«Si je n’avais pas été noir, ça se serait passé différemment»

JusticePris pour un dealer, Claudio a subi une interpellation musclée de la police de Lausanne en 2016. Sa plainte est en passe d’être classée.

Pris à tort pour un dealer et rudoyé, Claudio se dit victime de discrimination et entend aller jusqu’au bout.

Pris à tort pour un dealer et rudoyé, Claudio se dit victime de discrimination et entend aller jusqu’au bout. Image: Odile Meylan

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«Je pense que ça se serait passé différemment si je n’avais pas été Noir.» La date du 28 octobre 2016, Claudio n’arrive pas à l’oublier. Ce soir-là, le jeune Lausannois fait son jogging au centre-ville, pas loin de chez lui. Il l’ignore, mais une opération de lutte contre le deal est en cours. Alors qu’il remonte la rue du Tunnel, pris à tort pour un dealer, il est intercepté par cinq agents de la police de Lausanne. Il finira sa soirée à l’hôpital, blessé aux jambes par des coups de matraque. «Le jour où c’est arrivé, je suis tombé de haut.» Passé le choc, il a saisi la justice, mais aujourd’hui c’est de nouveau la douche froide. Le Ministère public est en train de boucler son enquête. Issue probable: affaire classée sans suite.

«Au début, j’avais un sentiment de haine. Je voulais me renfermer sur moi-même, se souvient le jeune trentenaire. Ce sont mes proches qui m’ont convaincu de déposer une plainte. À ce moment-là, je me disais que j’allais forcément obtenir justice.» Les choses ne sont pourtant pas si simples. «Dans cette affaire, nous avons cinq policiers qui ont une version concordante, et face à eux une victime seule», résume son avocate, Me Aline Bonard. Ce soir-là, cinq amis attablés dans un restaurant ont pourtant vu la scène: «Il y a plusieurs témoins, c’est vrai, mais ils ont été entendus plusieurs mois après les faits et leurs souvenirs ne sont pas totalement identiques. Le problème est aussi qu’ils ne peuvent pas dire comment les choses ont commencé, faute d’y avoir assisté ou d’avoir été attentifs.»

Dans cette affaire, c’est donc parole contre parole. D’autant que, si Claudio a porté plainte, deux des cinq policiers impliqués ont fait de même contre lui: le jeune homme se serait opposé violemment au contrôle d’identité. «Pendant les audiences, j’ai pu dire ce qui était arrivé, mais il y a aussi la frustration d’entendre la version des policiers. Elle ne correspond pas du tout à la réalité», soupire le jeune homme.

«Physique tout de suite»

Il décrit une interpellation qui ne lui a laissé aucune option: «Je ne les ai pas vus arriver. Je courais. J’étais dans mon monde. Ce dont je me souviens, c’est que ça a commencé par une main plaquée sur ma poitrine.» Un premier policier l’intercepte, mais sans s’identifier, assure-t-il. «Ça a été physique tout de suite. Je ne comprenais pas ce qui se passait. J’ai essayé de me dégager.» Le Lausannois n’entend pas en rester là si la justice le désavoue. Et son avocate avertit: «Prononcer un classement de l’affaire revient à conclure que tout s’est passé comme il fallait lors de cette intervention. Si le Ministère public confirme sa décision, nous la contesterons et irons au Tribunal cantonal.»

Le chemin judiciaire s’annonce toutefois long et incertain. Et il ne va pas sans risque pour son client, car lui aussi pourrait rester prévenu si la procédure se poursuit. «J’avance dans cette démarche sans beaucoup d’espoir, souffle le jeune homme, pourtant décidé à ne pas baisser les bras. S’ils veulent me condamner, qu’ils le fassent.» Me Aline Bonard dresse un parallèle avec une autre affaire – très médiatique – dans laquelle des policiers lausannois ont été condamnés. En 2006, ils avaient sprayé puis abandonné un adolescent d’origine érythréenne dans le bois de Sauvabelin en pleine nuit.

Appel à témoins

Un premier procès s’était soldé par un acquittement, mais la justice avait finalement donné raison au jeune homme, défendu par Aline Bonard. Mais, pour cela, il avait fallu que des policiers se décident à sortir du bois pour témoigner contre leurs anciens collègues. «Le cas de Claudio montre que les choses n’ont probablement pas changé au sein de la police et que les agents continuent de serrer les coudes, avance l’avocate. Nous espérons que des témoins se manifesteront encore une fois pour révéler ce qu’ils ont vu ou ce dont ils ont entendu parler.»

«Je rêve encore de ce qui s’est passé, cela revient plus fort chaque fois que les médias parlent de ce genre d’événements, explique Claudio. Je regarde ce qui se passe aux États-Unis et en France et cela me fait peur.» Arrivé en Suisse du Cap-Vert à l’âge de 15 ans, il a connu son lot de contrôles d’identité. «Bien sûr», lance-t-il comme s’il s’agissait d’une évidence. Mais aujourd’hui il ne le perçoit plus avec le même détachement.

«C’était aussi ma vie qui était en jeu. J’aurais pu me taper la tête contre le trottoir ou être asphyxié par les policiers. Est-ce qu’il y a un intérêt à prendre des mesures pour que ce genre de choses n’arrive pas? J’ai l’impression que tant que ça touchera des Noirs, on se dira que ce n’est pas grave.»

Créé: 22.05.2018, 06h57

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