Comment le patron de S3 a volé pour Dassault et le Rafale

Saga Swiss Space Systems, épisode 2/5Pascal Jaussi a fait du lobbying pour l’avion de combat français. À l’étranger à travers S3, mais aussi en Suisse, où l’ingénieur a évalué l’appareil pour le compte de l’armée.

Officiellement, le partenariat entre Pascal Jaussi et Dassault, ici avec le directeur général international Benoît Dussaugey lors du lancement de S3, était uniquement technique.

Officiellement, le partenariat entre Pascal Jaussi et Dassault, ici avec le directeur général international Benoît Dussaugey lors du lancement de S3, était uniquement technique. Image: OLIVIER ALLENSPACH

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Payerne, 13 mars 2013. Le vernissage de la société Swiss Space Systems bat son plein, en présence de grands noms locaux et internationaux. Parmi eux Benoît Dussaugey, directeur international du géant Dassault Aviation, gage de sérieux incomparable pour une start-up désireuse de «démocratiser l’espace». Aux médias présents, le représentant du puissant groupe français déclare: «Si le jet suédois Gripen n’était pas acquis par l’armée de l’air suisse, et que c’est notre Rafale qu’elle choisissait, il est clair que, en compensation, nous investirions encore davantage dans le projet S3.»

Les liens unissant Dassault à Swiss Space Systems sont connus. Des ingénieurs présentés comme les «pères du Rafale» ont travaillé à Payerne, et le géant a fourni des prestations à la start-up, qui mettait paradoxalement en avant sa «neutralité helvétique» afin de rassembler les partenaires essentiels au projet. Mais l’histoire n’a pas débuté dans la Broye.

Retour dans les années 2007 à 2011. Ce qui va devenir la saga du Gripen en est à ses prémices. Armasuisse tente de garder neutre et crédible ce programme d’évaluation, dont les conclusions doivent guider l’achat pour plus de 3 milliards de francs d’avions de combat. Neutre, vraiment? «Pascal Jaussi (ndlr: CEO de Swiss Space Systems) était dans l’équipe d’évaluation des Forces aériennes quand on a testé le Gripen, le Rafale et l’Eurofighter, nous confirme un ancien cadre de l’armée. C’est aussi lui qui a participé aux chapitres du rapport concluant que le Rafale était meilleur en vol que ses concurrents.»

Le père du rêve spatial payernois est alors ingénieur d’essai et officier de milice sur les bases de Payerne et de Sion. Et il est déjà proche de Dassault, le géant français qui tente de vendre ses Rafale. Très proche, même.


La porte de l’EPFL

La première rencontre avec Dassault a eu lieu en 2008 à l’EPFL. Étudiant en bachelor à la HEIG-VD d’Yverdon, Pascal Jaussi parvient à intégrer un séminaire d’ingénierie aéronautique. «On n’a pas compris comment il est arrivé là. Normalement il n’y a aucun étudiant HES dans ces séminaires, se souvient un participant. Il n’était pas brillant. Mais il souriait et c’était un excellent orateur.»

Sur place, il séduit les chargés de formation de Dassault. Ces derniers viennent actualiser le vieux projet Hermès, du nom de cette navette spatiale européenne qui n’a jamais décollé. L’idée de Dassault? La placer sur un gros-porteur qui va l’amener à la frontière de l’espace, où elle emmènera des satellites ou des passagers. Le projet de Swiss Space Systems était né. «Pascal Jaussi va partir avec les idées et des données», soupire ce spécialiste, heureux que le programme d’enseignement ait survécu à la débâcle de S3.

On dira que le hasard fait bien les choses. Désormais, Pascal Jaussi va avoir besoin de Dassault pour lancer sa start-up. Il lui faut le projet Hermès dans sa nouvelle version, ainsi que le prestige de l’avionneur. Ce dernier a, lui, besoin d’informations et de relais pour vendre ses Rafale en Suisse. Bingo. «Pascal Jaussi, c’était une porte en or dans le monde aéronautique suisse», confie une source proche de l’enquête parlementaire sur le Gripen. Une porte que l’on bichonne: en juin 2010, le directeur général délégué de Dassault en personne pistonne Pascal Jaussi dans sa candidature à une formation à Toulouse.


Les lobbyistes de service

En Suisse, l’évaluation des appareils s’achève en 2010. Pascal Jaussi a-t-il influencé les tests destinés à remplacer les vieux Tiger suisses? «J’en doute beaucoup, reprend cette même source. Les militaires ont de toute manière conclu à la supériorité du Rafale.» Par contre, enchaîne un ancien cadre de Swiss Space Systems, «il n’est pas exclu que Dassault ait reçu par son biais des informations.»

Technologiquement, le géant français y a tout intérêt: pour chaque vente d’avion, il propose au pays client (y compris la Suisse) une série d’offres compensatoires. Il s’agit généralement d’accès à des satellites, à des outils de lectures d’images et à la technologie spatiale. Cela tombe bien: c’est pile-poil le domaine de S3.

Fin 2013, la vente des Rafale tombe à l’eau en Suisse. Mais pas à l’étranger, où Swiss Space Systems va servir d’intermédiaire, voire d’offre annexe. En mars 2014, une agence mandatée par l’avionneur présente à S3 les «opportunités» ouvertes en Inde, dans le sillage des négociations de vente du Rafale. Début 2014 toujours, le «Head of Business Development» de S3 explique au responsable des Compensations internationales de Dassault que la Malaisie peine, hélas, à s’ouvrir aux projets satellitaires. «Le Canada aussi, on a essayé», ajoute aujourd’hui un ancien cadre. Les Payernois y profilent une «stratégique et abordable supériorité du Canada sur l’Arctique», sous l’étiquette combinée S3-Dassault.


Le virage militaire

En juillet 2016, Pascal Jaussi se rend à Malte. Officiellement, pour négocier un contrat sur un Airbus destiné aux vols ZeroG de S3. Officieusement, «pour présenter des satellites permettant de surveiller la migration sur la Méditerranée», selon un ex-collaborateur. Plus le temps passe, plus l’accès démocratique à l’espace que met en avant la start-up vaudoise prend une orientation «défense». Le conseiller stratégique de S3, un ancien de la Patrouille de France, s’y connaît bien. Il a participé à la vente du Rafale dans le Golfe, et c’est un ex-attaché militaire de l’ambassade de France à Berne. La lune de miel avec Dassault va virer à l’aigre. Début 2015, S3 envoie des courriels à ses créanciers pour les informer d’un retard dans l’entrée de l’avionneur français au capital de la start-up. Mais le temps passe, et il n’est bientôt plus possible de cacher la réalité: Dassault a trouvé «une façon diplomatique de se départir de notre cas», commentait alors le directeur des finances de Swiss Space Systems.

Que s’est-il passé? S3 jurait pourtant à tout le monde que Dassault allait injecter de l’argent liquide, voire devenir actionnaire majoritaire de S3. En 2014, des contacts étroits ont effectivement eu lieu avec l’avionneur. Il était question d’un processus de due diligence. On ignore pourquoi le géant s’est retiré. Benoît Dussaugey, présent en mars 2013, écrivait pourtant à Pascal Jaussi que «le rapprochement stratégique entre Dassault Aviation et S3 est bien dans l’esprit de M. Trapier (ndlr: alors PDG de la firme)».

Pour se défendre vis-à-vis de l’extérieur, des cadres de S3 vont plutôt laisser entendre que le retrait des Français serait lié aux affaires fiscales suisses de Serge Dassault, qui éclatent à cette période.

«Dassault ou ces grands groupes suivent beaucoup de start-up, nuance un spécialiste de l’aviation qui a suivi S3 de près. Ils font de l’expertise et rachètent éventuellement quand la technologie est prête. Ils se retirent sans bruit s’ils voient que ce n’est pas sérieux.»

Selon des documents que nous avons consultés, en 2014, Dassault s’intéressait aux projets de vols à gravité zéro de S3, destinés à amener du cash à la société. Le chef financier de la firme française enquêtait sur le business model. Pascal Jaussi l’a même adapté en gonflant «comme un goret» les charges pour paraître plus crédible, comme il l’explique alors à l’un de ses cadres. En vain, apparemment. Fin 2015, S3 en est réduit à mandater un lobbyiste français qui envoie des lettres vibrantes à la famille Dassault, Dassault qui n’a pas donné suite à nos sollicitations. Ces courriers semblent résonner dans le vide. Un vide spatial. (24 heures)

Créé: 30.08.2018, 06h45

La saga de S3: épisode 2/5

Créée à Payerne en 2013, Swiss Space Systems (S3) promettait de «démocratiser l’espace» grâce à des petites navettes. L’aventure s’est terminée il y a exactement deux ans:
le patron, Pascal Jaussi, est retrouvé blessé et brûlé dans une forêt de la Broye. Le Ministère public fribourgeois suspecte vite une mise en scène. On découvre alors la réalité derrière ces ambitions internationales. Malgré des billets vendus, aucun avion n’a jamais mis quiconque en apesanteur, aucun microsatellite n’a été lancé, et la faillite laisse une dette abyssale. L’enquête pénale se poursuit.

Pascal Jaussi a souvent mis en avant ses liens avec les Forces aériennes, où il a obtenu le grade de major et participé à l’évaluation du successeur du Tiger. En 2010, il pose ici aux côtés d’anciens camarades, qui n’ont, eux, pas été embarqués dans l’aventure de S3, au cours d’un exercice sur une base aérienne française. Pascal Jaussi est le 2e depuis la gauche, devant un Dassault Mirage 2000.

Une méthode revue pour le futur avion de combat

Comment le major Pascal Jaussi, pour qui l’industriel militaire français Dassault incarne l’avenir même de sa start-up, a réussi à intégrer des domaines aussi sensibles que le remplacement du Tiger de l’armée suisse? Mystère. Les Forces aériennes renvoient la question au responsable du programme, Armasuisse. En face, Armasuisse renvoie à l’employeur de l’ingénieur de S3, à savoir les Forces aériennes.

La question est d’autant plus sensible qu’après le programme de remplacement du Tiger (TTE dans le jargon), le processus d’achat du prochain avion de combat (PAC) vient de commencer, avec l’envoi de l’appel d’offres.

«Dans le projet du prochain avion, le principe est simple, il n’y a jamais une seule personne qui effectue un essai. Tout est multiplié par au moins deux experts et supervisé par un chef d’équipe. Manipuler des résultats est strictement impossible», assure Bernhard Berset, chef des pilotes d’essais chez Armasuisse et responsable des essais du PAC. Idem pour les fuites, dont au moins une a ébranlé le programme peu avant la votation sur le Gripen. «Il y a une structure d’accès aux informations qui permet aux personnes de ne savoir que ce dont elles ont besoin. C’était le même principe dans le cas du TTE. Les rapports sont numérotés et les accès limités… enchaîne Xavier Comby, responsable du domaine technique du PAC. L’évaluation est divisée en 272 postes, ça fait plus de 2000 données. Même si l’une d’elles sort, c’est impossible à analyser.» Quant au contrôle, Armasuisse renvoie en premier lieu au «code de bonne conduite» et à l’obligation pour ses employés d’annoncer tout conflit d’intérêts. Quant aux contrôles, ils dépendent de la section Sécurité des informations et des objets (SIO) du DDPS, souligne Armasuisse. «Surtout on se connaît, chaque membre des équipes est expérimenté. Ils connaissent les règles de conduite. On sait vite qui fait quoi», ajoute Bernhard Berset.

Ce qui n’empêche pas Armasuisse d’avoir passé 12 mois à revoir ses méthodes pour le futur jet. Les retours seront étudiés par une structure d’évaluation actualisée qui inclut notamment des logiciels de vérifications des analyses humaines et un contrôle resserré des informations. Et surtout un monitoring de qualité de la Confédération. La méthode «Hermès». Un nom qui rappellera des bons souvenirs à Pascal Jaussi.

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