Les révélations pleuvent sur l'ancien héros du rêve spatial payernois

Affaire Swiss Space SystemsL'émission Temps Présent de la RTS, mais aussi d'anciens employés, pointent du doigt Pascal Jaussi, patron déchu de S3. Tandis qu'une filiale sortie de nulle-part porte plainte contre la Justice fribourgoise.

Lancée dans le faste en 2013, l'histoire de la start-up payernoise qui voulait défier Ariane et la Nasa dans l'accès à l'espace se complique. D'après

Lancée dans le faste en 2013, l'histoire de la start-up payernoise qui voulait défier Ariane et la Nasa dans l'accès à l'espace se complique. D'après "Temps Présent", Pascal Jaussi aurait enjolivé son CV. Et d'après nos informations, une mystérieuse filiale croate attaque en justice la Justice fribourgeoise. Image: Keystone

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Vous vous souvenez de Pascal Jaussi et de Swiss Space Systems, sa start-up qui promettait de lancer des vols spatiaux depuis Payerne? Eh bien le fondateur de S3 a beau avoir disparu de la circulation depuis un an, faire l’objet d’une enquête de la part de la justice fribourgeoise alors que son entreprise est en liquidation, les surprises ne sont visiblement pas terminées.

Ce jeudi soir, nos confrères de «Temps présent» révèlent de nouveaux éléments. Non, Pascal Jaussi ne serait ni pilote de ligne ni pilote de chasse de l’armée, et encore moins ingénieur de l’EPFL. Mais il aurait bien berné son monde. «Ça a toujours été sa force: prendre une partie de l’information et la retourner, confirme un ancien employé. Il a peut-être fait deux vols à l’arrière d’un F/A-18, mais comme ingénieur d’essais, c’est tout. Après il laissait dire qu’il était pilote militaire. Beaucoup de choses se sont légitimées comme ça.» Idem pour son passage chez Swissair, qu’il nous racontait en 2014: s’il n’a jamais été opérationnel dans la compagnie, disait-il, «c’est la faute au grounding». Où est la vérité? «En fait, il n’a jamais terminé sa formation, répond un autre déçu de l’aventure. Vous avez vu ses lunettes? À mon avis, il ne pouvait pas piloter.»

Plus le temps passe, plus les langues se délient sur ce que les détracteurs de S3 qualifient désormais «de vaste escroquerie». Reprenons depuis le début, en sachant que la présomption d’innocence couvre toujours celui qui a failli être nommé «Suisse de l’année». Pour Pascal Jaussi, le rêve spatial commence en 2008. Il fait alors sa formation d’ingénieur à la HEIG-VD d’Yverdon. Son travail de diplôme, qui porte sur un lanceur de satellite réutilisable, est hébergé au Swiss Space Center de l’EPFL où enseigne un certain Claude Nicollier et où l’avionneur français Dassault garde ses oreilles. C’est ce qui permettra à Pascal Jaussi d’assurer plus tard «avoir intégré le team de l’EPFL sur les avions suborbitaux».

Plus tard, en 2013, dans un luxe rare dans la Broye, Swiss Space Systems officialise son lancement dans des locaux remplis de militaires en galons et de prestigieux noms: représentants de Stanford ou de l’entreprise aérospatiale Sonaca, ambassadeurs (d’après nos informations, la Berne officielle, méfiante, refuse d’y envoyer un conseiller fédéral), et surtout le patron de Dassault, Benoît Dussaugey. Et pour cause: l’avionneur cherche à vendre ses Rafale, et Pascal Jaussi participe à l’évaluation des appareils pour les Forces aériennes suisses.

Strass et bluff

«C’était son plus gros coup de bluff, nous dit aujourd’hui un ancien cadre: réunir tout le monde parce que l’autre était présent.» Pascal Jaussi sait convaincre. C’est ainsi qu’il parvient à s'ouvrir les portes de chez Breitling début 2013. La manufacture donne son accord pour un sponsoring de 15 millions, dont deux tranches de 1,5 seront effectivement versées. Avec cette lettre en poche, le patron de S3 décroche des figures en vue de chez Axa pour obtenir une garantie de 10 millions de francs. Elle servira à ouvrir les portes de CIC, de la Banque Cantonale Fribourgeoise, de la banque EFG, et d’autres, pour amasser jusqu’à plus de 20 millions de francs bien réels. S’y ajoutent, nous indiquent d’anciens employés, plusieurs notables et grandes entreprises romandes. Sauf que l’argent part vite.

Fin 2015, des créditeurs réclament 7,8 millions d’impayés. S3 rembourse les plus pressés avec les moyens du bord, un membre de la famille se charge de la nourriture, un assureur avance des sous de sa poche, des montres de Breitling sont mises en gage, etc.

Mais le projet continue de séduire. «Il est d’ailleurs repris par Dassault», soupire un autre employé de S3. Même l’armée suisse est tentée, qui, selon un document obtenu par la RTS, s’intéresse à Swiss Space Systems. Vrai? À voir. Aujourd’hui, l’armée précise que c’est S3 qui approche le Renseignement militaire en 2013, proposant des services d’imagerie satellitaire. Berne se rétracte en 2014, S3 n’étant pas au niveau. Les derniers contacts datent de début 2015.

La suite est mieux connue. Fin août 2016, Pascal Jaussi prétend avoir été agressé dans la forêt d’Aumont (FR). La société est ensuite mise en faillite, après qu’un mécène iranien n’a jamais livré une manne de 30 millions. Un montant équivalent à la dette estimée de l’entreprise. Est-on à la fin de nos surprises?

Non. En mars, a appris «24 heures», une mystérieuse «S3 Investments SA», structure lancée au Luxembourg mais déplacée à Zagreb, a porté plainte à Genève contre le procureur général adjoint du canton de Fribourg, sept inspecteurs de la police, un agent vaudois, un expert forensique et un ancien employé de S3. Dans sa missive, dont le ton prête à sourire, cette société, qui se dit prête à accueillir Pascal Jaussi dès son rétablissement, demande des dommages et intérêts ainsi que la récupération des actifs. Une demande concernant la propriété intellectuelle de données a de même été déposée à l’Office des faillites de Payerne… L’affaire vient de se prolonger de plusieurs mois. (24 heures)

Créé: 21.06.2018, 06h53

Les questions qui restent ouvertes

Zones d’ombre

Ni la date du procès pénal ni celle des conclusions des Faillites ne sont connues. Les zones d’ombre de cette vaste affaire sont par contre de mieux en mieux cernées.

De l’argent a-t-il fini dans certaines poches?

Via sa holding et ses filiales comme «S3 Solution», l’équipe de Pascal Jaussi a accumulé des fonds pour 20 millions, mais aussi près de 30 millions de dettes. Si une partie a fini dans les loyers, les salaires et les autres contrats, les anciens employés se demandent si des sous ne se sont pas évaporés, notamment lors de la vente de billets pour l’apesanteur, la création d’entités à l’étranger ou le remboursement de dettes auprès de tiers douteux.

Était-ce de l’escroquerie?

Des employés bien placés se demandent encore quelle était la part de manipulation volontaire ou de fuite en avant désespérée dans l’histoire. «Mais à moi, personne n’a jamais demandé pardon ou avoué des erreurs», soupire un soutien de S3.

Dassault a-t-il joué un rôle?

C’était la version des débuts: le refus de l’avionneur de rentrer dans le capital a tout précipité. On ignore toutefois s’il y a eu des promesses réelles de Dassault, qui a audité S3 en 2015.
L’avocat de Pascal Jaussi, maître Barillon, n’a pas répondu à nos sollicitations.

Des dizaines de lésés dans la Broye

«Vraiment, j’y croyais. Mais, au fil du temps, cela devenait de plus en plus délicat de se faire régler, si bien qu’après deux ans, j’ai arrêté de leur livrer mon pain.» À l’instar du boulanger Jean-Marc Ducrot, qui témoigne dans le reportage de la RTS, quelques privés et plusieurs PME broyardes auront laissé des plumes dans la faillite de S3. Parmi les lésés, on retrouve des propriétaires d’appartements, dont les locations n’ont jamais été réglées, une entreprise de location de voitures, un fournisseur de matériel de bureau, une société de placement, des imprimeries, des restaurants ou plusieurs entités publiques.

«On a pu récupérer nos machines. Par contre, les copies qui ont été faites ou l’entretien du matériel n’ont jamais été réglés», commente Franco Riccio, patron de Burotec, société spécialisée dans les machines de bureau à Payerne. Il a perdu des dizaines de milliers de francs sur près de trois ans.
Pourtant, comme Roger Riond de la société Boissons Riond, l’entreprise a décidé de ne pas aller à l’Office des poursuites. «On a encaissé le coup et on estime qu’il ne sera pas possible de récupérer quoi que ce soit de plus», poursuit Franco Riccio, auquel S3 a longtemps laissé miroiter la perspective de pouvoir équiper le futur Spaceport à construire

Comme beaucoup d’autres, le patron avait un contact privilégié avec un Payernois, engagé dans la garde rapprochée de Pascal Jaussi. «Après deux courriers pour nous demander un délai de paiement, puis nous signaler une inondation retardant le règlement des arriérés fin 2015, il a débarqué un jour en nous disant qu’il ne manquait que l’OK de la FINMA pour débloquer la situation», se souvient Fabian Mayor, du Garage de l’Aviation, qui a aussi égaré plusieurs milliers de francs de carburant impayé dans l’affaire. Il a décidé de dénoncer le cas. «Mais cela se soldera vraisemblablement par un acte de défaut de biens», conclut son oncle et associé, Jacques Mayor. S.G.

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