«Mme Lyon, l’Ecole vaudoise va mal»

EnseignementDes enseignants signent une lettre ouverte à Anne-Catherine Lyon. Ils expriment le malaise du terrain sur le sort des élèves fragiles, pénalisés par la dernière réforme. Et évoquent une crise de confiance.

La cheffe de l’Ecole vaudoise accusée d’être loin de la réalité des élèves.

La cheffe de l’Ecole vaudoise accusée d’être loin de la réalité des élèves. Image: Marius Affolter

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Ils sont trente enseignants de l’Etablissement primaire et secondaire de Prilly. Des maîtres de diverses disciplines – français, mathématiques, allemand et anglais, histoire ou économie. Des enseignants chevronnés et d’autres plus jeunes, qui exercent en voie générale et en voie prégymnasiale. Des femmes et des hommes, qui estiment exercer leur métier «scrupuleusement». Ils vivent au quotidien, pour la quatrième année, l’école forgée par la loi sur l’enseignement obligatoire de 2011, la fameuse LEO. Ils ont assez de recul pour constater tout ce qui ne marche pas. Le sort des enfants les plus vulnérables, ceux-là mêmes que la LEO voulait aider, se péjore, déplorent-ils avec force: «Cette évidence se renforce année après année.»

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Brisant leur devoir de réserve, ils rompent le silence. Dans une lettre ouverte à la cheffe du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC) Anne-Catherine Lyon, que publie 24 heures, ces professionnels expriment un malaise. Et il est profond. «Nous ne pouvons plus nous taire, dans l’intérêt de nos élèves», explique la porte-parole du groupe, Marion Baumeister Lang. Ces enseignants assurent relayer un sentiment grandissant dans la plupart des écoles du canton. Ils agissent «sans hargne ni acrimonie, mais avec peine et déception». C’est un acte «grave», reconnaît Marion Baumeister Lang. Mais il a été «mûrement réfléchi».

Des doléances ignorées

Leur lettre ouverte est présentée comme la conséquence d’autres démarches, en amont, qui n’ont pas donné de résultats. En janvier 2015, la conférence des maîtres de l’Etablissement scolaire de Prilly a adressé à la cheffe du DFJC un cahier de doléances sur l’application de la LEO. La liste des problèmes à discuter était associée à une invitation à dialoguer. Le courrier des maîtres a reçu un accusé de réception signé par un cadre de la Direction de l’enseignement obligatoire, puis plus rien. Marion Baumeister Lang se désole: «Nous avons écrit de bonne foi, nous avons respecté la voie hiérarchique, nous avions le soutien de notre conseil de direction. Mais le département a ignoré notre démarche.»

Alors, quand Anne-Catherine Lyon a proclamé dans la presse qu’elle se sentait «indispensable» à la bonne marche de l’Ecole vaudoise, et qu’elle comptait bien obtenir une prolongation de son mandat politique en 2017 pour «prendre soin des enseignants», ce fut le déclic. Les déclarations de la conseillère d’Etat ont déclenché «la stupeur» de ces professionnels: ils déplorent justement une rupture du dialogue et de la confiance avec la cheffe de département. «Vous nous semblez peu accessible, enfermée dans votre état-major, loin des élèves, loin des expériences de vie», lui écrivent-ils.

D’autres groupes d’enseignants de plusieurs écoles se sont aussi adressés l’an dernier au DFJC pour s’alarmer que la réforme scolaire ne fonctionne pas pour les élèves les plus fragiles. Ils n’ont pas été entendus, assure Marion Baumeister Lang. Si bien que le sentiment grandit, parmi les enseignants, que le DFJC se bouche les oreilles et s’aveugle: «Mme Lyon soigne le contact avec les syndicats qui ont approuvé la LEO et ne veulent pas se déjuger. Mais ce sont les échos du terrain qu’elle devrait écouter», dit un signataire.

Le collectif de Prilly cite, en vrac, les points faibles de la mise en œuvre de la LEO: «La destruction du rôle de maître de classe, la complexité administrative extraordinaire de l’organisation, le mode d’enseignement inadapté aux plus faibles et la baisse dramatique des niveaux d’enseignement dans plusieurs branches.» On saura ce mercredi comment la cheffe de l’Ecole vaudoise et sa hiérarchie apprécient la situation: Anne-Catherine Lyon tire justement son bilan de la LEO devant la presse. Invitée hier à réagir à la lettre ouverte, elle n’a pas donné suite. De son côté, Alain Bouquet, chef de la Direction de l’enseignement obligatoire, joue l’apaisement: il ne sera pas le censeur qui sanctionne les signataires de la lettre, et il se déclare ouvert à les rencontrer.

Le malaise enfle au PS vaudois

L’intervention des enseignants de Prilly intervient à un moment délicat pour la socialiste. Elle espère que son parti l’autorisera à briguer l’an prochain un quatrième mandat. Un congrès du PS Vaud en décidera à la fin du mois. Or le malaise enfle dans le parti. Les enseignants constituent une clientèle traditionnelle du PS, et l’expression publique de leur mécontentement affaiblit la titulaire du DFJC.

Le collectif de Prilly se défend de se prêter à une manœuvre politique ou, pire, à une trahison. «La plupart des soussignés partagent vos valeurs et vos idéaux, mais nous vous disons que nous sommes déçus et que notre confiance est ébranlée.» Pour la conseillère d’Etat qui se voit, elle l’a dit, comme la meilleure personne pour diriger l’Ecole vaudoise encore cinq ans, la lettre ouverte a, pour le moins, la valeur d’un rappel à l’ordre. (24 heures)

Créé: 14.09.2016, 06h30

Réactions

«Ça correspond à ce que l’on peut entendre dans les salles des maîtres»

Nous avons donné à lire la lettre des profs de Prilly aux représentants des trois syndicats des enseignants ainsi qu’au président de l’ADESOV, l’association des directeurs. Aucun de nos quatre interlocuteurs n’avait connaissance de ce courrier. Aucun ne se dit cependant surpris par le contenu de la lettre. Les difficultés dans l’application de la LEO sont connues et des discussions entre le département et les associations en vue d’aménagements ont lieu. Des premiers remèdes ont d’ailleurs été introduits en 2014.

A la Société pédagogique vaudoise, Gregory Durand déplore un problème de communication entre le Département et les enseignants: «Ces derniers doivent pouvoir être entendus. On ne peut pas fonctionner que par directives et par courriers. Cela dit, il faut voir qu’il y a 8000 enseignants; c’est un immense bateau.» Sur le fond, le syndicaliste fait valoir que les choses ne pourront pas changer du tout au tout en un instant: «Je ne crois pas à une réforme qui soit parfaite au bout de trois ans.»

Gilles Pierrehumbert, de SUD, pointe lui aussi le problème de communication: «Faire répondre aux courriers des conférences des maîtres adressés à la cheffe du Département par une autre signature, ce n’est pas très adroit.»

Le message diffusé dans Le Matin Dimanche selon lequel Anne-Catherine Lyon allait «prendre soin» des profs aurait en outre mal passé: «On peut le prendre dans plusieurs sens et cela a eu le don d’énerver.» Pour le reste, Gilles Pierrehumbert note que le propos des profs de Prilly n’a rien de surprenant: «Ça correspond à ce que l’on peut entendre dans les salles des maîtres. Il reste très compliqué d’enseigner en voie générale; ça fonctionne très difficilement.»

Le député et président du SSP-Vaud, Julien Eggenberger, parle quant à lui d’une «fatigue» des enseignants: «Les gens ne peuvent plus encadrer correctement les élèves et cela heurte leur éthique professionnelle.» Enfin, Marc Ducret, président de l’ADESOV, rappelle que la LEO est sortie des urnes: «Ce n’est pas Anne-Catherine Lyon toute seule qui a édicté cette loi. La personnaliser ainsi me semble un raccourci.» En tant que directeur, il ne s’offusque pourtant pas que les profs de Prilly se soient tournés vers la presse: «C’est ce que chaque citoyen peut faire pour exprimer son opinion. Ça me semble légitime. Je trouverais assez grave qu’il y ait des réactions à cela.»

Lise Bourgeois

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