«Pendant 14 mois de mal sournois, j’ai frôlé le pire»

BouleversementPhilippe Guignard n’est plus le seul maître à bord du groupe qui porte son nom. Il raconte son soulagement et comment il s’est retrouvé au bord du vide.

Philippe Guignard, chez lui à Lignerolle, avec <i>Kiwi</i>, le chat complice de son quotidien.

Philippe Guignard, chez lui à Lignerolle, avec Kiwi, le chat complice de son quotidien. Image: Ph.D.

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Philippe Guignard siffle une fois, deux fois, et Kiwi sort en s’étirant de l’ombre des grands arbres, derrière la maison des hauts de Lignerolle. Le chat est sans doute l’être vivant qui a passé le plus de temps avec l’entrepreneur au cours de la dernière année. «Même quand je pars me promener dans la nature pendant deux ou trois heures, il me suit. Vingt kilomètres de balade, ça ne lui fait pas peur.»

Le chat a 12 ans, il a traversé les bons et les mauvais moments de la vie de Guignard. Il était là pour la période de présidence au Lausanne-Sport, le sauvetage, la résurrection du club; il était là pour voir l’aventure du chalet d’alpage de la Bréguettaz, de l’Hôtel des Horlogers au Brassus, du Citadin à Lausanne, de la Prairie à Yverdon. Il était là aussi quand, il y a quatorze mois, Philippe Guignard s’est retrouvé sur le flanc, sans forces, sans énergie, l’année de ses 50 ans: «Je sais qu’on utilise des mots comme dépression, ou burn-out, moi je parlerais plutôt de mal très sournois, cruel mélange de ces deux choses.»

Quatorze mois, c’est long, c’est beaucoup de temps passé à dormir, à douter, à réfléchir, à prendre des médicaments, à n’être pas tout à fait soi-même mais à lutter pour le rester: «Certains jours, je ne pouvais même pas bouger, j’étais sans projet, sans envie, et je savais que c’était dur pour mon entourage, notamment mon fils Alex, qui n’avait pas l’habitude de voir son père couché. Ce n’était pas évident à assumer: dans mon métier, quand on est le capitaine, il faut sauver la face. J’ai commencé par ça, mais ça ne pouvait pas durer. J’ai compris que trop c’était trop, qu’il fallait que j’arrête de vouloir tout faire tout seul.»

Tableau noir et discours

Tout faire tout seul, foncer, Philippe Guignard connaît cette chanson. Le talentueux boulanger, pâtissier, traiteur d’Orbe est apparu vraiment en public au début des années 2000 quand, plein de passion et de souvenirs de footballeur, il a repris le Lausanne-Sport voué à disparaître. Si le club vit encore aujourd’hui, c’est à lui et aux gens montés alors sur le même bateau qu’il le doit. Dans les villages du canton, bien des habitants n’ont pas oublié comment Guignard allait s’installer le soir dans les cafés avec tableau noir et projecteur pour expliquer en discours convaincants ce que les Vaudois pouvaient faire pour le club. «Des moments extraordinaires.»

La passion et l’énergie de ce colosse aussi ouvert que secret l’ont mené, aussi et surtout, à graver son nom un peu partout dans l’hôtellerie. Par folie des grandeurs? Pour montrer au monde de quoi est capable le petit entrepreneur urbigène? Le chat sur les genoux, le regard sur le Mont-Blanc qui sort de la brume, tout là-bas, Guignard nuance: «Absolument pas. Tout est venu comme ça, je peux même dire qu’on venait me chercher. J’aimais aller de l’avant, j’estimais avoir des chances d’y arriver et voilà. J’aurais pu et dû aller plus doucement à un certain moment; la crise de 2008 nous a touchés, on a subi un gros coup de frein, c’était le départ du Citadin et de la Prairie, on n’avait pas de surface financière assez forte, ni les appuis que je pensais obtenir. J’ai mal anticipé. C’est comme au foot, tu peux tirer sur le poteau et le ballon entre dans le but, ou tirer sur le poteau et il sort. Il est sorti. On ne peut pas dire que j’ai fait des conneries, ce n’est pas le mot qui convient, mais il fallait plus de réflexion, moins d’empressement, je n’aurais pas dû jouer seul balle au pied. Cela aurait été plus judicieux.»

«Le one-man-show, ce n’est pas possible»

Le chat est reparti sous son arbre. Il doit préférer les histoires douces, pas les drames que l’on frôle, car c’est bien ce qui est arrivé à Philippe Guignard. Il n’a jamais oublié, bien sûr, que sa maman, puis son frère se sont donné la mort. Sa vie est forcément marquée au jour le jour par ces deux drames. Et il admet sans hésiter qu’aux moments les plus sombres de ces derniers mois, l’idée que tout pourrait s’arrêter là lui est passée par l’esprit: «Je me suis posé la question sérieusement. Je me demandais si j’étais encore bon à quelque chose. Je suis passé au bord des flammes. Mais des amis m’ont soutenu, plus parmi les humbles que parmi les importants, et ma famille a été extraordinaire. Dans les années où tout allait bien, j’avais connu la solitude du chef d’entreprise, là je découvrais celle de l’homme à terre. Mais je savais que je pouvais aller frapper à certaines portes: il y a des amis qui en une phrase vous redonnent de la vie. Et c’est comme ça qu’on remonte.»

Philippe Guignard sait qu’il est fragile, mais que oui, il remonte. «Cette cassure m’a permis de faire une réflexion sur moi-même. Je sais de quoi j’ai envie, j’aime mon métier, je sais où est ma passion. Je sais maintenant que le one-man-show, dans mon domaine, ce n’est pas possible. Le monde a changé, il faut des spécialistes à chaque poste.» Fini donc, pour lui qui s’est séparé au fil des mois de plusieurs établissements, de décider des engagements financiers, des achats, des défis qui ont failli mettre son entreprise à plat.

Une baffe, pour un fonceur comme lui? «Non. Maintenant je suis un directeur entouré, dessus et dessous, de gens dont je dois solliciter l’accord pour chaque projet. On me croira si on veut, je suis fier d’être ainsi épaulé. En Suisse, neuf petites ou moyennes entreprises sur dix ne trouvent pas de repreneurs. Nous, en agissant ainsi, nous avons assuré la survie du groupe et sauvé la cinquantaine d’emplois. C’était mon souci, mon souhait depuis plus de cinq ans, je suis heureux de ce dénouement.»

L’entrepreneur sourit, les yeux dirigés maintenant sur le pré où cet hiver, au clair de lune, il a vu une vingtaine de chevreuils rassemblés pour brouter: «Je suis très heureux d’avoir vécu des expériences comme la reprise de l’Hôtel de la Prairie, à Yverdon. Mais c’était un bateau gigantesque, c’était trop, je n’aurais pas dû me lancer, c’est mon cœur, ma générosité, qui avait parlé quand j’avais rencontré la propriétaire. J’ai toujours fait les choses d’abord avec le cœur. Je suis un entrepreneur d’ici, je n’ai jamais eu envie d’un yacht sur la Côte d’Azur ou d’un chalet dans une station à la mode. Ce qui m’a fait craquer, ce sont les histoires de notre canton, je suis comme ça. Et c’est vrai, je suis heureux de descendre d’un étage dans les responsabilités, entouré de personnes qui sont aussi sensibles que moi aux destins des entreprises toutes proches.»

L'envie de transmettre

Le 1er juillet, Philippe Guignard reprendra officiellement le travail. «Doucement au début. Pour voir comment je me sens. Je suis un homme de 50 ans qui connaît son métier, qui a envie de le pratiquer, qui peut se regarder dans la glace. C’est déjà correct, dans une vie. Je me réjouis de retrouver un vrai contact avec nos fidèles clients. A la fin, je ne les voyais plus, j’étais ou dans ma voiture ou au téléphone. Maintenant, je vais retrouver ma passion. J’ai toujours aimé faire le bien, voir les gens contents. C’est en somme la base de mon métier, donner bien à manger aux autres. Et nous avons de gros rendez-vous: le meeting Air 14 à Payerne; la réception du Grand Conseil à Lignerolle; Athletissima. La maison marche bien.»

Quand Philippe Guignard voit venir une sorte de printemps après l’hiver traversé, l’envie de transmettre l’anime: «Il faut que ceux qui en ont les moyens économiques soutiennent le savoir-faire, pour qu’il ne disparaisse pas. J’étais l’autre jour à Einsiedeln, je m’y suis recueilli, et j’étais fasciné par tout le savoir-faire qui était autour de moi, dont nous avons tant besoin. Il faut favoriser l’accès des jeunes aux métiers de boulanger, de pâtissier, ils sont trop rares. Ce n’est pas le virtuel qui fera l’avenir de l’homme. Une tartelette bien faite, avec le juteux, le croustillant qu’il faut, avec le petit cristallisé dessus, la dernière pincée de sucre avec un peu de vanille, c’est fantastique, non? On fait de plus en plus d’émissions de télé sur la qualité et la valeur de la cuisine, mais on peine à trouver des apprentis dans le domaine.»

Le chat revient. Philippe Guignard évoque le beau jour où il a vu Jean-Pascal Delamuraz débarquer au restaurant d’Orbe. «Il n’y avait pas de place, alors il a accepté de manger à la cuisine. Il était arrivé pressé, il est resté deux heures et demie à parler. C’est cette atmosphère que je vais retrouver. Et c’est comme ça que j’atteindrai mon but, mon rêve: la sérénité.» Le chat est d’accord: il dort.

Créé: 30.06.2014, 14h00

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