Après la mort de Manon, leur fille, ils attaquent l’hôpital en justice

PsychiatrieLa Fondation de Nant fait l’objet d’une nouvelle plainte pour homicide par négligence et mise en danger de la vie d’autrui.

La Fondation de Nant ne dispose pas de l’équipement nécessaire pour accueillir des patients dangereux.

La Fondation de Nant ne dispose pas de l’équipement nécessaire pour accueillir des patients dangereux. Image: CHANTAL DERVEY

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Il est environ 4 h 30 du matin, le 1er janvier 2015, quand la veilleuse entre dans la chambre qu’une jeune fille occupe à Nant, l’hôpital psychiatrique de l’Est vaudois. Manon Hägler, qui dormait paisiblement lors du premier passage de la soignante, trois heures plus tôt, gît inconsciente dans ses vomissures. Appelé en renfort, le SMUR ne parvient pas à la réanimer. Manon décède au petit matin. Elle avait 24 ans.

Quelques heures plus tard, deux policiers se présentent au domicile de François et Christina Hägler, à Pully, pour leur annoncer que leur fille, placée à Nant à des fins d’assistance depuis l’été 2014, vient de mourir sans qu’on en connaisse la cause. Entouré de son épouse, de leur fille aînée Amélie et de leur fils Benjamin, jumeau de Manon, François Hägler se rue sur le téléphone. Après une dizaine d’appels, il parvient à contacter les pompes funèbres et s’entend répondre que le corps a été transporté au CHUV pour l’autopsie. A l’Hôpital cantonal, néanmoins, personne n’est au courant. Contacté, l’Institut de médecine légale donne la même réponse.

Le lendemain, la famille Hägler se rend à Corsier-sur-Vevey afin d’y récupérer les affaires de Manon. Dans un placard à balais, sept sacs-poubelle et une petite valise les attendent. Leur seul interlocuteur est un infirmier, qui était absent la nuit du drame et en ignore donc tout. Le 3 janvier, François Hägler continue à multiplier les appels téléphoniques, toujours en vain.

A bout de nerfs

Trois jours se sont écoulés depuis la mort de Manon quand, le 4 janvier, François Hägler, à bout de nerfs, appelle à l’aide l’un de ses amis, professeur au CHUV. Indigné, l’homme promet d’intervenir. Une demi-heure plus tard, à Pully, le téléphone des Hägler sonne enfin: au bout du fil, un membre de la direction de l’hôpital de Nant, dont la famille a oublié le nom, présente ses condoléances et glisse que la mort de Manon pourrait être due à une overdose. Ravagés de douleur, les Hägler ne savent toujours pas où se trouve le corps de leur fille.

Enfin, le 5 janvier, les pompes funèbres, que les Hägler viennent de rappeler, les informent que le corps est disponible, que les examens ont été achevés le 2, et qu’ils peuvent venir le voir pour autant qu’ils soient courageux car, comme disent les spécialistes, il n’a pas encore été «préparé». Manon est enterrée le 8 janvier. Le lendemain, la famille demande par écrit à la procureure Carole Deletra, en charge de l’enquête sur la mort de Manon, les résultats de l’autopsie. La lettre restera sans réponse.

Le 16 janvier, l’avocat de François, Christina, Amélie et Benjamin Hägler dépose, contre la Fondation de Nant, Secteur psychiatrique de l’Est vaudois, une plainte pour homicide par négligence et mise en danger de la vie d’autrui. En moins de trois mois, il s’agit de la deuxième plainte de même nature après celle d’Albert Chamorel, père d’un jeune patient de Nant qui s’est suicidé en juillet de l’an dernier («24 heures» du 12 décembre 2014).

Les troubles bipolaires dont Manon a souffert dès l’âge de 6 ans se sont aggravés après l’adolescence et la jeune fille, blessée par la vie, avait des problèmes d’alcool et de stupéfiants. Ses proches ne le nient pas, bien au contraire, mais se demandent comment elle pouvait dormir sereinement à 1 h 30 du matin puis mourir d’une overdose trois heures plus tard. D’autant plus que, dans son rapport, la police indique qu’elle a trouvé de la poudre dans le sac que Manon gardait près de son lit, mais qu’il ne s’agissait pas de drogue. Dans sa chambre, il n’y en avait pas…

Le désarroi et la colère de la famille Hägler ont encore grimpé d’un cran quand ils ont appris qu’un médecin-chef de l’hôpital, délié du secret médical par le médecin cantonal, Karim Boubaker, a informé le 9 janvier la procureure que Manon a sans doute eu des contacts avec un individu qui séjournait à Nant en même temps qu’elle. Décrit comme un toxicomane connu des services de police, violent et dangereux, M. a fugué le jour de la mort de Manon avec une mineure hospitalisée et il a eu avec elle, alors qu’il est séropositif, des rapports sexuels non protégés. «Plusieurs témoignages me font penser, écrit le médecin-chef à Carole Deletra, que M. a fourni la substance ayant provoqué la mort de Mme Hägler.»

Mesures d’instruction

«Que faisait un individu aussi dangereux à Nant, où on peut entrer et sortir à sa guise, s’insurge Christina Hägler. Et comment peut-on parler d’une «substance», sans même dire laquelle, alors que deux mois plus tard nous n’avons toujours pas les résultats de l’autopsie? Je crois que l’hôpital tente simplement de mettre la faute sur quelqu’un d’autre.»

De l’autopsie dépend aussi la poursuite de l’enquête judiciaire, la procureure ayant informé l’avocat de la famille Hägler qu’elle ne pourra pas initier les mesures d’instruction avant d’en connaître les résultats, pourtant annoncés «dans les meilleurs délais» le 19 février dernier.

Quelle qu’elle soit, cette vérité qui tarde tant à venir permettrait à ses parents, à sa sœur et à son jumeau de rétablir la dignité de Manon et de commencer le travail de deuil.

Créé: 06.03.2015, 18h07

Manon Hägler avait 24 ans.

A la limite du dispositif de soins

A l’heure où vous lisez ces lignes, elle n’est plus directrice médicale de la Fondation de Nant. Appelée à diriger le Réseau fribourgeois de santé mentale, Isabelle Gothuey a néanmoins été chargée de répondre au nom de l’institution. «Je suis évidemment tenue au respect
du secret médical. Néanmoins, je peux vous dire que l’analyse des résultats d’une autopsie prend du temps et que mes collaborateurs ont fait les efforts nécessaires pour identifier la famille et entrer en contact
avec elle. Evidemment, la communication peut toujours être améliorée, mais, dans le cas présent, précise-t-elle, je n’ai rien à leur reprocher. Quant à la lettre du médecin-chef concernant M., je connais son existence et j’ai même encouragé la démarche. Il estde notre devoir de signaler des comportements violents ou dangereux à la justice pénale.En l’espèce, néanmoins, nous sommes à la limite des possibilités qu’offre notre dispositif de soins, et c’est une unité de psychiatrie carcérale qui devrait accueillir de tels individus. La décision, toutefois, ne dépend pas de nous.»

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