L’exercice périlleux de la chasse au cormoran

Lac de NeuchâtelDepuis septembre, les gardes-faune des cantons riverains peuvent tirer les cormorans pour réguler les effectifs, alors que les volumes de pêche diminuent encore. Reportage.

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En ce mardi ensoleillé, Patrick Porchet et Pierre Henrioux, respectivement garde-pêche et garde-faune auprès de la Direction générale de l’environnement (DGE) du canton de Vaud, oscillent entre la satisfaction du devoir accompli et la déception d’un bien maigre butin. Pour leur quatrième chasse au cormoran sur le lac de Neuchâtel, les deux hommes ont abattu leurs deux premiers oiseaux.

Que d’efforts pour un bilan si maigre, alors que les résultats de la pêche professionnelle sont en chute libre. Selon les derniers décomptes officiels, seules 34 tonnes de poisson ont été prélevées par la trentaine de pêcheurs professionnels sur les six premiers mois de 2019, alors que les totaux annuels dépassaient les 300 tonnes jusqu’en 2016. De septembre à fin mars, les surveillants permanents de la faune des trois cantons peuvent tirer les quelque 2500 cormorans de la région sur le lac. Mais l’exercice autorisé sur le papier n’est pas simple sur le terrain.

Sur l’eau, c’est plus difficile

Alors que le lac est parfaitement lisse, Pierre Henrioux porte un harnais de sécurité, sanglé sur son bateau, pour pouvoir tenir son arme en toute sérénité lors de l’assaut. «Tirer depuis un bateau en mouvement n’est de loin pas pareil qu’à terre. La moindre vague peut avoir de graves conséquences», explique-t-il, une paire de jumelles dans l’autre main. Avant d’appuyer sur la gâchette, il faut aussi s’assurer que le coup ne partira pas en direction de la rive et qu’aucun autre utilisateur du lac ne soit dans la ligne de mire. Il s’agit aussi de repérer des cormorans.

«On a l’impression qu’ils sont partout, mais en fait, il faut les chercher, car le lac est grand», explique Philippe Savary, garde-pêche dans la région de la Broye, qui accompagne les journalistes pour ce reportage sur un second navire. Toute autre présence que celles des professionnels sur leur bateau serait risquée. Au départ d’Estavayer-le-Lac, ceux-ci se dirigent au large d’Yvonand, où un vol de cormorans aurait été observé. Après quelques repérages, les deux hommes se mettent à l’assaut d’une bonne centaine d’oiseaux disséminés. «La technique est de foncer dans le tas, commente Pierre Henrioux. Comme ils mangent plutôt le matin, ils sont plus lourds et peinent à s’envoler.»

Équipé d’un fusil de chasse chargé de deux cartouches à grenaille, il espère pouvoir s’approcher à 30 ou 40 mètres pour toucher la cible. «De la munition standard serait dangereuse, car les balles pourraient ricocher sur l’eau, lâche le fonctionnaire. Mais comme la grenaille s’éparpille, il n’est pas possible de toucher la cible à longue portée.» L’idéal est aussi d’attaquer de côté ou de trois quarts, car de derrière, la silhouette des oiseaux sera trop fine.

Comme lors de leurs trois premières sorties de chasse, le premier assaut reste vain. En l’air, le groupe de cormorans semble, par contre, bien plus important qu’estimé. «Pas loin de 1000 individus», compte Patrick Porchet. Un second assaut est lancé. Pierre Henrioux tire ses quatre premières balles de la journée. Sans succès. Esseulé, un cormoran peut finalement s’enfuir malgré la chasse du bateau filant à plus de 60 km/h sur les eaux.

L’équipage se dirige alors vers Cudrefin, où la traque, au large de Neuchâtel, ne sera pas plus concluante, malgré deux détonations. Il est bientôt midi. Sur le lac depuis trois bonnes heures, les employés du Canton décident de rentrer au bercail. Sur le chemin du retour, ils repèrent un groupe de cormorans et tentent un dernier assaut.

Instinct de survie

Cette fois-ci, deux oiseaux sont touchés. «Quand je les ai vus culbuter, je croyais qu’ils étaient morts», témoigne Patrick Porchet. En fait, ils ne peuvent plus voler, mais savent toujours nager. Il faudra ainsi encore près de quarante-cinq minutes et une vingtaine de balles pour récupérer les deux corps. Désormais, c’est Patrick qui arme et Pierre qui est aux commandes du bateau à tenter de trouver où le cormoran va ressortir des eaux. «À cause du harnais, il faut beaucoup compenser avec les jambes. À la longue, c’est usant.» Les tirs s’enchaînent, mais l’instinct de survie de l’animal lui permet de replonger.

Un petit jeu du chat et de la souris qui finira par être remporté par les chasseurs. «Aujourd’hui, les conditions étaient parfaites et pourtant cette chasse reste très périlleuse», souffle Pierre Henrioux. Autant dire qu’en cas de brouillard ou de pluie la capture de cormorans sera quasi impossible.

Théoriquement, les pêcheurs professionnels pourront bénéficier d’un permis de chasse spécial pour tirer les cormorans à proximité de leurs filets de pêche. Au retour sur Estavayer, chacun se questionne de savoir comment un pêcheur pourrait maîtriser une telle chasse. Sur l’eau, notre bateau est escorté d’un vol de cormorans semblant avoir compris que les armes sont désormais rangées. En un mois, seule une dizaine d’entre eux sont tombés sous les balles des gardes-faunes des trois cantons.


Le soutien financier s’avère délicat

«Normalement, l’été, on est censé mettre de l’argent de côté pour les mois les plus délicats. Mais cette année est catastrophique. Sans aide, des pêcheurs devront cesser leur activité.» Président de la Corporation des pêcheurs professionnels du lac de Neuchâtel, Eric Delley lance un appel qui semble avoir été entendu. Dans les Grands Conseils des trois Cantons comme au Conseil national, divers textes ont été déposés en vue de leur octroyer des aides financières d’urgence. «Dans l’intervalle séparant la décision de chasser le cormoran et l’effet attendu, quand et comment l’État de Vaud va-t-il soutenir financièrement ses pêcheurs avant qu’ils ne doivent se tourner vers un autre gagne-pain?» a questionné la députée vaudoise Pierrette Roulet-Grin.

La conseillère d’État Jacqueline de Quattro a répondu que la gestion du cormoran est un réel problème d’intérêt public, mais que le cadre légal est strict. Au sujet d’indemnités éventuelles, «la loi vaudoise sur la faune liste les dégâts passibles de subventions et les espèces concernées. Les dégâts causés au matériel en sont explicitement exclus et ceux occasionnés par les cormorans n’y figurent pas», a expliqué la cheffe du DTE, le 10 septembre dernier.

Outre l’effort de rempoissonnement, deux autres mesures ont été prises par la Commission intercantonale de pêche: une aide d’urgence de 2500 francs pour les pêcheurs, moyennant une participation à des études et la possibilité d’une dérogation à l’obligation de pratiquer la pêche comme métier principal pour conserver leur concession.

Sur Fribourg, une démarche des députés de la Broye fribourgeoise demande que le Canton «se substitue temporairement à la Confédération afin d’octroyer une aide financière transitoire». À Neuchâtel, le sujet a été abordé mardi, mais le cadre légal est aussi restrictif pour des aides.

Créé: 03.10.2019, 06h53

«L’espèce est robuste, méfiante et intelligente»

Chef de la Section chasse, pêche et surveillance de la Direction générale de l’environnement, Frédéric Hofmann tire un premier bilan.

Quels sont les quotas de chasse de cormorans prévus par la Commission intercantonale de la pêche?

Il n’y a pas de quotas spécifiques. Il est prévu de faire un bilan le 10 octobre afin d’en retirer les premiers enseignements et d’esquisser les opérations à conduire par la suite.

Lors de notre reportage, seulement deux cormorans ont été abattus en trois bonnes heures de chasse. Les deux premiers pour le canton. Un peu court, non?

Le tir de cormorans n’est pas aisé, nous le savions. L’espèce est robuste, méfiante et intelligente. Le retour des expériences permettra, nous l’espérons, d’optimiser le nombre de tirs à l’avenir.

Qu’advient-il des cormorans prélevés par vos équipes?

Le contenu stomacal est prélevé et conditionné en chambre froide en vue d’analyses ultérieures du régime alimentaire. L’idée est de savoir quelles espèces de poisson sont consommées. Les analyses seront faites au terme des interventions de tir.

Les pêcheurs professionnels pourront-ils bénéficier de permis de chasse spéciaux sur le lac?

Oui, un projet de modification du concordat sur la chasse dans les lacs de Neuchâtel et de Morat sera prochainement transmis aux organes politiques des trois Cantons pour approbation.

Quel type de formation devront suivre les pêcheurs souhaitant bénéficier de cette opportunité?

Une formation simplifiée, dispensée par les services en charge de la chasse comprendra trois branches: connaissance de la législation en matière de chasse, maniement et utilisation des armes (règles de sécurité) et connaissance des oiseaux aquatiques. Par ailleurs, ces personnes devront également accomplir leur épreuve de tir périodique tous les trois ans.

Vu les difficultés rencontrées par vos hommes, professionnels de la chasse, la solution envisagée n’est-elle pas dangereuse?

La solution demeure partielle, mais elle n’est pas dangereuse. Le principe consiste à permettre aux pêcheurs professionnels de se défendre contre le pillage de leurs engins de pêche.

La régulation du cormoran ne serait-elle pas plus simple et efficace en détruisant leurs œufs lors de la ponte?

La législation fédérale est claire. Pour pouvoir envisager une éventuelle intervention dans la réserve d’oiseaux d’eau d’importance internationale, – zone où les cormorans nichent actuellement –, il importe au préalable de prouver que les mesures de régulation par la chasse ont été réalisées, qu’elles s’avèrent insuffisantes et que les mesures de prévention des engins de pêche professionnels ont été prises. Cette dernière mesure est plus délicate car il n’existe pas ou peu de mesures de prévention réellement efficaces.

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