Affamés par le cormoran, les pêcheurs sont à bout

Lac de NeuchâtelEn deux ans, les volumes de pêche se sont réduits de plus de moitié. À l’instar du Vaudois Nicolas Oberson, plusieurs professionnels pourraient mettre la clé sous la porte.

Devant des filets désespérément vides, Nicolas Oberson, de Corcelles-près-Concise, a décidé de cesser la pêche professionnelle pour redevenir menuisier.

Devant des filets désespérément vides, Nicolas Oberson, de Corcelles-près-Concise, a décidé de cesser la pêche professionnelle pour redevenir menuisier. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«J’ai une famille avec deux enfants à nourrir. C’était soit je continuais à essayer de survivre avec une pile de factures à régler, soit je retournais dans mon ancienne profession. Même si la pêche a toujours été mon rêve d’enfant, j’ai choisi la seconde option.» Domicilié à Concise et ayant repris la concession de son grand-papa à Corcelles-près-Concise en 2016 après avoir obtenu son permis deux ans plus tôt, Nicolas Oberson vient de se présenter dans une entreprise de la région.


A lire l'édito: Il faut sauver la pêche artisanale


Face aux nuisances du cormoran, il a décidé de ranger ses filets et de reprendre son travail de menuisier d’ici à quelques jours. En espérant revenir une fois sur le lac de Neuchâtel. Et retrouver son père, Alain, et son oncle Philippe, installés à Onnens et toujours actifs.

«Depuis début 2019, la pêche n’est plus seulement en baisse, mais c’est l’apocalypse. En mai, on a sorti 28 kg de bondelle en vingt jours de pêche. C’est à peine le résultat d’un bon jour il y a quatre ou cinq ans de cela. Et jeudi, sur 600 mètres de filets de 10 mètres de haut posés, on a récupéré dix palées. Alors soit on ne sait plus pêcher, soit il y a un problème beaucoup plus grave», pestent les deux aînés, âgés de 64 et 62 ans. Ils ont amorti leurs infrastructures, mais disent creuser dans leurs réserves pour faire face aux frais. Pour un jeune, qui incarne la relève d’une profession ancestrale, il n’est souvent plus possible de faire face.

Depuis 2016, les chiffres de la diminution des prises des 30 pêcheurs professionnels installés autour du lac sont impressionnants. En 2018, leurs captures se sont élevées à 163 tonnes de poissons, contre 233 une année plus tôt et près de 350 en 2016, la dernière année dans la norme. Pour les corégones (palées et bondelles), la baisse en deux ans est encore plus drastique, passant de plus de 270 tonnes à moins de 100.

Dans leur ligne de mire, outre des eaux de plus en plus propres, les pêcheurs pointent du doigt le cormoran. Depuis 2001 et la première nidification de l’espèce dans la réserve du Fanel au large de Cudrefin, l’oiseau ne cesse de se développer. Au Fanel, mais aussi à Champ-Pittet sur la rive sud du lac, aucune mesure de régulation n’est possible dans les colonies avant le début de la reproduction, ces secteurs étant inscrits dans les réserves d’oiseaux d’eau et de migrateurs d’importance internationale (OROEM).

Plus de 2000 cormorans

Un cormoran se nourrit à lui seul de 700 grammes de pêche quotidiennement. Les derniers recensements faisant état de quelque 1200 couples, les estimations font part d’une consommation annuelle de poissons de l’ordre de 300 à 500 tonnes. Largement plus que les 163 tonnes des pêcheurs en 2018.

«Et nous, on ne prend pas les petits, tandis que le cormoran se fout de la taille des poissons, il mange tout», peste Claude Delley, pêcheur professionnel à Delley, dans la Broye fribourgeoise. À ses yeux, le cormoran est responsable de la situation à 75%, contre 20% concernant la qualité de l’eau et 5% le changement climatique. Le député neuchâtelois Jean-Claude Guyot vient de se saisir de la question (lire ci-dessous).

Sur la rive sud du lac, les bilans des pêcheurs sont identiques. «Depuis le début de l’année, j’ai juste l’impression de filtrer de l’eau avec mes filets. Qu’on les pose en haut ou en bas, c’est le désert total. Je ne sais pas comment font pour tenir ceux qui n’ont pas d’activité annexe. C’est pour cela qu’on remue ciel et terre afin de décrocher des aides d’urgence», lâche Alexandre Bonny, pêcheur à Chevroux, mais aussi exploitant d’un chantier naval et d’une école de bateau, qui lui permettent de surnager professionnellement. À Delley, Rémy Jacot a repris la concession de son grand-père il y a deux ans. «J’apprends encore le métier, mais si cela continue de la sorte, il faudra que je reprenne un job à côté», souffle le trentenaire.

Son voisin Claude Delley est une figure de la pêche sur la rive sud. Il y a quelques jours, il s’alarmait de la situation dans un post Facebook partagé des dizaines de fois: «Depuis 1985, je tiens un stand au marché de Neuchâtel, qui constitue mon revenu principal. Il m’est eu arrivé de le rater faute de pêche en suffisance. Mais depuis janvier, je n’ai pu y aller que six fois, soit un gros mois de travail, alors qu’on est au milieu de l’année. Et là, cela fait plus de deux mois que je n’ai pas de quoi assumer ma place.» Et de sortir la calculette. Mercredi dernier, le quinquagénaire fribourgeois a pêché 1 kg de filets de palée et 300 grammes de filets de perche, soit un revenu de l’ordre de 50 francs, alors qu’une sortie sur le lac lui revient à 150 francs en comptant le carburant et l’amortissement de son bateau.

Bientôt un lointain souvenir?

Si rien n’est fait dans les prochaines semaines, la pêche professionnelle sur le lac de Neuchâtel pourrait bien se résumer à un lointain souvenir d’ici à quelques années, clament tous les pêcheurs contactés. «Des années difficiles, on en a déjà connues, mais en général, si une espèce allait moins bien, on pouvait se refaire plus tard avec une autre. Là, c’est la catastrophe partout», résument Alain et Philippe Oberson. Non seulement les pêcheurs réclament plus que jamais la régulation du cormoran, mais aussi des aides financières pour compenser ses dégâts. Car le mal est fait. Et même avec une diminution de l’oiseau de ses réserves, il faudra attendre deux à trois ans pour revoir des poissons adultes dans le lac.


Les ripostes s’organisent

Résolution neuchâteloise appelée à s’étendre

Les députés neuchâtelois ont accepté, fin mai, à la quasi-unanimité, une résolution du PLR Jean-Claude Guyot, sommant la Confédération de prendre des mesures pour la régulation du grand cormoran sur le lac de Neuchâtel. «Il est aujourd’hui important que la Confédération prenne conscience de ce problème. Vu l’impossibilité actuelle de réguler les oiseaux nicheurs dans les réserves, la Confédération doit également se pencher sérieusement sur les pertes financières que subissent les pêcheurs professionnels et entrer en matière sur une indemnisation», demande le texte du député suppléant.

«La pêche artisanale fournit des produits de grande qualité et irréprochables du point de vue du développement durable, elle mérite donc de la considération et du soutien», ajoute l’élu. L’instauration de paiements directs de type agricole pour les prestations d’intérêt général fournies ou l’évaluation d’aide aux exploitations paysannes (AEP) sont notamment évoquées. Jean-Claude Guyot souhaite que les parlements vaudois et fribourgeois se saisissent aussi du dossier. Sur Vaud, Philippe Cornamusaz (PLR) a déposé une interpellation sur le sujet, mardi. Elle sera traitée la semaine prochaine.

En attendant les effets de la démarche, une rencontre d’urgence est organisée le 27 juin entre les pêcheurs et les trois Conseils d’État concernés. Une aide financière cantonale sera notamment sollicitée.


Pour BirdLife, les cormorans ne sont pas seuls en cause

«Le cormoran n’est certainement pas le principal facteur de la diminution des poissons. Si les poissons dans leur globalité diminuaient, cela pousserait les oiseaux à l’exode. Or les effectifs de cormorans sont en train de se stabiliser, au moins sur le lac de Neuchâtel.» Directeur romand de BirdLife Suisse, François Turrian ne partage pas l’analyse des pêcheurs au sujet de leurs soucis. Il reconnaît toutefois que «la baisse des prises des corégones est assez brutale ces deux dernières années».

Pour lui, il s’agit d’analyser d’autres facteurs, tels que le réchauffement des eaux, la teneur en oxygène, les micropolluants ou les dégâts aux frayères dus aux dragages. Il ajoute que BirdLife serait favorable à un dédommagement des pêcheurs dont les filets sont endommagés par les cormorans. «Les agriculteurs perçoivent des indemnités pour les dégâts causés par les sangliers», rappelle François Turrian.

Concernant la régulation du cormoran, le directeur note qu’ils peuvent déjà être chassés, mais pas sur les grands lacs. «Le projet de révision du concordat sur le lac de Neuchâtel nous cause des soucis non pour les cormorans, mais plutôt pour les dizaines de milliers d’autres oiseaux d’eau qui séjournent ici durant leur migration et en hiver. Des coups de feu pourraient suffire à déranger des espèces qui profitent de la tranquillité des lieux pour se nourrir ou se reposer», conclut le directeur.


Des hauts et des bas sur le Léman et les lacs romands

«Faut-il vraiment attendre de ne plus rien pêcher comme à Neuchâtel pour réagir et s’alarmer?» est une question que se posent plusieurs pêcheurs du lac Léman. Président de l’Association suisse romande des pêcheurs professionnels (ASRPP), qui regroupe les quatre organisations régionales ou intercantonales de pêcheurs professionnels des lacs romands (lac Léman, lacs de la vallée de Joux, lac de Neuchâtel et lac de Morat), Ilan Page fait le point de la situation en ce début d’année. Et c'est la soupe à la grimace sur le Léman, où pêchent plus de la moitié des professionnels romands (51 sur 87). «Les tonnages sont aussi en baisse depuis 2014, et le début de l’année 2019 est très compliqué», déplore-t-il.

Si la météo fraîche du mois de mai entraîne un retard par rapport aux dernières années, les lacs de Joux et de Morat connaissent heureusement des bilans plus favorables. Dans le lac de Joux, la rareté du poisson a permis une hausse des prix de vente et, après plusieurs années compliquées, les deux professionnels du lac peuvent vivre de leur pêche. Quant au lac de Morat, il reste l’un des meilleurs du pays en termes de rendement par rapport à sa surface. (24 heures)

Créé: 12.06.2019, 06h45

Articles en relation

La palée tire la langue au fond du lac de Morat

Pêche Ce poisson n’arrive pas à se reproduire dans un lac qui manque toujours d’oxygène. La faute à des pollutions des années 70. Plus...

Mauvaise pêche dans les lacs suisses

Suisse Les professionnels du secteur ont constaté une baisse drastique des prises l'année dernière sur tous les plans d'eau. Plus...

Le sandre, savoureux assassin

Trésors de nos lacs (6/6) Arrivé vers 1990, le percidé se plaît dans les lacs vaudois. Plus...

Articles en relation

La palée tire la langue au fond du lac de Morat

Pêche Ce poisson n’arrive pas à se reproduire dans un lac qui manque toujours d’oxygène. La faute à des pollutions des années 70. Plus...

Mauvaise pêche dans les lacs suisses

Suisse Les professionnels du secteur ont constaté une baisse drastique des prises l'année dernière sur tous les plans d'eau. Plus...

Le sandre, savoureux assassin

Trésors de nos lacs (6/6) Arrivé vers 1990, le percidé se plaît dans les lacs vaudois. Plus...

Articles en relation

La palée tire la langue au fond du lac de Morat

Pêche Ce poisson n’arrive pas à se reproduire dans un lac qui manque toujours d’oxygène. La faute à des pollutions des années 70. Plus...

Mauvaise pêche dans les lacs suisses

Suisse Les professionnels du secteur ont constaté une baisse drastique des prises l'année dernière sur tous les plans d'eau. Plus...

Le sandre, savoureux assassin

Trésors de nos lacs (6/6) Arrivé vers 1990, le percidé se plaît dans les lacs vaudois. Plus...

Articles en relation

La palée tire la langue au fond du lac de Morat

Pêche Ce poisson n’arrive pas à se reproduire dans un lac qui manque toujours d’oxygène. La faute à des pollutions des années 70. Plus...

Mauvaise pêche dans les lacs suisses

Suisse Les professionnels du secteur ont constaté une baisse drastique des prises l'année dernière sur tous les plans d'eau. Plus...

Le sandre, savoureux assassin

Trésors de nos lacs (6/6) Arrivé vers 1990, le percidé se plaît dans les lacs vaudois. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.