Le No 2 de Jacqueline de Quattro sur la sellette

VaudNicolas Chervet, secrétaire général, a été condamné pour avoir menti sur son identité. Pressenti pour reprendre la tête de la police, il pourrait voir ses ambitions compromises.

En 2009, alors qu’il était remplaçant du commandant des gendarmes.

En 2009, alors qu’il était remplaçant du commandant des gendarmes. Image: FLORIAN CELLA

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Il s’appelle Nicolas Chervet, son nom est moins connu que celui de Jacqueline de Quattro, mais il occupe à ses côtés une fonction capitale: celle de secrétaire général, soit de numéro deux, du Département du territoire et de l’environnement (DTE). Le quotidien gratuit «20 minutes» a publié une bombe le 4 octobre, en relatant la condamnation de ce «haut fonctionnaire» pour violation des obligations en cas d’accident: il a menti après un accrochage en voiture. Le procureur général Éric Cottier lui a infligé une amende de 2000 francs et a mis les frais de 950 francs à sa charge. Contacté, le secrétaire général précise qu’il s’agit d’une contravention sans inscription au casier judiciaire, et non d’un délit (voir ci-contre).

Alors que la conseillère d’État est en pleine campagne pour le Conseil national, le récit médiatique de cet «accrochage» n’est pas passé inaperçu au sein du DTE et de la police cantonale. Ancien responsable juridique de la réforme policière du Canton puis commandant remplaçant et chef des opérations de la gendarmerie de 2009 à 2013, le secrétaire général était en effet pressenti pour succéder à l’actuel commandant, Jacques Antenen, proche de la retraite.

Ces ambitions semblent désormais compromises, selon des sources policières. Pour certains, le mensonge du secrétaire général ressemble fort à un «suicide professionnel». Nicolas Chervet, 45 ans, réfute les vues qu’on lui prête, même s’il ne lui semble pas impossible que certains pensent à lui pour ce poste: «À ma connaissance, M. Antenen n’a pas encore atteint l’âge de la retraite et n’a manifesté aucune intention de s’en aller. Ce n’est donc pas d’actualité.» Il reconnaît cependant sa faute, tout en soulignant qu’elle n’a aucun lien avec sa fonction: «J’ai commis une sérieuse erreur d’appréciation ce jour-là. J’ai parfaitement conscience de l’impact négatif que mon comportement peut avoir en termes d’image au niveau privé et professionnel.» Si Jacqueline de Quattro lui a gardé sa confiance (voir ci-dessous), le Conseil d’État, qui nomme les secrétaires généraux, précise qu’il «ne s’est pas encore prononcé».

«Un ego surdimensionné»

Décrit dans la police comme «le gars à qui tout réussit», Nicolas Chervet en irrite certains par son côté m’as-tu vu. «Ah oui, le beau gosse», réagit un policier à l’évocation de l’ancien remplaçant du commandant de la gendarmerie. Cette image d’homme séduisant et conquérant, il la cultive notamment par la pratique du crossfit, dont il affiche ses performances sur le web. Pendant la Fête des Vignerons, il commandait une des deux compagnies des Cent-Suisses. Les photos de l’homme arborant fièrement le costume rouge et blanc sont nombreuses sur les réseaux sociaux.

Sauf qu’à la police la base n’appréciait guère ce goût de la parade, même si ses compétences de juriste étaient reconnues. «Il faisait preuve d’une bonne capacité d’analyse», relève un policier qui l’a côtoyé. «Mais il avait un ego surdimensionné. Et à l’époque nous étions un peu échaudés par les gros ego», ajoute-t-il, en évoquant l’éviction, en 2009, d’Éric Lehmann et d’Alain Bergonzoli, commandants de la police cantonale et de la gendarmerie. «Nicolas Chervet devrait éviter les contacts avec la base», estime-t-il.

Au sein du département dont il est le numéro deux depuis 2013, les reproches vont plus loin. Certains de ceux qui le côtoient dénoncent un autoritarisme, une ingérence dans la politique des différents services, une attitude arrogante et méprisante. Plusieurs collaborateurs auraient quitté le Secrétariat général pour ces raisons, certains avec des problèmes de santé.

En 2014 déjà, le Groupe Impact, chargé de la gestion des conflits et du traitement des situations de harcèlement au travail, était intervenu à la demande de collaborateurs, dont certains ont quitté le département depuis. Parmi les problèmes évoqués par ces derniers et répertoriés dans un document, on trouve notamment une «absence d’exemplarité», le fait qu’il «s’attribue les bénéfices du travail des autres et les mérites qui en découlent» et un «traitement inapproprié des problèmes en cherchant les coupables plutôt que les solutions». Au niveau comportemental, outre des «difficultés à communiquer de façon adéquate», Nicolas Chervet est considéré par certains de ses collègues comme une personne «œuvrant à diviser l’équipe», qui fait «des commentaires parfois inappropriés sur la sphère privée, notamment l’habillement». La démarche est restée sans suite. «Un cadre de direction doit prendre régulièrement des décisions difficiles en termes de conduite des dossiers et de direction du personnel, qui ne plaisent pas forcément à tous, affirme Nicolas Chervet. Après avoir entendu les griefs, le Groupe Impact n’est pas entré en matière, car il a pu exclure tout abus de ma part et a confirmé le bien-fondé de mes décisions.» Selon le secrétaire général, les remarques sur son style sont en outre «contredites par ses différents certificats de travail, ses entretiens d’évaluation et son cursus professionnel».

Passion judiciaire

Nicolas Chervet a pris ses fonctions en avril 2013, à une époque où le département était celui de la Sécurité et de l’Environnement. Titulaire d’un brevet, il avait exercé auparavant la fonction d’avocat au barreau vaudois, puis d’avocat d’affaires. «Passionné par le domaine judiciaire», selon le site web de l’État de Vaud, Nicolas Chervet passera ensuite par la police, avant d’être engagé auprès de Jacqueline de Quattro.

Mais quelques mois après son arrivée les départements seront remaniés, et la conseillère d’État perdra la Police au profit du Territoire. Au sein et autour du DTE, beaucoup se demandent pourquoi Nicolas Chervet est resté à son poste, alors que ses compétences en matière de Territoire ne sautent pas aux yeux et qu’il serait de plus peu versé dans les questions environnementales. Parmi les reproches évoqués dans le cadre du Groupe Impact, on trouve ainsi un «manque de soutien aux dossiers sensibles du DTE» et une «implication insuffisante». Des reproches injustifiés, selon lui: «Je suis directement impliqué dans la direction d’importants projets environnementaux. Je défends au quotidien les dossiers présentés par la Direction générale de l’environnement, avec laquelle j’entretiens les meilleures relations.»

Certains de ses collègues s’étonnent en outre que Nicolas Chervet ait gardé le dossier hautement délicat des gravières et carrières, alors même qu’il fait l’objet d’une plainte pénale pour calomnie dans le cadre de l’affaire Nicod-Orllati. «Ces dossiers sont gérés par la Direction générale de l’environnement et non pas à mon niveau, répond le secrétaire général. En ce qui me concerne, je n’interviens que de façon ponctuelle et uniquement lorsque la procédure administrative me l’impose.» Lancée par un directeur de Bernard Nicod SA, la procédure a fait récemment l’objet d’une ordonnance de non-entrée en matière, contre laquelle un recours est pendant.


«Ce n’est pas tenable de le défendre»

Interrogée la semaine dernière par «20 minutes», Jacqueline de Quattro déclarait que Nicolas Chervet conservait sa confiance malgré cette «grossière erreur». Au sein de son département comme de la police, cette attitude magnanime en choque certains. «Autour de moi, tout le monde trouve scandaleux qu’elle le couvre», déclare un policier.

Si la campagne en cours n’aide pas à délier les langues, des voix critiques se font entendre au PLR également. «Politiquement, ce n’est pas tenable de le défendre, déclare un élu qui souhaite garder l’anonymat. Un quasi-délit de fuite, ce n’est pas admissible pour une personne qui assume une telle fonction. Je pense qu’elle réagit comme ça parce qu’elle est en campagne et qu’elle a de bonnes chances d’être élue. Ce ne sera bientôt plus son problème.»

Contactée par «24 heures», Jacqueline de Quattro réfute ces accusations et maintient sa position: «Il s’agit d’une simple contravention à la loi sur la circulation routière et non pas d’un fait grave. M. Chervet n’a pas pris la fuite après avoir renversé un piéton, mais simplement touché un pare-choc dans un parking. Lorsqu’il est venu spontanément m’en parler en janvier, je lui ai fait part de ma désapprobation et je lui ai adressé un blâme.» Est-ce suffisant? «Cette erreur a déjà été sanctionnée à la fois par le procureur et par sa cheffe de département», répond Jacqueline de Quattro.

Créé: 12.10.2019, 09h09

Petit choc mais gros mensonge

Faux nom, faux numéro de téléphone. Voilà ce que Nicolas Chervet a donné à la conductrice dont il a embouti la voiture, le 21 décembre 2018 à 15 heures, en reculant dans la rampe du parking complet du centre Coop, en bas de la route des Flumeaux, à Prilly. Les dégâts se montaient à 2000-3000 francs. La jeune femme a eu la présence d’esprit de relever le numéro de plaques. Le lendemain, elle est allée au poste de police.

Pourquoi Nicolas Chervet a-t-il menti? «La conductrice et son passager sont sortis de leur voiture et la dame m’a dit que ce n’était rien et qu’on pouvait en rester là. Nous sommes donc chacun repartis de notre côté pour parquer notre voiture. Son attitude m’a conforté dans l’idée qu’il n’y avait aucun dégât», commente-t-il. Il affirme que la conductrice est revenue vers lui pour demander ses coordonnées, «au cas où». «Ce revirement m’a étonné et j’ai pensé qu’ils tentaient de profiter de la situation pour faire réparer un dommage préexistant sur leur voiture. J’avais malheureusement trop souvent vu ce genre de cas dans le cadre de mon activité professionnelle.» Cette crainte était-elle nourrie par un préjugé face à une conductrice de couleur? «Rien dans le rapport de police ni dans l’ordonnance pénale ne laisse entendre que mon attitude serait due à l’origine de ces personnes. La lésée n’a d’ailleurs pas déposé de plainte, ni pour dégât ni pour racisme. C’est véritablement le contexte du moment qui a biaisé mon appréciation et altéré mon jugement. «J’étais préoccupé, pressé et j’ai cru à une tentative d’arnaque, estime-t-il. J’ai tenu à dissiper tout doute à ce sujet en m’excusant auprès d’elle, en lui exprimant que ma réaction pouvait être interprétée comme du racisme mais que ce n’était pas le cas.» L’ordonnance note que Nicolas Chervet n’a pas jugé bon d’appeler la police. «La conductrice disait ne pas avoir de formulaire de constat à l’amiable et je n’en avais pas non plus. En principe, c’est celui qui s’estime lésé qui fait appel à la police. Cela dit, j’ai sûrement commis une erreur en n’appelant pas la police pour faire constater l’absence de dommage. Ce que j’ai d’ailleurs déclaré d’emblée lors de mon audition de police. Mais, sur le moment, j’étais contrarié et pressé de partir», affirme-t-il, en relevant qu’il voulait acheter rapidement un cadeau à son père gravement malade. La conductrice, elle, n’a pas souhaité s’exprimer. PH.M.

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