Mineurs non accompagnés: le cri d’alarme des éducateurs

MigrationL’EVAM fermera un de ses quatre foyers pour enfants seuls dans les semaines à venir. Les professionnels et leur syndicat craignent une dégradation de l’encadrement et se mobilisent.

Le foyer pour mineurs non accompagnés du Chasseron, à Lausanne, fermera prochainement.

Le foyer pour mineurs non accompagnés du Chasseron, à Lausanne, fermera prochainement. Image: Patrick Martin

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Ce ne sont pas des employés à bout de nerfs que nous avons rencontrés. Mais des éducateurs qui s’inquiètent pour des enfants. Ils réclament les moyens de faire leur travail. Durant les deux heures de discussion, ils le répéteront plusieurs fois. Pour ces professionnels, il y a une urgence à améliorer les conditions d’encadrement des mineurs non accompagnés (MNA). Par souci d’égalité avec les autres enfants (lire encadré).


Edito: Protection des mineurs à géométrie variable


Les 110 MNA du canton sont actuellement répartis dans quatre foyers. Ils étaient 203 à la fin 2016. Une annonce récente pousse les professionnels qui travaillent avec eux à sortir du silence. Anonymement. L’EVAM a décidé de fermer l’un de ses foyers pour jeunes réfugiés, celui du Chasseron, à Lausanne. Cette structure ouverte dans l’urgence en 2015, à la suite d’arrivées massives, était destinée à être transférée dans un centre neuf, du côté d’Entre-Bois. Avec la baisse du nombre d’arrivées constatée en 2017, l’État a opté pour une fermeture pure et simple. À la clé: un déménagement pour une trentaine d’enfants qui seront répartis dans les centres existants. Et le licenciement possible de sept éducateurs.

«C’est absurde, relève un employé de l’EVAM. Le nombre d’enfants dont nous devons nous occuper ne va pas pour autant baisser! Il est déjà difficile pour nous de faire notre travail correctement. Alors nous ne comprenons pas pourquoi nos collègues ne peuvent pas continuer à intervenir ailleurs.»

«Nous sommes souvent condamnés à travailler dans l’urgence. À répondre uniquement aux demandes ponctuelles et quotidiennes»

Steve Maucci, chef du service de la population, corrige: «Nous allons tout faire pour garder le personnel à l’interne de l’EVAM. Si ça n’est pas possible, nous regarderons au sein de l’État. Mais nous comprenons ce moment d’inquiétude. Et il est vrai que le taux d’occupation des foyers restants va augmenter un peu mais l’EVAM a la place nécessaire pour assurer un accueil et un encadrement corrects.» Les professionnels ont tenté de convaincre les autorités de maintenir un quatrième foyer et de ne pas déplacer leurs collègues, pour l’heure sans succès. Des échanges de courrier et des rencontres entre Philippe Leuba, conseiller d’État en charge de l’EVAM, et le syndicat n’ont pas amené satisfaction, selon le SSP. Alors les professionnels se mobiliseront lundi prochain, au foyer de Malley.

«On est censé préparer ces jeunes à l’autonomie, rappelle une éducatrice. Ils n’ont personne d’autre et ils resteront jusqu’à leur majorité avec nous. Sauf que cela prend du temps. Et nous ne l’avons pas. Ou plutôt, nous l’avons enfin un peu et on nous coupe des ressources. Nous sommes souvent condamnés à travailler dans l’urgence. À répondre uniquement aux demandes ponctuelles et quotidiennes.»

L’aide pour les devoirs? Ce sont principalement des bénévoles qui s’y collent. Les activités de loisir? Elles sont rares. «Nous n’avons même pas un véhicule à disposition pour emmener les jeunes faire quoi que ce soit.» Les éducateurs que nous rencontrons disent aimer leur métier, ils aimeraient être reconnus. D’autant que leurs conditions salariales sont, elles, inférieures à celles de leurs confrères affectés à des structures destinées aux non-migrants.

«On a l’impression qu’on veut maintenir une situation tendue, alors qu’une certaine stabilité commence à s’installer. Nous appelons beaucoup moins souvent les secours ou la police et il y a moins de démissions et de maladies de notre côté.» Tous s’accordent pour dire que la période de la fin 2016, où sept tentatives de suicides avaient eu lieu dans le foyer sis à Malley, appartient au passé. Mais ils craignent une nouvelle péjoration de l’encadrement. «Toutes les revendications que nous formulons depuis des années avec le milieu médical, les profs ne sont pas entendues… Le contexte permettrait enfin de faire un pas vers un meilleur encadrement. On n’apprend pas des erreurs du passé.» Une autre éducatrice enchaîne: «Nous sommes sur le terrain, nous voyons sa réalité. La logique du Conseil d’État est une logique économique. On n’arrive pas à être reconnus comme experts des besoins de ces jeunes.»

Agents de sécurité nocturnes

Leurs besoins, justement, ne sont pas jugés égaux à ceux des enfants placés dans des foyers du service de protection de la jeunesse (SPJ). Les MNA bénéficient de moins de personnel. «Aujourd’hui, les enfants migrants n’ont pas accès aux mêmes prestations que ceux qui sont placés en foyers SPJ», dénonce une éducatrice. Le week-end, par exemple, il arrive qu’un travailleur se retrouve seul avec une quarantaine de jeunes. Les malades ne sont pas remplacés. La nuit, seule la présence d’agents de sécurité est garantie. «Ce qui est comptabilisé, par le SPJ, comme un encadrant», déplore Letizia Pizzolato, du syndicat du service public, à l’origine de la mobilisation annoncée.

Au foyer de Chamby, depuis la fin de 2016, les enfants n’ont aucun éducateur du vendredi soir au lundi matin. Par manque de personnel, ils se retrouvent seuls avec des agents de sécurité. Une situation que ne conteste pas Steve Maucci. Mais qui devrait, selon lui, s’améliorer avec l’arrivée d’éducateurs du foyer fermé du Chasseron.

Les conditions dans lesquelles ces derniers exercent leur métier sont parfois, de leur propre aveu, loin de ce qu’ils pensaient faire lors de leur formation. Accès contrôlés par des badges, manque d’autonomie financière des foyers – «Vous faites quoi quand une jeune fille a besoin de serviettes hygiéniques et qu’il n’y en a plus? La demande peut prendre trois jours…» –, décisions parfois lourdes à prendre. «En 2016, il arrivait qu’on demande aux éducateurs de choisir trois grands de 17 ans qui devaient quitter la structure dans la journée pour faire de la place à des plus jeunes. Beaucoup d’entre nous sont partis parce que leurs valeurs ne collaient pas avec les conditions de vie des jeunes. Mais si tout le monde finit par partir, qui va les défendre?»


Les éducateurs racontent

Adam, 13 ans Trois mois après son arrivée en foyer, à l’été 2016, Adam a fait une tentative de suicide. Il présente des difficultés d’apprentissage. S’ensuivront un décrochage scolaire et des conflits au sein du foyer. L’équipe éducative se lance dans une longue procédure pour le placer dans une école spécialisée et dans une structure adaptée. Son agressivité augmente, il passe la plupart de ses nuits hors du foyer, on ne sait où. Il est exclu et placé dans un foyer pour adulte où il ne se rend pas, alors qu’on lui trouve une place en internat. Après trois mois, la police le retrouve. Il est replacé au foyer MNA de Chamby mais fugue. Personne ne sait où il est actuellement.

Luc, 16 ans C'est un enfant repéré égaré et seul dans la rue, il a besoin d’un accueil en urgence. Après une semaine d’hospitalisation l’équipe médicale l’oriente vers un foyer MNA en précisant qu’il a besoin d’un accompagnement particulier. Force est de constater que les foyers MNA ne sont pas équipés pour accueillir des enfants en difficulté. Luc doit à nouveau être hospitalisé. À sa sortie, l’EVAM décide de le placer en foyer pour adultes! Ce foyer n’est pas informé de sa venue, rien n’est prévu pour l’accueillir. Luc, totalement perturbé, fugue le jour même de son arrivée. Il est à ce jour perdu dans la nature.

Créé: 14.03.2018, 06h54

Les explications du SPJ

À la logique d’urgence et de ras-le-bol exprimée par les éducateurs et autres professionnels de l’EVAM, le Service de protection de la jeunesse (SPJ) oppose un raisonnement légal. Son chef, Christophe Bornand, rappelle que «le rôle du SPJ est d’autoriser et surveiller l’exploitation de structures d’accueil pour mineurs non accompagnés». Le cadre est défini par l’ordonnance fédérale sur le placement d’enfants et par la loi cantonale sur la protection des mineures. «Mais il n’y a pas de loi qui définit l’organisation de l’accueil des mineurs dans le canton de Vaud», précise-t-il. Comment explique-t-il une différence dans le nombre d’éducateurs requis entre foyers classiques du SPJ et foyers pour MNA? Tout comme l’a écrit le conseiller d’État Philippe Leuba, en charge de l’EVAM dans une lettre au syndicat SSP, Christophe Bornand explique que «leurs missions sont différentes. Par exemple, une partie importante du travail des éducateurs SPJ se fait avec les familles et dans le but d’une réhabilitation des compétences parentales. Ce travail prend beaucoup de temps.» À l’inverse, les MNA ne sont pas concernés par ce but. «Et il ne faut pas oublier qu’ils sont encadrés. Par des éducateurs, des professeurs, des curateurs qui sont leurs représentants légaux. Ils ont tout un réseau autour d’eux.» Le chef de service admet cependant que la situation actuelle n’est pas «idéale». Notamment pour le foyer qui n’a pas d’éducateur le week-end. «Mais les surveillants ne sont pas de simples agents de sécurité. Ils ont suivi des formations adéquates.» Christophe Bornand rappelle aussi que le SPJ recommande que l’encadrement par des éducateurs soit prolongé à 23 h au lieu de 21 h 30 actuellement. La mesure n’a pas encore pu être mise en place. «Là, on se heurte à des problèmes internes qui ralentissent l’introduction de ce nouvel horaire», dit le chef de service. Sur le nombre d’encadrants nécessaire, le SPJ est formel: «Sur le papier, les ressources données par l’EVAM sont suffisantes.»

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