheureusement pas au bon endroit.» Jacques Carando rit volontiers à ses propres calembours et nous reçoit dans son bar le Saxo, situé en face du Conservatoire de Lausanne, avec cette formule en préambule. N’en déplaise à l’institution formatrice, les titres disco et house s’enchaînent dans la sono, tout comme les souvenirs d’une vie entière dédiée au zinc. Le patron se tient sous un écriteau qui annonce «Ici vit un retraité heureux.» A 73 ans, il n’est pas prêt de prendre sa retraite. «Le Saxo est bien sûr un lieu de rencontre gay mais une de mes réussites c’est d’avoir créé un espace où tout le monde se mélange! Parfois, je ne sais plus si on est gay ou hétéro friendly!»

Alors que les autres ne cessent de changer leur déco pour plaire à une clientèle volatile, le Saxo ne change rien. Kitsch et suranné, même le chef le dit, le troquet sur deux étages demeure un incontournable de la nuit lausannoise et ceci depuis 1992. Le weekend, on y vient surtout pour s’égosiller au micro du «kara-aux-gays» qui prend d’assaut la mezzanine. «Ce que les gens braillent! C’est rigolo, tout le monde chante en même temps. J’ai en revanche de la peine à supporter celles qui viennent enterrer leur vie de jeune fille. Les ciclées! C’est horrible une femme saoule qui crie dans le micro.»

La sœur d’Yves Saint-Laurent

Heureusement, ça n’est pas représentatif de la clientèle de Jacques. «La soeur d’Yves Saint-Laurent est venue à plusieurs reprises.» Le 20 décembre dernier, Michèle Mathieu-Saint-Laurent, qui habitait à Lausanne (ndlr: elle est décédée le 5 février 2020), a même privatisé l’espace pour y faire son Noël. Le Saxo a été complètement repensé, avec un tapis rouge et une machine à neige à l’entrée, des danseuses khmers, des chanteurs d’opéra et un travesti tour à tour en Edith Piaf et Dalida. «A l’étage, on avait créé une forêt de sapins et tout était recouvert d’amaryllis. C’était somptueux. Quand elle est arrivée, elle m’a dit: Jacques, vous savez je ne suis pas très bien. Venir chez vous c’est un grand bonheur de ma vie.»

Né au Sépey «au jardin, par une magnifique journée de l’été 1946», Jacques Carando grandit dans une famille dont le père est actif dans une entreprise de transport. «A 18 ans, j’étais chauffeur poids lourd.» Mais c’est dans les bistrots que le Vaudois creuse son sillon. «J’ai commencé à 21 ans, en 1967 à Bex avec le Pavillon.» Ce sera ensuite l’Athénée à Lausanne. «On faisait la Bourguignonne à 11 francs 40.» Puis l’Escale, devenue à présent le Saint-Pierre. «Il y avait un magnifique bar en acajou et des sièges en cuir fauve. Et au centre toujours un magnifique bouquet de fleurs. On l’appelait le petit Fouquet’s.»

Jacques a les yeux de ceux qui rigolent beaucoup et fait volontiers bouger ses mains avec élégance pour illustrer ses propos. Il fait aussi preuve d’une étonnante pudeur quand il parle peu, voire pas du tout, de l’homme qui partage sa vie. «On est ensemble depuis vingt ans. C’est un cerveau de l’EPFL.» Même chose avec les aléas de l’existence, comme ce cancer survenu il y a sept ans et qui a nécessité une chimiothérapie. «C’est dans ma nature de ne me souvenir que des bons moments. Chaque soir, avant de dormir, je fais le bilan de la journée et je me rappelle les belles choses qu’elle m’a apportées.»

Son optimisme, il le partage volontiers avec les habitués du bar. «Un psy m’a dit qu’à force de positivisme, j’avais mis en place des cercles de protection autour de moi. C’est peut-être vrai. Mais je sais que depuis tout petit, j’ai le bon Dieu toujours avec moi. Je n’ai pas besoin d’aller à l’église pour lui parler.»

La Grande Jaja

Durant l’entretien, Jacques Carando n’arrête pas de sortir des affiches, albums et découpes de journaux des tiroirs sous le bar. «Moi je vis avec le magazine «Point de Vue». Vous connaissez la duchesse d’Albe? Regardez à quoi elle ressemblait à la fin!» Le visage sur la photo doit en effet plus au scalpel qu’au naturel. «Et là, c’est moi!» En robe à fleurs. «J’étais alors la Grande Jaja! La première fois que je me suis travesti, je me suis assis à une table du Saxo et personne ne m’a reconnu! C’était tellement rigolo!» Il ne se déguise à présent plus, mais continue d’entonner le tube de Régine, «La Grande Zoa», pour le public de son «kara-aux-gays». «C’est la seule chanson que je ne massacre pas.»

Le tenancier dit ne jamais s’être senti discriminé en raison de son homosexualité. Ses parents s’en doutaient, mais personne n’en parlait «et ça allait aussi comme ça». Il n’est pas militant mais soutient les associations de défense des droits des homosexuels. A présent qu’il est devenu une sorte de confident, nombreux sont les jeunes qui s’ouvrent à lui. «Ils me parlent de leur envie de faire leur coming-out… Moi je leur dis que ça n’est peut-être pas nécessaire, si ça se passe bien sans le dire...»

L’appel du chalet

Quand Jacques n’est pas au Saxo, il passe son temps dans son chalet, entre le Sépey et la Forclaz. C’est son amour des gens qui le motive derrière le comptoir, mais c’est sa passion pour la nature qui le ramène là-haut. «Parfois l’été, je prends ma radio portative et je vais me coucher dans l’herbe pour regarder les nuages.» Il ne pense pas à la retraite. Mais à la mort, parfois. «Au milieu du pré se trouve un gros buisson de citronnelle blanche. C’est notre caveau familial. On met les urnes là-bas. Y a mon papa, ma maman, ma tante Madeleine et mon oncle Marcel. Et c’est à côté d’eux que je reposerai.»

Créé: 11.02.2020, 09h32

Bio

1946 Naît au Sépey. Son grand-père paternel, en son temps, était parti du Nord de l’Italie pour s’installer en Suisse. 1967 Ouvre son premier café, le Pavillon, à Bex à 21 ans, avec le soutien de sa famille. 1976 Prend en gestion le restaurant de l’Athénée à Lausanne, près du Pont Bessières, où se trouvent aujourd’hui les Retraites Populaires. 1981 Change d’adresse et se retrouve à la tête de l’Escale, qui est aujourd’hui le Saint-Pierre. L’établissement sera surnommé par les habitués le petit Fouquet’s. 1985 En mai, sa nièce Laura naît. Il la considère comme sa fille. 1992 Ouvre le Saxo, en face du Conservatoire.

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