Mussolini, docteur honoris causa

HistoireCe titre«reste en travers de la gorge» de la Colonie libre italienne de Lausanne. En 2004, un livre revenait sur cette affaire. Et «24 heures» en faisait un article.

Benito Mussolini ici en 1922, à l'Hôtel Beau-Rivage, lors d'une conférence diplomatique sur l'Orient. Il a été fait docteur honoris causa en 1937.

Benito Mussolini ici en 1922, à l'Hôtel Beau-Rivage, lors d'une conférence diplomatique sur l'Orient. Il a été fait docteur honoris causa en 1937. Image: DR

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Le Pr Jean-Christian Lambelet signe un livre sur l'affaire du doctorat honoris causa accordé au dictateur italien, en se basant sur des documents récemment découverts.

L'Université de Lausanne (UNIL) a accordé en 1937 un doctorat honoris causa (pour l'honneur) au chef du régime fasciste italien. Dans un livre à peine sorti de presse, le professeur UNIL d'économie Jean-Christian Lambelet revient sur le sujet et en donne une interprétation historique: Mussolini ayant eu vent, avant la décision formelle, du projet de lui accorder une distinction, les responsables universitaires de l'époque auraient été «piégés» et contraints d'aller de l'avant.

Il s'agissait en fait d'éviter l'incident diplomatique, et c'est pour cela que la distinction suprême de l'Université de Lausanne a été accordée en 1937 à Benito Mussolini, chef du régime fasciste et dictatorial qui avait alors cours en Italie. Très grossièrement résumée, voilà la thèse que défend le professeur d'économie Jean-Christian Lambelet (Université de Lausanne), dans un livre qui vient de paraître aux Editions L'Age d'Homme. A la lumière de documents historiques nouvellement étudiés, il tente d'expliquer comment l'UNIL en est arrivée à décerner un doctorat honoris causa (pour l'honneur) à un tel personnage.


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«L'explication qui s'est imposée, c'est que les personnes qui ont pris la décision à l'époque étaient piégées, qu'elles se trouvaient face à une carte forcée, commente Jean-Christian Lambelet. On peut écarter l'idée qu'elles aient adhéré à l'idéologie fasciste.» Il disculpe en particulier Arnold Reymond, alors vice-directeur de l'Ecole des SSP (sciences sociales et politiques), qui présidait le comité d'organisation des festivités du 400e anniversaire de l'Université, prévues pour 1937, et qui présenta formellement l'idée de décerner l'honoris causa à Mussolini.

En été 1936, au vu des faibles sommes récoltées jusque-là pour mettre sur pied le 400e, il avait été décidé de faire appel aux anciens étudiants. Parmi ceux-ci figurait Benito Mussolini, qui avait étudié une année à l'université lausannoise. Tous les témoignages connus mettent par ailleurs en avant l'attachement qu'il avait gardé pour cette institution et pour le canton de Vaud.

«Par une indiscrétion, Mussolini a été immédiatement averti que l'on songeait à lui demander de l'argent, explique Jean-Christian Lambelet. Il en sera exactement de même lorsqu'on pensera à le remercier en lui accordant un honoris causa.» Pasquale Boninsegni, directeur de l'Ecole des SSP, était, lui, ouvertement connu pour son appartenance au mouvement fasciste, et pour les liens directs qu'il entretenait avec le Duce. Une bonne partie des indiscrétions en cause serait de son fait.


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Au vu de la susceptibilité du dictateur et des relations, à cette période, entre la Suisse et l'Italie, il eût été risqué de faire marche arrière. C'est la conclusion qu'en tire Jean-Christian Lambelet. Il appuie sa démonstration par la perception plutôt positive qu'avaient alors du fascisme italien de nombreux Vaudois. «Certains historiens seront peut-être en désaccord avec mon interprétation, conclut le professeur d'économie. Mais au vu des documents mis au jour, il faudra maintenant qu'ils expliquent pourquoi, de manière aussi convaincante!»

Créé: 14.03.2019, 15h55

Sympathie pour le régime

Quand on lui résume la thèse défendue par Jean-Christian Lambelet, le professeur d'histoire contemporaine de l'Université de Lausanne, Hans-Ulrich Jost, réagit: «Mussolini était au courant du projet, mais de là à prouver que ceux qui pouvaient décerner le doctorat honoris causa étaient vraiment pris au piège ... Cela montre que l'élite de la région éprouvait du respect pour Mussolini, ou essayait de l'amadouer. On peut parler d'une contrainte à laquelle ces élites ne pouvaient plus échapper, mais on peut aussi parler d'une sorte de sympathie envers les fascistes, qui fait qu'elles acceptaient de se laisser prendre au piège!»

Claude Contini, infirmier en psychiatrie, historien autodidacte à Forel (Lavaux) et passionné par le dossier, tombe d'accord avec le professeur Lambelet sur un point: «Il n'y a pas de sens à personnaliser ce qui s'est passé, à jeter la faute sur Arnold Reymond, ni à le prendre pour un fasciste. Ce que faisait Mussolini à l'époque n'était pas si désagréable aux Vaudois, surtout à la classe bourgeoise, qui voyait dans le fascisme le retour de l'ordre.»

Pierre Ducrey fut vice-recteur de l'UNIL, lorsqu'en 1987 celle-ci fit l'effort de rassembler dans deux publications la quasi-totalité des documents connus alors sur l'affaire Mussolini. «Jean-Christian Lambelet a continué ce travail, notet-il. Il a peut-être découvert des faits nouveaux pouvant apporter un éclairage différent. J'attends d'avoir lu le livre.» J.Du.

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