La mutation des bibliothèques vaudoises divise

RenouVaudLe Canton de Vaud a quitté RERO, le réseau de prêt romand en août. Au regret de certains utilisateurs.

Les utilisateurs des bibliothèques vaudoises, ici à Dorigny, ont dû s’habituer à un nouveau système de prêt.

Les utilisateurs des bibliothèques vaudoises, ici à Dorigny, ont dû s’habituer à un nouveau système de prêt. Image: CHRISTIAN BRUN-A

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Les bibliothèques vaudoises ont vécu une révolution le 22 août dernier. Un nouveau système de gestion du réseau des bibliothèques vaudoises est entré en fonction. Baptisé Renouvaud, il est tourné vers un avenir marqué par la numérisation croissante des documents et des livres. Les Vaudois ont fait le saut en solo. Et ont quitté le Réseau des bibliothèques de Suisse occidentale (RERO, pour Réseau Romand), qu’ils jugent à la traîne.

«Les bibliothèques vaudoises se sont isolées»

La scission sera officialisée en janvier 2017. Mais après quelques mois d’usage, le choix vaudois est la cible de critiques. A l’ère où la collaboration intercantonale s’affirme dans de nombreux domaines, la voie solitaire provoque l’incompréhension: «Les bibliothèques vaudoises se sont isolées alors qu’il existe une politique d’achat des livres et documents coordonnée au niveau romand. Chaque bibliothèque se développe dans un domaine où elle se spécialise. Il est normal que des domaines de spécialisation se constituent, car les moyens sont insuffisants pour être complets dans chaque bibliothèque cantonale. Les chercheurs sont en conséquence forcément dépendants d’autres bibliothèques», relève le philosophe et théologien lausannois Jean-Marc Tétaz.

Ce chercheur réputé met en évidence un obstacle apparu récemment. «Auparavant, il était possible d’emprunter un livre à Fribourg et de le rendre à Lausanne. Actuellement, ce n’est plus possible. Or, les étudiants de niveau master sont amenés à se déplacer dans une logique de réseau qui dépasse les frontières cantonales», déplore Jean-Marc Tétaz, qui note également une régression des possibilités de prolongation des prêts effectués auprès des bibliothèques hors du Canton de Vaud.

«Décision de RERO, pas du Canton»

La perte de la mobilité des prêts trouve son origine du côté du réseau romand et non du Canton de Vaud, à entendre Jeannette Frey, directrice de la Bibliothèque cantonale et universitaire (BCU): «Cette décision, c’est-à-dire la fin de la possibilité d’emprunter un livre dans un autre canton et de le rendre à Lausanne, fait suite à une décision du RERO, et non du Canton de Vaud. Nous déplorons cette décision prise unilatéralement, mais en avons pris acte.»

Selon le directeur du RERO, à la centrale de coordination à Martigny, il ne s’agit en aucun cas d’une mesure de représailles. Les causes sont d’ordre technique: «Séparer les deux réseaux s’est avéré très contraignant. Si des bibliothèques ne partagent plus la même base de données, le suivi des transactions entre elles devient impossible et il faut tout faire à la main», souligne Miguel Moreira. Cette situation ne signifie pas que les relations sont rompues: «Nous cherchons à collaborer et nous aurons toujours des collaborations avec le Canton de Vaud.»

«Changement de paradigme»

Ces tensions s’inscrivent dans la révolution numérique qui métamorphose de nombreuses activités, dont les bibliothèques. «Ce que l’on peut reprocher à l’Etat de Vaud, c’est de ne pas avoir bien formulé les raisons de l’abandon du RERO», lance Eric Junod, professeur honoraire d’histoire du christianisme et ancien recteur de l’Université de Lausanne. «Il s’agit d’un changement inéluctable dont le but est de développer des systèmes de gestion qui mettent en valeur la littérature scientifique informatisée, notamment les articles. Les sciences dures et naturelles, ou la médecine, sont déjà habituées à ce développement. Cela vient aussi dans les sciences humaines et sociales mais en prenant plus de temps», affirme-t-il. La directrice de la BCU n’hésite pas à parler d’un «changement de paradigme»: «Pour les bibliothèques scientifiques en particulier, le passage à Renouvaud a débloqué quantité de nouvelles initiatives, qui peuvent maintenant se développer, et dont les bénéfices seront visibles peu à peu pour les utilisateurs, dans les deux ans à venir.»

«La possibilité d’emprunter un livre dans un autre canton et de le rendre à Lausanne, qui l’utilise vraiment? Je ne sais pas»

Il n’empêche que des inquiétudes se sont exprimées à la Faculté des lettres. Jeannette Frey assure avoir apporté des réponses: «A la suite de leurs questionnements, nous avons effectué plusieurs présentations du nouveau système à destination des professeurs des différentes facultés, car c’est un public qui n’a souvent pas connu d’autre système que le RERO, vu que le RERO avait 25 ans.» En lettres, justement, le professeur d’histoire contemporaine François Vallotton se dit «certain que, une fois les maladies de jeunesse traitées – actuellement, l’affichage n’est pas toujours optimal – nous disposerons d’un outil très performant». Assistant dans la même section, Nicolas Chachereau s’interroge: «La possibilité d’emprunter un livre dans un autre canton et de le rendre à Lausanne, qui l’utilise vraiment? Je ne sais pas», relève-t-il, tout en soulignant que l’interface pourrait être améliorée.

«L’espoir, c’est que Renouvaud devienne romand»

Le regret principal, c’est finalement l’isolement vaudois. Qui provoque des réactions divergentes. «Si le Canton de Vaud était resté au sein du RERO, il aurait pu le faire évoluer», déplore Jean-Marc Tétaz. Alors que pour Eric Junod, «l’espoir, c’est que Renouvaud devienne romand». (24 heures)

Créé: 27.12.2016, 08h30

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Deux réseaux

Vers un réseau national

La décision de quitter le Réseau des bibliothèques de Suisse occidentale (RERO) a été prise par Anne-Catherine Lyon, cheffe du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture. En octobre 2015, face aux députés qui s’apprêtaient à voter un crédit de 2,3 millions pour le nouveau système de gestion des bibliothèques vaudoises Renouvaud, elle relevait que «de nombreuses revues scientifiques ne sont éditées que sur un format informatique». Selon la conseillère d’Etat, la structure RERO «est arrivée au bout de son potentiel». Elle était en outre bloquée par de lourdes procédures de décisions financières entre les cantons membres. A la tête du RERO, Miguel Moreira nuance le jugement vaudois: «Notre système n’est pas en retard par rapport au reste de la Suisse. Vaud a voulu aller plus vite que tous les autres.» L’importance des pôles scientifique et médical à Lausanne a sans doute joué un rôle dans ce choix. C’est d’ailleurs pour répondre aux besoins des bibliothèques scientifiques suisses qu’un système de gestion national doit être opérationnel dès 2020. Le RERO compte bien y participer. Et Renouvaud se positionne également, ainsi que le relève la directrice de la Bibliothèque cantonale et universitaire (BCU) Jeannette Frey: «Comme toutes les bibliothèques universitaires doivent changer leur système de gestion rapidement, une coopération nationale se mettra probablement en place pour ce périmètre dans les années à venir, sur la base d’une technologie semblable à celle de Renouvaud.» Les Vaudois souhaitent en outre participer à des développements sur le plan international francophone, y compris québécois.

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